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Après le Gabon, qui a élu Ali Bongo, le fils de son père, voilà le Togo qui lui emboîte le pas (de clerc) pour réélire Faure Eyadema, l’autre fils de son père. La logique est respectée avec le même mode de scrutin, à un seul tour, avec la multiplicité de l’opposition, sans que celle-ci ne tire les leçons de l’autre. La défaite était prévisible, non ?
Après tout, le fils d’un chef d’Etat africain qui organise les élections, s’il les perd, c’est qu’il n’est pas le fils de son père… Le cas ne se pose pas en Guinée, qui ira, vaille que vaille, advienne que pourra, aux « érections présidentielles » le 27 juin prochain. Dans cette grande course, tous les chevaux sont sur la même ligne de départ (scratch) puisque ce n’est pas le président sortant qui remet son titre en jeu. C’est l’équipe de l’un d’eux qui organise et qui arbitre. Aucune contestation n’est tolérée. Les observateurs attendent sur les braises l’effectivité de ce scrutin à la date indiquée, et surtout le jeu et le marchandage politique, les alliances, les désalliances et mésalliances (morganatiques) entre les différents partis politiques, les vrais et les autres et les partis qualifiés « d’alimentaires ».
Ce qu’on aimerait faire remarquer, c’est la composition du CNT, qui a été livrée un dimanche, un jour non ouvrable, même le bon Dieu, qui est un sacré travailleur, ne travaille pas les dimanches. Peut-on dire que les membres du CNT du dimanche sont des bleus ?
D’ailleurs, le nombre, qui était limité au départ à 105, est allé taquiner le chiffre de 150 sans que la liste ne soit définitivement arrêtée puisque les retors de l’ANR n’ont pas encore dit leur dernier mot.
D’un certain avis, s’il ne s’agit que d’une simple retouche provisoire des textes existants, une cinquantaine de têtes suffisaient à toiletter cette constitution déjà tripatouillée mais à ce rythme, il n’est pas étonnant que le nombre aille au-delà de 150. La cacophonie dans le charivari ne trouverait pas un terreau plus fertile dans les sessions du CNT, à moins que…
Autre chose importante, c’est de voir que la transition en Guinée est bien bizarre. On a l’impression qu’il y a deux gouvernements dans une république. Quand on regarde le gouvernement Doré, le cabinet présidentiel, chacun ressemble à chacun et reste dans son chacun.
Dérogations dans la précipitation, rien ne sera reluisant à l’horizon, ce qui nous fait poser la question de savoir pourquoi veut-on aller vite à ces fameuses élections ? La situation du pays est-elle si délétère que cela pour que le général El Tigre veuille se débarrasser de cette patate chaude ? La situation politique guinéenne connaît un calme plat en ce moment et pour cause, l’armée commence à se tenir à carreau et la tension sociale est apaisée. Les Forestiers n’ont aucune raison de se croire exclus de la vie politique en Guinée mais la mauvaise conjonction d’évènements fâcheux est intervenue chaque fois qu’un des leurs est projeté sur l’avant-scène de la politique nationale, et cela mérite éclaircissement.
En analysant les problèmes avec minutie, on voit le cas d’Eugène Camara comme celui d’une victime. En effet, la Guinée connaissait des soubresauts et des à-coups avec des pantalonnades politiques et des remaniements fantaisistes au sommet de l’Etat, un Etat qui était en pleine déliquescence. Quand le général Lansana Conté est venu en personne sortir du trou son ami Mamadou Sylla : « la justice, c’est moi ! » le malaise était à son comble. La grève qui a suivi débouchait sur l’impasse et quand les syndicats sont allés le voir pour une sortie de crise, il leur avait répondu « Vous avez dit grève générale, moi aussi, je suis en grève, allez-vous en ! » La tension montait d’un autre cran et quand la coupe était pleine, il a nommé Eugène Camara Premier ministre, parce que dans son esprit et dans son autisme, Eugène Camara était l’homme qui a le moins plongé son doigt dans la confiture publique, c’est aussi l’homme le plus effacé de son gouvernement. Donc, désigner celui-ci comme Premier ministre pourrait calmer les ardeurs mais c’est sans compter avec l’acrimonie générale au comble. Ibrahima Fofana prononcera cette courte phrase « c’est de la provocation ! » Ce qui devait arriver arriva le lendemain. Eugène Camara n’a aucun remord à se faire parce que sa nomination avait mis le feu aux poudres dans 30 des 33 préfectures de la Guinée. C’est l’histoire qui l’a voulu.
Après l’avènement du gouvernement dit de consensus, avec les multiples blocages et obstructions, le général, toujours égal à lui-même et spécialiste en retourné politique (et acrobatique, la bicyclette) a fait pourrir la situation si bien que quand il a démis son Premier ministre, les syndicats ne pouvaient que prendre acte. Le « gouvernement de marins d’eau douce qui lui a succédé noircissait encore la situation davantage et la santé de Lansana Conté, en dépit de sa macrobie hors du commun, se détériorait de manière irréversible. Dans cette opacité politique l’armée divisée s’épiait et quand la dernière nouvelle fut connue de la population, le CNDD a sauté sur l’occasion avec à sa tête Dadis Camara, un autre de la forêt. Sans aucune discrimination il fut plébiscité par toute la Guinée. L’espoir soulevé était à la hauteur du désespoir dans lequel la Guinée s’enfonçait. Personne n’a même pensé que Dadis est d’une ethnie ou d’une autre ; Peuls, Soussous, Malinkés, étaient sortis ce 23 décembre 2008 comme un seul homme pour l’acclamer. Seulement, placé entre le marteau et l’enclume, comme il aimait à le redire souvent, il musardait et ses intentions se mettaient de jour en jour en évidence. Après avoir filé du bon coton avec les leaders politiques, il se retournait contre eux parce que son appétence à écouter les chants des sirènes l’aveuglait dangereusement. Les Guinéens ont 50 ans d’expérience douloureuse dans leur chair et dans leur âme, ça suffisait largement.
