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Une extraordinaire profusion de nouveaux auteurs d’Afrique noire exprimant un vécu et un imaginaire modernes peut être constatée ces quinze dernières années. Cette fécondité et cette multiplicité de talents révélés autant en anglais qu’en français se confirme tandis que des éditeurs ont entrepris, au Sénégal comme en Afrique du Sud, la publication de récits et de romans en langues africaines.
Certaines œuvres parues il y a plus de trente ans n’en conservent pas moins toute leur force. Elles méritent de conquérir les lecteurs d’aujourd’hui.
«Chaîne» de Saïdou Bokoum est un livre que je ne suis jamais parvenu à oublier. Ce roman d’un auteur guinéo-malien parut en 1974 à Paris, aux éditions Denoël. C’est une haletante et narquoise traversée de la nuit de l’exil, avec des moments forts, des morceaux de bravoure et des éclats de détresse, en même temps que s’y exercent une rage et un courage. Saïdou Bokoum parle des boîtes à sommeil plus que des boîtes de nuit. Il raconte un incendie donnant ainsi à ce mot de «foyer» son double tranchant terrible.
Chaîne est un récit autobiographique fébrile. Incantatoire, avec des accents révulsés et un art qui change en mythe les événements. C’est comme une immense phrase, ou une bannière. Saïdou Bokoum dit l’histoire de Kankan Naine, un Africain immigré en France, qui vient de renoncer à ses études de droit après avoir survécu de plusieurs petits métiers. Au bout du tableau, ça s’appelle encore le métier de vivre, cette volonté de tenir debout dans la tourmente de la vie.
Qu’est-ce qui fait courir Kanaan Niane ? A la fois la révolte, l’humour et une recherche de soi, inspirée, rageuse. L’écriture est maîtrisée et bousculée. La voix convainc. Au-delà de l’anecdote qui recoupe sûrement beaucoup de jeunes vies partagées entre la lutte et une sorte de désespoir fougueux, cet homme qui se raconte exprime les raideurs de la société qui l’accueille avec une justesse que ne renieraient pas des révoltés de vingt ans natifs du crû. Le roman de Saïdou Bokoum portait en «bande» : Une descente aux enfers. Kanaan Niane erre en lui-même vers les autres, se perd à sa propre recherche.
On peut rapprocher cet ouvrage du roman de Driss Chraibi, «Les Boucs». Une même rage s’y énonce, une même impétuosité s’y proclame libre de déferler dans le cul-de-sac et d’inventer une issue inouïe.
De tels romans importent d’autant plus que la littérature de langue française n’accorde pas grande place aux humeurs du lumpen-prolétariat. Les dures conditions d’existence et de survie ne constitueraient pas, semble-t-il, une toile de fond souhaitable pour une œuvre d’imagination censée distraire… «Chaîne» avec ses drames, ses larmes, ses douleurs, pourrait pourtant dépayser plus d’un lecteur.
De plus, Saïdou Bokoum n’est pas que le peintre corrosif de l’exploitation, il est aussi un écrivain capable d’exprimer les désordres heureux du cœur.
Somme d’expériences et d’observations, «Chaîne» n’est pas un livre de romancier, plutôt un livre de vivant, la carte d’identité convulsive d’un homme qui a voulu faire lever dans la nuit de sa mémoire une gerbe de souvenirs qui ressemblent à des blessures et à leurs cicatrices. Ecrire pour cautériser vaut mieux qu’écrire pour passer le temps lorsque le temps qui passe est un temps de violence subie, d’injustice combattue. Mais «Chaîne» n’est pas un livre de désespoir. Au contraire, comme tous les cris, il contient une part d’avenir. Il ouvre une brèche; il marque une volonté de relever les défis pour qu’au lieu d’un magma d’anéantis le monde nous apparaisse, un jour ou l’autre, comme notre monde plutôt que notre punition.
Salim Jay
Source: lesoir-echos.com
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