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Intervention dans le cadre de la Conférence-débat organisée par le CEMAF à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne Pourquoi la persistance de la violence dans la crise politique guinéenne et comment en sortir aujourd’hui ?
Définition de la violence politique : la violence politique dans l’Etat postcolonial africain est liée à la nature des régimes politiques (sur les aspects théoriques, lire la thèse de doctorat en Science politique de Dr Mohamed Tétémadi BANGOURA : Violence politique et conflits en Afrique : le cas du Tchad, de l’indépendance à nos jours, 2005 publiée aux éditions L’Harmattan, Paris). Elle se manifeste principalement dans les régimes politiques autoritaires, dans les dictatures civiles et militaires. Pour mémoire, un régime autoritaire est un « régime politique caractérisé par le refus de tolérer l’expression publique de désaccords politiques importants » selon Guy Hermet (Dictionnaire de Science politique). En clair, soit, l’opposition n’existe pas car elle n’a pas droit de cité ; elle est interdite et si elle persiste, les manifestants ou opposants et leurs proches sont directement menacés ou éliminés ; soit l’opposition existe, elle est légalisée, mais dans ce cas, les opposants sont surveillés, bâillonnés, limités dans leurs faits et gestes et réprimés. Un régime autoritaire utilise la coercition pour son instauration et son maintien au pouvoir et la répression à l’encontre de tous ses adversaires, réels (déclarés) ou supposés.
Remarque : la violence politique n’est ni une spécificité guinéenne, ni une spécificité africaine. Elle est présente partout dans le monde dans différents types de régimes politiques (y compris dans les démocraties occidentales : lire Philippe Braud : La violence politique dans les démocraties occidentales. Mais dans ce cas, la violence présente une moindre intensité ; elle peut être légalement contestée et régulée dans le cadre de l’Etat de droit).
I. LA PERMANENCE DE LA VIOLENCE POLITIQUE DE L’INDEPENDANCE A NOS JOURS EN GUINEE (1958-2009)
La particularité de la violence politique en Afrique est d’être liée, selon l’anthropologue Etienne Leroy (in : La violence de l’Etat. Formes et évolution d’un monopole) « aux mécanismes du pouvoir mis en place dans le sillage des indépendances » en vue de la recherche hégémonique des appareils étatiques. Cette recherche hégémonique implique la structuration du pouvoir étatique et gouvernemental autour de l’administration, du parti, de l’armée et/ ou des autres forces de sécurité. Les membres de l’élite au pouvoir ont tendance à monopoliser les ressources de l’Etat y compris le potentiel de coercition pour assurer leur propre survie politique.
La violence politique est un concept polysémique qui comprend, premièrement la violence d’Etat, mais aussi, deuxièmement les réactions (souvent légitimes, mais pas toujours) à cette violence d’Etat, appelée violence contre l’Etat.
A. La violence d’Etat
La violence d’Etat en Guinée est une caractéristique permanente du pouvoir de 1958 à nos jours
1. La violence d’Etat sous Sékou Touré
La violence d’Etat se manifeste dès la Première République mise en place par Sékou Touré en 1958 ; elle se développe dans le cadre de la dictature civile qui dure jusqu’en 1984. Cette violence prend forme dès que le Président instaure un pouvoir sans partage et un régime policier extrêmement répressif. Le Chef de l’Etat s’appuie sur le parti unique, le Parti Démocratique de Guinée (PDG) ainsi que sur la Milice pour embrigader les esprits, semer la peur et la terreur. C’est ainsi que le PDG est qualifié de parti-Etat dans sa logique totalitaire et omniprésente.
L’armée est fortement liée au dispositif répressif mais Sékou Touré se méfie d’elle, de sorte qu’il ne lui octroie que les moyens de servir son propre pouvoir (lire : Trente ans de violence politique en Guinée (1954-1984) par Dr Thierno Bah). L’armée est donc éloignée de sa mission de défense. Elle est également dénaturée du fait de sa politisation et de sa soumission au parti. Cette situation provoque l’indiscipline et le non respect de la hiérarchie au sein des forces armées.
Les formes de cette violence d’Etat sont de sinistre mémoire. D’innombrables arrestations arbitraires, disparitions, exécutions sommaires, assassinats politiques, pendaisons, morts sous la torture eurent lieu durant cette période, notamment dans le célèbre camp Boiro.