Pour arrêter cette machine infernale, il fallait se faire écrabouiller. Dadis va à Labé et crie sur tous les toits qu’il ne va jamais retourner l’arme contre le «Fouta Théocratique», c’était son chant du cygne, l’hallali de sa gloire, et deux jours plus tard ce sont les ressortissants de ce même Fouta qui ont fait les frais de la mobilisation du 28 septembre. L’affaire a intéressé la CPI à tel point que la panique s’est emparée des membres de la junte ; et quand Toumba a dénoué la crise à sa façon il y avait eu sentiment de révolte dans les camps de la forêt de reprendre une situation perdue mais après une introspection, la raison a fini par prendre le dessus. Les braises étaient en tout cas sous la cendre, et il a suffit d’une étincelle pour voir N’Zérékoré s’enflammer. C’est là qu’il faut veiller au grain car il ne faut pas imiter le Nigéria.
Après l’épisode CNDD, voilà le gouvernement d’union nationale mis en route avec à sa tête un autre de la forêt, en la personne du porte parole de l’opposition la plus bête du monde, et si nous remâcherons sans cesse cette expression, elle vient de Jean-Marie Doré. Mais la nomination de JMD a-t-elle été contestée, tant soit peu, ou a-t-elle été applaudie à deux mains par tous les Guinéens et par toutes les institutions internationales? L’espoir et le souhait des Guinéens est que JMD fasse l’histoire en conduisant cette transition à bon port. C’est une raison fondamentale d’apaisement que les Forestiers doivent soutenir plus que les autres, c’est aussi un autre motif de satisfaction qui ne doit pas être minimisé. Peu importe la beauté de l’âne, c’est son rendement qui compte, et un Guinéen à la tête de la Guinée, c’est le but recherché.
Les conflits ethniques peuvent avoir des causes endogènes et exogènes mais il faut les éviter pour ne pas verser dans l’horreur comme au Rwanda, qui n’a pas fini de panser les blessures avec ce génocide.
Parlant du Rwanda, Agathe Habyarimana sera-t-elle livrée aux loups sur l’autel de la réconciliation ? Le scénario de Rose Kaboué fait encore sourire quand elle a bravé le mandat d’arrêt international pour venir se faire pincer en Allemagne. Pour lui signifier qu’elle est libre de ses mouvements et définitivement, il fallait cette mascarade d’arrestation. En sera-t-il de même pour Agathe ? Attendons de voir.
Mais dans toute cette histoire, qui a poussé la France à la faute ? Les enfants se souviendront que lorsque Bill Clinton est venu à la Maison Blanche en 1992, quelques temps après il a dit haut et clair que les USA allaient venir prendre les marchés français en Afrique, et le départ se situait dans les grands lacs et à partir des pays anglophones de la région. La France reconnaît aujourd’hui ses erreurs alors qu’à l’époque elle tenait ferme sur la raison de son intervention, mais elle a été du côté des faibles et perdants, le côté des Habyarimana. La RD de Congo connaîtra aussi des troubles et Mobutu sera chassé du pouvoir par Kabila père. Dans les troubles l’ambassadeur français en poste à Kinshasa trouvera la mort par une balle perdue et Kabila fils ne parlait presque pas français. Les forces d’interposition des Nations unies pataugent dans un bourbier interminable avec des budgets de plus en plus rallongés et les Congolais sont pressés de voir leur pays débarrassé de ces casques bleus sans être écoutés et ces casques bleus se livrent à toutes sortes d’exactions et d’abus.
Mais pourquoi la France cherche-t-elle, avec persévérance, à tirer les marrons du feu en avalant des couleuvres et en acceptant les railleries et sarcasmes diplomatiques de Kigali ? On se rappelle encore que l’ambassadeur de France là-bas avait été persona non grata. En dépit des démarches diplomatiques de Bernard Kouchner, la présence française est tout juste tolérée. Les amabilités diplomatiques (de façade) entre les deux sont lourdes de suspicion et d’hypocrisie. Cela a peut-être une explication : pour les spécialistes en géostratégie, si on a perdu la main au Rwanda, il ne faut pas perdre le pied, au risque d’exposer d’autres alliés stratégiques au même risque. Une présence, même sans ombre, c’est une présence, pas vrai ?
La Guinée ne doit pas être poussée à la faute. Il faut organiser l’élection présidentielle avec art, et pour cela il faudra du temps, on a perdu trop de temps pendant ce demi-siècle pour vouloir bâcler et revenir à la case départ.
Quant à l’armée, s’il y a des intentions louches et des dissensions, il faut les taire car aucun renversement par la force de cette transition ne sera plus accepté par les populations et par l’extérieur. Il faut éviter de faire un autre saut dans l’inconnu. La situation économique est bien mal en point, la CPI n’a pas dit son dernier mot. Il n’y a plus péril en la demeure. Le changement a atteint le point de l’irréversible, le point de non retour, il ne faut pas confondre vitesse et précipitation !
Moïse Sidibé L’Indépendant, partenaire de www.guineeactu.com
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