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"Je n'aime pas ce qui est poétique, j'aime la poésie, c'est-à-dire celle qui se fait toute seule." Cocteau (dans une interview télévisée). Les poètes, les vrais, n'habitent pas la poésie, la poésie les habite. Ils ne courent pas après l'inspiration, l'inspiration vient à eux. Ils ne manient pas les mots; à leur insu, ils en sont la demeure mais aussi l'otage, le jouet, le martyr, l'inguérissable supplicié. Leur grâce, ils ne l'implorent pas, c'est elle qui les hante et les saisit, les torture et les hallucine. Exactement comme le miracle divin sacre, à coups de visions et de stigmates, les prophètes et les élus. Le génie n'est pas une espèce à part, il n'est que légèrement différent. Au fond, il use du même vocabulaire que le commun des mortels. Sa marque se lit dans sa façon de susurrer les mots, de les décaler, de les heurter, de savourer leur chair (de savoir en extraire le meilleur suc, celui qui enivre et fascine)... et je m'obstine à jeter au mufle épais du présent le mot :"un jour" un jour avec dans le ciel la prairie bien fournie de soleil. Celui qui écrit ça n'a point besoin de décliner son identité, il est déjà connu: c'est le poète. Ce peut être Villon, Rimbaud, Verlaine ou Baudelaire. Ce peut être Pouchkine ou la muse de Tartempion... Sauf qu'il s'agit de Césaire, de la voix inimitable de Césaire, de la veine inimitable de Césaire, du rythme inimitable de Césaire. Césaire, on le sent de loin, on remarque son odeur de mangle propre aux nègres évadés, son bruit de cataracte, son pas de bachi-bouzouk. On reconnaît de prime abord ses râles et ses éructations, son souffle de bête traquée. Tout nourri de symbolisme et de surréalisme, il a conservé ses pulsions à lui ; tout féru de Mallarmé et d'Apollinaire, il a sauvé ses propres tambours et trompettes, affrontant les censeurs et les gourous avec une furie de chiot sauvage: Moi, moi seul, flottille nolisée m'agrippant à moi-même dans l'effrayante gueulée vermiculaire... Non, la solitude n'a jamais été un calvaire, contrairement à ce que l'on croit. Plutôt, elle révèle la part cachée de soi et ouvre grand les chemins des possibles. C'est dans le secret et l'isolement que l'on façonne les grandes destinées. Comme l'écrit Schopenhauer, "l'homme seul est l'homme le plus puissant du monde". Et qui mieux que les insulaires, savent savourer les délices de la solitude, ce lieu par excellence des défis et des rêves? Césaire, Chazal, Rabéarivélo,Yeats et lord Byron! Pourquoi les atolls et les archipels nous ont fournis tant d'admirables poètes? Hasard des tempêtes et du calendrier? Que nenni: c'est simplement que nous sommes ici aux pays des âmes esseulées, celles qui attirent le mieux les faveurs des muses. Il serait malhonnête, cependant, de réduire les Anglais, les Martiniquais et tous les autres îliens à une horde de doux rêveurs. Leurs patries n'ont pas généré que d'inoffensifs versificateurs, elles ont produit aussi parmi les plus belles figures de l'histoire. D'où, je vous le demande, sont sortis Napoléon, Hiro-Hito, Churchill et Toussaint Louverture?... La nature est ainsi faite qu'elle donne deux fois plus aux prodigues et aux surdoués. L'insulaire Césaire a hérité en même temps et du sens de la poésie et du goût de l'action. Pour être honnête, chez cet écorché vif, bouillonnant de colère et d'énergie, l'un ne saurait exister sans l'autre. Son obsession pourrait se résumer ainsi:Je cogne parce que je rime, je dois rimer pour pouvoir mieux cogner. En somme, un poème dans la poche, un fusil dans la main pour reprendre le titre du célèbre recueil d' Emmanuel Dongala. Toute sa vie d'orphelin insurgé, Césaire a survécu en planant au moyen de ces deux ailes-là: le vague à l'âme de l'aède et le gong épouvantable du ring, sans que jamais l'un ne soit plus haut que l'autre. Chez Césaire, l'engagement est poétique et la poésie, engagement. On