2. La violence d’Etat sous Lansana Conté.
Trois étapes se distinguent tout au long du règne de Lansana Conté qui dure vingt-quatre ans.
1) la première période est celle du régime militaire (1984-1990), un régime d’exception sans Constitution. Le Chef de l’Etat gouverne par la force, à l’aide d’ordonnances militaires et exerce un pouvoir sans partage.
2) la seconde période est celle de l’instauration d’un régime démocratique fondé sur une Constitution prônant l’Etat de droit, le respect des droits et libertés. Mais cette période est de courte duré : de 1990 à 1995. Elle est rapidement maîtrisée par le régime autoritaire de Lansana Conté qui consent à lâcher du lest et à faire des concessions dans le fonctionnement de la vie politique à une condition : ne pas toucher à son pouvoir. Le multipartisme est autorisé mais sérieusement contrôlé. Le régime rejette l’idée de Conférence nationale (pour débattre et décider des institutions démocratiques) pourtant en cours dans de nombreux autres pays d’Afrique.
C’est la raison pour laquelle la violence d’Etat se manifeste par :
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des élections truquées de la part du pouvoir en place, non libres, non crédibles, non transparentes, qu’elles soient présidentielles (1993, 1998, 2003), législatives (2002, 2005) ou communales et communautaires (2005). Durant ces processus électoraux, l’opposition est victime d’intimidations, de menaces de mort, de mesures arbitraires (emprisonnement du candidat et député Alpha Condé en 1998), de violences physiques ;
3) la troisième période est celle de la restauration autoritaire du régime de Lansana Conté. La violence politique reprend de plus belle avec :
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le référendum constitutionnel de novembre 2001 qui est une modification arbitraire de quelques articles de la Constitution de 1990 en vue de supprimer la limitation du pouvoir (et permettre à Lansana Conté de se maintenir à vie à la tête de l’Etat) ;
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le rejet du dialogue politique national tripartite entre les institutions de l’Etat, les partis politiques et la société civile ;
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la répression sanglante des manifestations légitimes de février-mars 2006, juin 2006 et des émeutes populaires de janvier-février 2007 ;
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l’état de siège en 2007.
B. La violence contre l’Etat (ou la contre-violence politique)
Le pouvoir autoritaire de Lansana Conté qui s’appuie sur la haute hiérarchie militaire, le gouvernement, l’administration ainsi que les réseaux politico-économiques fonctionne sur la base de la corruption d’Etat, du népotisme, des trafics illicites en tous genres. Il ne laisse aucune place à l’analyse, à la réflexion, au débat d’idées, à l’excellence, aux propositions des citoyens pour sortir le pays du marasme profond et de la crise généralisée (politique, économique, sociale, militaire) qui s’est emparée de lui.
Par conséquent, il n’est pas surprenant que des mouvements de contestation et de revendication apparaissent.
Dès lors, deux formes de violence contre l’Etat se distinguent : la contre-violence par le bas, qui est légitime et la contre-violence par le haut qui est illégale.
1. La violence contre l’Etat ou la contre-violence par le bas : une violence légitime
La violence contre l’Etat prend de l’ampleur par le bas à partir de 2006.
Des mouvements sociaux sans précédent dans l’histoire du pays apparaissent à l’initiative des grandes centrales syndicales pour revendiquer de meilleures conditions de vie et de travail (février-mars et juin 2006). Ils sont massivement suivis à travers des journées villes mortes et pays mort.
Début 2007, devant les blocages politiques, la persistance de la violence politique ainsi que l’aveuglement de Lansana Conté face aux réalités du pays et à la volonté de changement, les syndicats et la société civile décident de redescendre dans la rue en janvier-février et d’organiser de nouvelles opérations de revendication et de protestation.
En 2007, une nouveauté apparaît par rapport à l’année précédente : les syndicats et la société civile (avec à sa tête le CNOSG) sortent du champ de revendications sociales (leur domaine de compétence) pour entrer dans le champ politique. Dès lors, les forces sociales, appuyées par les jeunes, revendiquent le changement politique, notamment par la nomination d’un Premier Ministre de consensus.
