jeudi 27 mars 2008
Le bilan gouvernemental
Lansana Kouyaté

Après plus d’un an en poste, le Gouvernement Kouyaté I est à l’heure du bilan. Bien sûr il faut reconnaitre qu’il est peut-être un peu prématuré de faire un bilan, vu l’état dans lequel se trouvait notre pays à la prise de fonction de Monsieur le premier ministre, mais en même temps il est essentiel de voir quelles sont les réelles avancées qui ont pu être constatées.

Pour faire ce bilan nous allons nous baser principalement sur le « discours programme » de Monsieur le premier ministre lors de la nomination de son gouvernement, ce discours résumant en quelque sorte le contenu des accords tripartites.

Dans son discours d’investiture, Lansana Kouyaté jugeait je cite : «  (Bien) que tout soit d’une urgence extrême dans notre pays, j’en ai absolument conscience. Cependant, parmi tous les objectifs, je fixe les priorités suivantes à mon gouvernement :

                      i.        Consolidation de l’unité nationale et la préservation de la paix dans notre pays.

                     ii.        Promotion d’une justice indépendante, gage de l’Etat de droit.

                    iii.        Plein emploi de la jeunesse.

                    iv.        Restauration de l’autorité de l’Etat,

                     v.        Rétablissement des équilibres macro-économiques en vue de renouer avec nos partenaires au développement qui se trouve être le cinquième pacte.

                    vi.        Mobilisation des services sociaux de base : eau, électricité, santé, transports.

                   vii.        Promotion du dialogue politique et social, ainsi que de l’application des accords avec les partis politiques en vue d’un déroulement correct et transparent du processus électoral.

                  viii.        Promotion de la bonne gouvernance

Pour le premier point relatif à la consolidation de l’unité nationale, il faut noter que  l’arrivée du gouvernement  (que les Guinéens appellent abusivement gouvernement de consensus) a suscité une excitation et un espoir sans précédent. La Guinée semblait unie et décidée de tourner la page après des années de recul économique et social. Toutes les tendances sociales et ethniques étaient solidaires et unies. Un an après, la réalité est toute autre, le pays est divisé, et la paix est menacée. Les tensions ethniques sont exacerbées, certaines franges ethniques se disant mises de côté dans la gestion du pays, revendiquent une plus grande place, légitime ou pas. Cela pose un problème. Par ailleurs certains écrits incendiaires circulant sur le net sur certains sites et venant de toute sorte d’extrémistes menacent de diviser la diaspora, qui regorge de jeunes qui seront les futurs cadres de notre pays. Leur division n’est pas de bon augure pour l’avenir de notre pays. Pour le premier point je conclurai donc que le gouvernement n’a pas réussi à consolider notre union nationale. Et la célébration du cinquantenaire ravive de bons et de mauvais souvenirs alors que la bataille entre pro et anti Sékou Touré ne fait que commencer, sans oublier toutes les conséquences sociales que cela implique. A quand donc la  conférence sur la réconciliation nationale ?

Pour le deuxième point, c’est à dire l’indépendance de la justice et surtout l’enquête sur le massacre des jeunes en Janvier 2007, le gouvernement à montré son incapacité. Plus de 6 mois après avoir nommé les membres de la commission d’enquête, leur inaptitude est chronique. Aucune enquête n’est menée, les meurtriers courent toujours, le gouvernement semble avoir oublié comment il a accédé au pouvoir. Les morts sont-ils morts pour rien ? J’ai du mal à le croire. Le gouvernement et le Premier ministre devraient très rapidement rectifier le tir, et donner les moyens à la commission de faire son travail. On ne peut pas oublier nos martyrs. Un échec dans le domaine de la justice hypothèque très fortement la réussite globale future du gouvernement, et sans justice équitable, la vendetta risque d’être aussi préjudiciable au pays lors de toute grève future. Par ailleurs, les poursuites contre les prédateurs de notre économie ont été tout simplement mises de côté. Un sursaut est attendu !

Le troisième point mis en exergue par le premier ministre est le plein emploi de la jeunesse. Le terme de « plein emploi » est en lui-même très emphatique, car le plein emploi est une mission impossible pour un pays comme la Guinée fortement endetté et corrompu, et dans lequel près de 80% ( ?) de la population est au chômage. Il aurait juste dû parler de facilitation de l’emploi des jeunes. En dehors de ces abus de langage, le constat est amer, les jeunes sont laissés pour compte, leurs conditions de vie se détériorent. Les deux salons de l’emploi organisés par le gouvernement ont eu des impacts minimes, à peine quelques centaines d’embauches, sur les milliers de chômeurs sans emploi. Une politique d’emploi à long terme et un investissement dans les organismes professionnels permettant aux jeunes d’avoir une compétence dans un domaine précis peut leur permettre, grâce à un accès plus souple au crédit, d’entreprendre des activités lucratives. Je ne blâmerai pas le gouvernement Kouyaté pour l’échec dans ce domaine, car ce problème ne peut être résorbé en un an.

