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Il n’y a pas d’âge pour apprendre et il ne faut jamais se contenter d’un seul son de cloche. La réunion organisée le 29 Juin 2008 au foyer des travailleurs de la rue des Amandiers dans le 20è Arrondissement de Paris par le Comité d’Initiatives Citoyennes (CIC) va amener la communauté guinéenne à des révisions déchirantes. A l’initiative de l’un des doyens de la communauté guinéenne en France, le Dr Bah Thierno, une importante réunion s’est tenue le dimanche 29 Juin 2008 dans le cadre du mouvement associatif Comité d’Initiatives Citoyennes (CIC), dont le porte-parole est le professeur Amadou Sadio Bah, de Rouen. Thème de la rencontre : Le dialogue national pour la réconciliation et le changement. La réunion a été présidée par Jacques Yattara. Cette réunion a été remarquable par la qualité des participants. C’est la première fois que j’ai vu autant de Malinkés que de Peuls dans la même assemblée. Les débats ont été enrichissants en raison notamment du franc parler des premiers. Une cinquantaine de leaders d’opinion de tout l’éventail politique et associatif guinéen étaient présents. Parmi eux, notamment Abou Katty, président de l’ACTOG, l’Association des cadres et techniciens d’origine guinéenne, fondée il y a vingt-deux ans, ou Campel Cissé, président de la CAGF, la Coordination des associations guinéennes en France, mais aussi des sympathisants de la cause guinéenne tels le Camerounais Robert Fopa et le Burkinabè Jean-Marie Sawadogo. Le moment le plus fort de la rencontre a été l’intervention musclée de Cissé Oumar. Planté au milieu de la salle, du haut de ses 1,90 m et de ses 90 kilos, l’orateur, menaçant de quitter la réunion si on ne lui donnait pas la parole à l’instant même où il la demandait, sans attendre son tour, l’a prise de force et a asséné des vérités qui fâchent, mais qui doivent être entendues de tous les Guinéens. De sa voix de stentor, Cissé Oumar a affirmé : « Les Malinkés ne doivent pas être tenus pour collectivement responsables de tout ce qui s’est passé durant la Ière République. Je ne dois pas être accusé parce que je suis Malinké », a-t-il martelé. « Et puis, il ne faut pas voir dans l’action d’Ahmed Sékou Touré que ce qui est négatif. C’est un leader dont l’Histoire retiendra le nom comme l’un des libérateurs du continent africain du joug du colonialisme… Il faut que les Peuls cessent de se présenter en martyrs d’Ahmed Sékou Touré. La Révolution a dévoré ses enfants dans toutes les ethnies et dans toutes les régions de la Guinée », a-t-il conclu. Lui emboîtant le pas, Sidiki Kanté, tailleur professionnel de son état et fervent militant associatif, a enfoncé le clou : « Tous les chefs d’Etat africains ont tué. Houphouët-Boigny a fait massacrer plus de 4 500 personnes en 1971 dans la région de Gagnoa… Je mets quiconque au défi de prouver qu’il y a eu plus de victimes peules que de victimes malinkés durant la Ière République. Je mets quiconque au défi de prouver, chiffres en main, que les Peuls sont numériquement majoritaires en Guinée… Ahmed Sékou Touré a été un grand leader. C’est lui qui a créé l’industrie en Guinée. Il est mort il y a 24 ans. Il n’est pas responsable de la situation dramatique et de la misère actuelles de la Guinée. » Un ange est passé au-dessus de nos têtes emportant sur ses ailes le fantôme du leader disparu. Fraîchement arrivée de Conakry, Madame Diallo a illustré cette misère quotidienne des Guinéens par des exemples poignants. « Nous, les pauvres femmes, devons nous lever à 5 heures du matin pour aller puiser l’eau, le bidon sur la tête. Nous n’avons ni sommeil ni repos. Les Guinéens ont le ventre vide pendant qu’une poignée de privilégiés se goinfrent et vivent dans un luxe insolent », a-t-elle raconté, devant une assistance captivée par son récit. Reprenant la parole, toujours de force, Cissé Oumar a fait une proposition particulièrement audacieuse. Il demande que la diaspora guinéenne empêche désormais physiquement ces privilégiés de venir se soigner à l’étranger alors que les gens meurent comme des mouches dans les hôpitaux