Les mouvements sociopolitiques aboutissent aux Accords tripartites du 27 janvier 2007 après de dures négociations, mais on assiste à l’échec du processus pour plusieurs raisons :
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le maintien au pouvoir de Lansana Conté et de son régime impopulaire ;
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l’incapacité du Premier ministre Kouyaté d’incarner le changement tant attendu par les populations et les forces sociales ;
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l’effacement des partis politiques de l’opposition qui n’ont pas pris part directement à ces revendications pour le changement.
Autrement dit, les défenseurs du concept de « changement dans la continuité » l’ont emporté sur les promoteurs du concept de « changement dans la rupture » c’est-à-dire avec le départ de Lansana Conté. Le changement n’a pas eu lieu parce que Lansana Conté est resté le détenteur du pouvoir et parce que les acteurs démocratiques n’ont pas été unis dans le combat pour se défaire de ce régime impopulaire et contreproductif. Il serait utile de tirer les leçons de cette expérience pour réussir la sortie de crise de nos jours (fin 2009).
2. La violence contre l’Etat ou la contre-violence par le haut : une violence illégale
La violence contre l’Etat, par le haut, se manifeste de manières différentes :
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par les mutineries à répétition que connaît la Guinée tout au long du régime de Lansana Conté en particulier en 2007-2008 ; les forces armées ne se sont pas solidarisées avec les manifestants en 2006-2007 pour revendiquer les arriérés de soldes contenus dans le fameux « Bulletin rouge ». Ces revendications sont justifiées mais elles sont illégales car les militaires n’ont pas le droit de prendre les armes pour faire des revendications corporatistes ;
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par les nombreuses tentatives manquées de coups d’Etat (février 1996, etc.) ;
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par le coup d’Etat du 23 décembre 2008 faisant suite à la mort du Président Conté : c’est une violence contre l’Etat car elle s’oppose à la succession prévue par la Constitution (article 34). Différents scénarios légaux ou constitutionnels avaient été identifiés et proposés dans notre ouvrage (Mohamed Tétémadi Bangoura, Moustapha Diop, Dominique Bangoura : Quelle Transition politique pour la Guinée ? publié chez L’Harmattan dès juillet 2006) dont, en particulier, le scénario de Transition constitutionnelle négociée mais ce dernier n’a pas été retenu par les partis de l’opposition qui, à l’époque, ont préféré faire le jeu de l’armée.
II. LES MECANISMES DE SORTIE DE CRISE ET L’ENJEU INCONTOURNABLE DE L’ALTERNANCE
L’analyse des régimes politiques en Guinée montre la persistance de la violence politique ou violence d’Etat, une violence due au maintien au pouvoir de dictateurs civil et militaires.
Pour rompre avec les cycles de la violence politique, la seule solution est de renouer avec un régime politique démocratique. Or, une seule possibilité existe pour y parvenir : l’alternance politique.
On distingue deux périodes dans la Transition post-Conté : avant et après le 28 septembre 2009.
A. La perversion de la Transition par le régime du capitaine Moussa Dadis Camara
(du 23 décembre 2008 au 28 septembre 2009)
Cette perversion se caractérise par la violence d’Etat.
1. L’accès au pouvoir et le mode d’exercice du pouvoir par le capitaine Moussa Dadis Camara
Le mode d’accès au pouvoir est le coup d’Etat militaire, soit un mode anticonstitutionnel de succession politique. Il s’agit de la mise en place d’un pouvoir de fait, illégitime et illégal.
La Guinée, une fois de plus, se trouve sous un régime d’exception, sans Constitution en vigueur.
Ce régime se définit par la concentration des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire dans les mains du capitaine Moussa Dadis Camara. Ce dernier viole les droits les plus élémentaires de l’homme ainsi que les libertés publiques. Il muselle la presse ; il empêche les partis politiques de fonctionner et de s’exprimer publiquement.
2. L’incapacité de Moussa Dadis Camara à respecter sa parole et ses engagements à la tête de l’Etat
Cette incapacité à tenir ses engagements, à mettre en œuvre le Chronogramme de la Transition, à organiser un Dialogue national, soulève peu à peu la question de sa très problématique candidature à la prochaine élection présidentielle (lire mon article portant ce même titre).