Quant à la restauration de l’autorité de l’Etat, je vous laisserai en  juger, à mon avis l’Etat a perdu son autorité avec les grèves de janvier - février 2007. Je m’attaquerai donc directement à la question économique. Après quelques mois de réformes économiques, d'après les indicateurs macroéconomiques disponibles sur le site de la direction nationale des statistiques, un constat assez réjouissant s'impose. D'abord l'inflation a été jugulée, de 40%, on passe à un glissement annuel de 15%. Ensuite le  taux de change s’est stabilisé à un niveau assez convenable, beaucoup plus grâce à la baisse du cours du dollar au plan international qu’à une action de la banque centrale. De plus la Guinée a renoué avec les institutions de Brettons Wood, ce qui est en quelque sorte un très bon point pour le gouvernement de Kouyaté, mais il faut cependant prendre ce programme avec des pincettes car il est assujetti à des conditions difficilement applicables par la partie guinéenne. Sans oublier qu’en règle générale les PAC (programme d’ajustement structurel) ignorent les réalités locales et la plupart du temps conduisent à des résultats contre-productifs. Il faudra  cependant faire très attention aux dépenses extra budgétaires, notamment les voyages à outrance qui n’apportent pas de résultats palpables au pays et qui nous ruinent financièrement, et aussi s’atteler à régler une bonne fois pour toute le problème de la chambre de commerce qui est inactive depuis 4 ans. Le seul hic à ces bonnes performances économiques reste la hausse des prix sur le marché qui anéantit le pouvoir d’achat du Guinéen. Le gouvernement devrait essayer de trouver un moyen et une solution à ce problème. Globalement ce gouvernement a accompli de très bonnes choses sur le plan économique et il faut le saluer.

Le sixième point parmi les priorités du premier ministre, est celui de l’amélioration de l’offre en services sociaux de base. A mon avis, c’est à ce niveau que la désillusion est la plus grande car, dès sa nomination, le premier ministre par le biais du département de l’énergie avait fait des promesses qui ne concordaient pas avec la réalité. En effet il n’a compris que trop tard que le problème de l’électricité et de l’eau en Guinée était d’ordre structurel et non conjoncturel. Ce qu’il fallait faire, c’est établir un plan à long terme qui permette de combler le déficit énergétique. Aujourd’hui, malgré les immenses potentialités hydroélectriques guinéennes, on n’arrive toujours pas à produire assez d’énergie et  le gouvernement n’arrive pas à fournir convenablement l’eau aux populations, et dans certains endroits la situation est pire qu’avant les grèves. Il serait néanmoins irréaliste d’imputer toute la responsabilité au gouvernement car il a hérité d’entreprises d’états (EDG et SEEG) complètement dévastées et qui étaient soumises à une gestion calamiteuse. Mais le gouvernement a manqué d’initiative, et aurait dû penser à régler le problème à plus ou moins long terme et s’attaquer à la structure même du problème. Le même constat s’impose au niveau du système de santé dont le délabrement est total. La plupart des Guinéens continuent d’aller à l’extérieur pour se soigner. Après 50 ans d’indépendance, c’est une honte nationale.

L’avant-dernier point, relatif aux élections législatives et au dialogue politique, est celui à mon avis, qui va décider de l’après Conté. En effet, si des élections libres sont organisées, le parti au pouvoir n’a aucune chance de gagner ne serait-ce qu’un tiers des sièges. L’assemblé nationale devrait donc basculer dans les mains de l’opposition et cela pourrait ouvrir la voie à une transition plus souple. A cet effet, la création de la CENI est considérée comme une révolution dans le monde politique guinéen, même si elle co-organise les élections avec le ministère de l’intérieur, ce qui risque de créer toutefois des conflits d’interêt. La création de la CENI était d’actualité avant même la grève, mais Kouyaté prend tout le crédit de sa création. C’est néanmoins une avancée significative, et un grand pas démocratique. Je félicite le gouvernement et les partis politiques pour avoir abouti à cette création. Mais quant aux élections législatives sans cesse repoussées, cela dénote d’un manque de volonté du ministère de l’intérieur et d’une certaine complaisance comme si cela avait pour but de donner du temps. Mais à qui ?? Il serait en tout cas primordial d’organiser ces élections le plus rapidement possible, pour ne pas rester dans un vide politique en cas de disparition du président Conté.

Enfin, pour la bonne gouvernance, le gouvernement Kouyaté, après une période d’adaptation, a continué à perpétuer les mêmes pratiques que les gouvernements antérieurs. La corruption s’est aggravée, les marchés de gré à gré et les dépenses injustifiées augmentent. La vente de nos hôtels aux Libyens a aussi manqué de transparence. Le premier ministre devrait s’atteler à résorber ce déficit de clarté et essayer de prouver le bien fondé de ses voyages répétitifs  à la solde de l’Etat.

En guise de conclusion, je dirais que le bilan est globalement assez satisfaisant si on le compare aux anciens gouvernements. Les avancées sur le plan économique sont les plus notables, mais sur le plan social et politiques le bilan est relativement négatif. Le premier ministre devrait opérer des rectifications majeures de son gouvernement pour reconquérir la confiance des citoyens car ceux-ci ont arrêté de croire aux miracles.

Merci de votre attention.

Saifoulaye Baldé
BSc économie et gestion, Montréal, Canada
pour
www.guineeactu.com

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Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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