de Conakry, que la diaspora empêche leurs épouses de venir acheter des voitures et des toilettes de luxe au comptant et d’envoyer leurs enfants dans les grandes universités occidentales pendant que les universités guinéennes continuent de végéter dans la misère la plus abominable. Les échanges ont été vifs. Surtout lorsque Pape Sow, secrétaire général de l’Association des Ressortissants de Labé en France, artiste et travailleur social parlant les quatre principales langues nationales a pris la parole, affirmant qu’il y a trop longtemps que nous parlons sans aboutir à aucun résultat. Il a fallu alors l’intervention vigoureuse de Michel Bobinski pour rétablir le calme. J’ai écouté ces interventions avec une attention soutenue. Il n’y a pas d’âge pour apprendre et il ne faut jamais se condamner à n’entendre qu’un seul son de cloche. A y regarder de près, dans le premier cercle des dirigeants de la Ière République, il y a eu quasiment autant de victimes malinkés que de victimes peules. Rappelons-nous de Kéïta Fodéba, de Kaman Diaby, du Général Kéïta Noumandian… En faisant une fixation sur Ahmed Sékou Touré, nous prenons une attitude qui mène au blocage de la société guinéenne. Et si nous mettions toute l’énergie que nous y employons à créer les conditions de la réconciliation et du changement ? Au lieu de tourner notre regard vers l’arrière, tournons-le vers l’avenir. Mon frère aîné, le lieutenant Barry Bademba, a été fusillé à l’âge de 31 ans, en 1971 à Kindia, au pied du mont Gangan, semble-t-il. En ce qui me concerne, je pardonne, malgré ma souffrance, car c’est le prix à payer pour rendre possibles la réconciliation et le changement. A la condition sine qua non qu’on m’explique les raisons du supplice qu’il a subi et où se trouve sa sépulture. Et que de telles exactions ne se reproduisent plus jamais en Guinée et nulle part ailleurs. Audacieux mais pas téméraire, Ahmed Sékou Touré a demandé l’indépendance de la Guinée le 28 septembre 1958. Affrontant ainsi le Général de Gaulle, celui-ci en a pris ombrage et a dressé un véritable cordon sanitaire autour du nouvel Etat dans le but de l’asphyxier et de dissuader les autres colonies de suivre l’exemple guinéen. Ahmed Sékou Touré ne pouvait pas faire autrement alors que de se tourner vers l’Union soviétique de l’époque. Ces circonstances l’ont amené à créer une armée nationale, une monnaie nationale et les premières industries dans le pays. Malheureusement, partout où le régime de type soviétique s’implante, c’est pour le malheur des peuples. Ce régime est consubstantiel du Goulag et des camps de la mort. Ce qui est encore plus déplorable, c’est que l’héritage économique et social d’Ahmed Sékou Touré a été entièrement bradé sous la IIème République. La Guinée est aujourd’hui le pays le plus arriéré économiquement de tout le continent africain. C’est le seul pays au monde où le prix du sac de riz est le double, voire le triple du salaire moyen des travailleurs. Le vendredi, 2 Mai 2008, à la levée du corps du très regretté Elimane Fall à l’Hôpital Bichat, au nord-est de Paris, j’ai eu l’occasion de rencontrer le Pr Alpha Condé. A mon grand étonnement, il m’a serré la main. Je n’ai jamais eu aucun échange avec lui, en raison de la très grande méfiance qu’il manifeste à mon égard. Moi, je m’avance aujourd’hui vers lui, la main tendue, prêt au dialogue. L’an dernier, je me suis démené pour rencontrer Aminata Touré, la fille aînée d’Ahmed Sékou Touré. Grâce à mon neveu Naby Sylla, qui réside à Montréal au Canada, grand communicateur devant l’Eternel, j’ai pu faire sa connaissance. Elle m’a accueilli avec une amabilité et une cordialité qui m’ont définitivement désarmé. J’entends dire aujourd’hui qu’elle va prendre part, avec son frère cadet, Mohamed Touré, à des réunions publiques. Cette grande dame - épouse du grand footballeur Maxime Camara -, qui a été élevée au Fouta Djallon et qui est pétrie de la culture et des traditions mandingues, a jusqu’à présent observé une grande discrétion et s’est tenue à l’écart du tourbillon politico-médiatique. Je lui recommande de garder cette