C’est cette violence d’Etat orchestrée par Moussa Dadis Camara qui provoque une contre-violence légitime, des actions de résistance à l’oppression, venant de la part des partis politiques du Forum des Forces Vives. Légitimement, ces derniers organisent le meeting du 28 septembre 2009 au Stade de Conakry pour montrer leur désapprobation face au régime de plus en plus autoritaire de Moussa Dadis Camara et à sa candidature.
3. Le paroxysme de la violence politique : les massacres du 28 septembre 2009
Le paroxysme de la violence politique a lieu le 28 septembre 2009 sous le feu de la répression sanglante des Bérets rouges et des hommes en armes de Dadis Camara.
Les victimes sont des manifestants aux mains nues : plus de 200 morts, plus de 1200 blessés graves, des dizaines de disparus, des dizaines de femmes violées sauvagement dont une centaine a déjà témoigné.
Cette barbarie a lieu en plein jour et à ciel ouvert, au vu et au su de tous dans un lieu public, le stade. Les témoignages, films, vidéos sont donc nombreux. Aucun doute n’est permis sur la culpabilité de la junte, en particulier de son chef, chef suprême des armées.
B. L’espoir d’une véritable Transition (après les massacres du 28 septembre)
1. L’enjeu de l’alternance démocratique
Après ce traumatisme, l’idée est de panser les plaies puis de trouver les voies et moyens d’obtenir une Transition démocratique permettant d’aboutir à l’organisation d’une élection présidentielle libre, crédible et transparente. La Guinée a besoin d’obtenir un Président de la République légitime, issu des urnes et du consentement populaire, choisi pour ses compétences, sa capacité à être un homme d’Etat, sa probité morale et son dévouement à la cause du pays.
La Guinée a besoin d’autres types de gouvernement que ceux qu’elle a connus, d’un projet de société rédempteur (le contenu de la politique) et de nouvelles équipes au pouvoir qui se démarquent totalement des politiques du passé.
2. Les négociations de Ouagadougou : vers un partage du pouvoir ?
Les négociations de Ouagadougou vont commencer à la mi-décembre 2009 après la réception par le médiateur Blaise Compaoré des propositions du Forum des Forces Vives et de celles de la junte.
Les pourparlers sont appuyés par la communauté internationale, notamment le Groupe international de contact pour la Guinée qui a fourni la feuille de route, ainsi que par la CEDEAO, l’Union Africaine, l’ONU et l’Union Européenne qui ont condamné les massacres et pris des sanctions tout en réclamant le départ de la junte et la non-candidature du Président du CNDD ou de tout autre membre du CNDD et du Gouvernement.
Les solutions de sortie de crise comprendront plusieurs volets : le volet politique (les institutions de la Transition et le processus électoral conduisant au retour à l’ordre constitutionnel au moyen d’une élection présidentielle), le volet humanitaire (le traitement des victimes du 28 septembre), le volet sécuritaire (la protection des populations civiles, des leaders politiques, syndicaux et sociaux), le volet judiciaire (prise en charge de la lutte contre l’impunité par la Cour pénale internationale et travaux de la Commission internationale d’enquête mandatée par les Nations Unies), le volet militaire (début de la réforme des forces armées et de sécurité -RSS).
Conclusion
La question fondamentale est de savoir comment sortir de la violence d’Etat pour pouvoir tourner les pages sombres de l’histoire politique de la Guinée et entrer de plain-pied dans le développement harmonieux et pacifique du pays.
Trois pistes semblent importantes :
1. Rester dans le cadre de la Transition, des institutions de la Transition et qu’elles soient le plus démocratiques possible. La gestion de la Transition sera difficile avec le partage du pouvoir qui s’annonce.
2. Maintenir l’union sacrée des Forces Vives pendant la Transition (une union qui a fait défaut en 2006-2007 sous Lansana Conté).
3. Ne pas perdre de vue l’objectif essentiel de la Transition : l’élection présidentielle débouchant sur une véritable alternance.
L’espoir reste de mise mais aucune force démocratique, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, ne doit baisser les bras. C’est peut-être la dernière chance pour la paix. Chaque acteur est appelé à tout faire pour que la négociation de Ouagadougou puisse permettre à la Guinée de rompre avec la violence politique qui a traumatisé le pays depuis 51 ans. Les futurs Accords politiques de sortie de crise seront donc cruciaux pour l’avenir du pays.
Paris, le 26 novembre 2009
Dominique BANGOURA
www.guineeactu.com
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