imagine qu'il a senti, tout jeune, le souffle de l'inspiration et le sourd grondement de la révolte un peu comme les précoces jouvencelles ressentent les signes avant-coureurs de la grossesse. Né dans la bourgade de Basse-Pointe, il a pris le temps de fulminer et de grandir. Il a exploré les volcans et les coraux, parié sur les combats de coqs. Il s'est aventuré à Rivière-Pilote et au Lamantin pour s'essayer à la pêche à la morue et à la conduite des gommiers. Il a lu les registres des commandeurs et écouté les antiennes des vieux compères affranchis, il a compris:il est né d'une erreur de l'Histoire, dans l'exil et dans le malaise parmi des gens "gavés de mensonges et gonflés de pestilence". Sa terre est moins une terre que le "cachot de désespoir:" Bourgs bossus de pieds pourris de morts épelés dans le désespoir sans prix du souvenir Basse-Pointe, Diamant, Tartane et Caravelle... cervelles tristes rampées d'orgasmes." II n'a qu'une envie en sortant de l'adolescence: échapper à la promiscuité de la géographie et à la mesquinerie de l'Histoire. Il écrira plus tard:"J'ai quitté la Martinique avec volupté." Il n'a pas encore de projet, à vrai dire. A la place d'idées cohérentes et riches, ce ne sont que des émotions confuses et de lancinantes fulgurances qui le traversent pour l'instant. C'est à Paris que vint l'éclaircie grâce à deux rencontres déterminantes: l'Afrique et le surréalisme. "Quand j'ai connu Senghor,je me suis dit africain.", confiera-t-il plus tard. Il lit Delafosse et Frobenius et fréquente les cercles poétiques et les cellules des intellectuels militants où de jeunes Blancs, suffocants et dégoûtés eux aussi, recherchent éperdument d'autres manières de vivre et de rêver. Il "s'engage", comme on disait à l'époque et presque en même temps, note ses premiers vers, coulées de lames fumantes, tout droit sorties du mont Pelée. Cependant, notre " prince dépossédé" (dixit Liliane Kasteloot) comprend que ces deux précieuses références ne doivent être ni des étaux ni des refuges mais des catalyseurs et des points d'appuis afin d'aider la laminaire qu'il est devenu à prendre ses racines et son envergure dans le maudit rocher où le hasard l'a jeté. Point de mimétisme ou de conservatisme donc! Certes,l'Afrique "sera son garant ainsi que sa source d'énergie" (encore L.Kasteloot) mais c'est pour lui permettre de reconquérir "son bien: les Amazones du Dahomey, les trente mille chameaux du roi du Ghâna et les villes de Djenné et de Ouagadougou et les docteurs de Tombouctou" (comment affronterait-il les enjeux de son époque, sinon ?). D'autant que le continent de ses aïeux, loin des errements du monde moderne,reste en définitive, l'ultime recours. Je vois l'Afrique multiple et une verticale dans la tumultueuse périphérie avec ses bourrelets, ses nodules, un peu à part, mais à portée du siècle, comme un coeur de réserve. S'il se gave de marxisme et de surréalisme, il se préoccupe avant tout de dégager sa propre personnalité, de poursuivre ses propres lubies, de régler ses propres comptes. Car pour lui, le monde n'est pas à décrasser ou à rafistoler, il est à recommencer. C'est à une autre bible qu'il aspire, c'est à une nouvelle orogenèse qu'il invite. On a rarement vu un poète aussi proche des éléments. Son monde est peuplé de volcans et de tempêtes, de rapaces et de reptiles, de minéraux, de végétaux, de lutins et de dieux embryonnaires, de bipèdes des quatre coins de la terre. Une vraie barque de Noé de laquelle, cette fois-ci,le monde renaîtrait entier et convivial et où le Nègre ne serait plus le paria et le pêcheur primordial mais l'égal et l'ami de tous les humanoïdes rassemblés, le fils aîné d'une véritable fratrie. "Un pays magnifique,...plein de soleil,...de perroquets,...de fruits,...d'eau douce,...d'arbres à pain,...un pays d'anses, de palmes, de pandanus,...un pays de main ouverte..." Le paradis pour