attitude d’honneur et de dignité. Pour en revenir à la réunion du CIC, j’ai écouté avec beaucoup d’intérêt les interventions des jeunes qui étaient présents, dont Traoré Mamadi, Mohamed Askia Touré et Ibrahim Cissé. Théologien et fils d’un des plus grands imams guinéens, Ibrahim Cissé a lancé un mot d’ordre édifiant : « La Guinée est une famille », a-t-il proclamé. Moi, j’ajoute : « Une famille métisse », et je le prouverai dans un prochain papier sur Guineeactu.com. J’appelle aujourd’hui la communauté peule à ne plus faire de fixation sur la personne d’Ahmed Sékou Touré. L’an dernier, parlant de la Ière République, j’ai employé l’expression de « pouvoir malinké ». Le professeur Ansoumane Doré m’avait alors fait remarquer que c’était une erreur. A l’heure actuelle, le Comité d’Initiatives Citoyennes abonde dans le sens du professeur Doré. Le CIC affirme dans le communiqué qu’il a publié à l’issue de la réunion que c’est une erreur que d’assimiler un leader politique à une ethnie. Etant membre de ce collectif, je me range donc définitivement à cette opinion. « Il ne faudrait pas accuser demain les Soussous de ce que Lansana Conté a fait », renchérit Cissé Oumar. J’applaudis des deux mains si cette règle est respectée pour tous les leaders, sans aucune exception. Laissons Ahmed Sékou Touré reposer en paix. C’est l’Histoire avec un grand H qui le jugera, qui dira s’il est un héros ou un tyran. Deux cents ans après la Révolution française, les Français ne savent toujours pas si Robespierre et Napoléon sont des héros ou des tyrans. Comment exorciser les démons qui ont investi le cœur des Guinéens ? Comment « venger » la mort de Diallo Telli ? Comment éviter que le virus de la haine ne continue d’empoisonner notre vie quotidienne ? La seule réponse à ces questions est le dialogue que prône le CIC, le dialogue direct entre toutes les parties prenantes : pouvoir, opposition politique et société civile en vue de la réconciliation nationale et du changement. Ce dialogue a commencé en 2006, rappelle Campel Cissé. Il a abouti à la mise sur pied du FRAD, le Front Républicain pour l’Alternance Démocratique. Le massacre de 21 jeunes élèves le 12 Juin 2006 par les militaires guinéens a inspiré la création à Paris de la Plate-forme Associative pour le Changement regroupant toutes les organisations de la société civile. Malheureusement, toutes ces structures sont en veilleuse à l’heure actuelle. De deux choses l’une, estime Campel Cissé : soit faire revivre la Plate-forme, soit ériger le CIC en un vaste mouvement regroupant toutes les parties concernées, les partis politiques, les syndicats et les associations de la société civile. Mohamed Askia Touré, chaud partisan de l’action violente, estime pour sa part que le CIC devrait dépasser le strict cadre du mouvement associatif, ce que confirme également Pape Sow. Diallo Voyages propose, quant à lui, la mise sur pied d’une commission de 40 personnes de tous bords pour établir un diagnostic approfondi de la situation économique et sociale globale et prescrire une ordonnance appropriée pour ce grand malade qu’est la Guinée. « La Guinée n’est pas en paix », réplique solennellement Sidikiba Kéïta, le fils de Fodéba Kéïta - fondateur des Ballets Africains et ancien ministre de la Défense. « La Guinée n’est pas en paix en raison de l’impunité dont les dirigeants actuels sont assurés, explique Sidikiba. La corruption règne et gangrène tout l’appareil administratif. Le renouveau de la Guinée n’est possible qu’en faisant table rase du régime actuel ». Pour que l’appel de Sidikiba Kéïta soit entendu, il faut que les Peuls et les Malinkés cessent de se regarder en chiens de faïence et se tendent la main, afin que nous puissions passer le plus rapidement possible à la IIIème République. Et il faut que les Peuls se fassent violence pour laisser Ahmed Sékou Touré reposer en paix. Pour paraphraser à la fois Amilcar Cabral et le Dr Bah Thierno, « nous devons nous suicider dans l’ethnie pour renaître au sein de la nation ». Alpha Sidoux Barry www.guineeactu.com
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