tous, quoi!... Non, ce n'est pas vrai ce que certains esprits mal intentionnés voudraient nous faire comprendre, que la Négritude serait un enfermement, un rejet de l'autre, voire une espèce de fascisme tropical! C'est un humanisme, un humanisme non excluant, enfin! Mais les faisant, mon coeur, préservez-moi de toute haine ne faites point de moi cet homme de haine pour qui je n'ai que haine .............................................................................. vous savez que ce n'est point par haine des autres races que je m'exige bêcheur de cette unique race... Pourquoi donc, malgré cela, Césaire a laissé dans son sillage tant de défiances et de haines tant de querelles et de malentendus? Eh bien, tout bonnement parce que, tout le long, il a su rester le même: cohérent, sans concession, dans un monde régi par le misérable jeu des courbettes et des compromissions. C'est un Nègre fier et têtu, seulement animé par "son grand désir sauvage nu noir sagace et brun" et qui sait que le passé est lourd et que l'avenir est encore loin. Que c'est une oeuvre de longue haleine pour laquelle il lui faudrait les biceps des titans et toutes les colères des dieux. C'est à cette mission-là que le poète voue son calvaire et son chemin de croix. C'est à ce dessin-là qu'il se veut hypnotisé. Qu'importe la férocité des chiens aboyant à son passage! Et pourtant quelles menaces, quels procès imprécatoires ! On lui aura prêté les tares du pestiféré et les vices de Lucifer; on l'aura accusé des crimes les plus inimaginables. Les sanctuaires sont restés solidement gardés malgré cela. Le sort du sphinx n'est-il pas de rester de marbre? En France, les gens de droite n'ont jamais supporté ce sale garnement, ce négrillon "pédant et mal élevé". Les socialistes ne lui ont jamais pardonné son esprit velléitaire (pourquoi, diable un Parti Progressiste Martiniquais alors qu'on est si bien rue de Solférino?). Quand, après les évènements de Budapest en 1957, il a quitté le parti, les communistes ont crié au complot et à la trahison (voir sa fameuse lettre à Thorez). Dans les Antilles, il a dû, tour à tour, essuyer les foudres des assimilationnistes irrités de le voir clamer sans peur et sans honte les vertus de sa négritude et des révolutionnaires qui ne comprennent pas qu'un homme comme lui ait éludé la question de l'Indépendance. Naturellement personne n'est parfait et le choix de la départementalisation peut paraître sujet à caution. Sauf pour ceux qui ont saisi que les envolées lyriques n'ont pas enlevé à l'homme tout sens des réalités, que, hélas, la géographie prédétermine souvent l'écoulement de l'histoire et que ce qui fut en Haïti et ailleurs n'était pas forcément possible à Basse-Terre ou à Fort-de-France. "Dans tous les cas, explique-t-il à ceux qui ont la chance de fouler le bureau qu'il a conservé dans son ancienne mairie, le peuple ne voulait pas entendre parler d'Indépendance. Un dirigeant, surtout progressiste,doit respecter la volonté de son peuple. C'est le commencement de la démocratie". En poésie, d'aucuns lui ont reproché sa violence, sa solennité et son hermétisme, oubliant qu'il est le poète vivant le plus connu et le plus étudié dans le monde. Césaire est un monument. Il est déjà rentré dans l'histoire. Sa place est toute indiquée, près d'un autre "nègre, nègre, nègre depuis le fond du ciel immémorial" : Toussaint Louverture, son modèle de toujours. A quatre-vingt dix ans, il peut bondir et hurler autant de fois qu'il le veut: A mesure que se mourait toute chose je me suis, je me suis élargi et ma conscience plus large que la mer J'éclate. Je suis le feu, je suis la mer. Le monde se défait. Mais je suis le monde. Tierno Monenembo pour www.guineeactu.com ° Texte extrait de Césaire et nous (ouvrage collectif publié par les éditions Cauris en 2 004 à l’occasion du 90ème anniversaire du poète).
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