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Mamadou Baadiko Bah, comme Président de l’Union des Forces Démocratiques (UFD), vous avez la lourde charge de l’héritage d’un de nos illustres disparus, le Professeur Alpha Sow, regretté grand militant des heures historiques de la FEANF (Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France) et bien évidemment, fondateur de l’UFD.
Vous êtes notre 5e invité et nous vous remercions d’avoir bien voulu accepter de répondre à nos questions.
Quelles sont les raisons de votre silence après l’attentat contre le Capitaine Moussa Dadis Camara ? Ne serait-ce pas la traduction de « Qui ne dit mot consent » ?
Nous n’avons pas pour habitude de parler à tort et à travers, de tout et de rien. En face d’un événement grave comme celui-là, nous nous efforçons de nous informer aux meilleures sources avant de prendre position. Mais contrairement à ce que vous affirmez, nous avons eu à réagir au micro d’une radio internationale. De plus, nous avons été solidaires de la déclaration faite à cette occasion par le Forum des Forces Vives. Ces événements tragiques ont montré une fois de plus, la nécessité d’instaurer enfin un ordre démocratique dans notre pays. Sinon, la logique implacable de la prise du pouvoir ou sa conservation par la force va s’appliquer. Les putschistes et les tenants des dictatures ou autres pouvoirs illégitimes, ont malheureusement vocation à s’éliminer entre eux jusqu’au dernier. Si les règlements de comptes s’arrêtaient entre eux, on pourrait à la limite ne pas nous en mêler, car le peuple n’a jamais été partie prenante de leurs disputes pour le pouvoir. Mais hélas, c’est encore une fois le sang des Guinéens qui continue de couler. Ceci dit, nous ne pouvons approuver en aucun cas le recours à la violence comme moyen de règlement des différents entre Guinéens, fils et filles d’un même pays et partageant une destinée commune, qu’on le veuille ou non. Mais la violence nourrira toujours la violence. Depuis 1958, notre pays est pris dans ce système d’un autre âge, basé sur les assassinats, les arrestations arbitraires, les tortures, l’exil forcé des opposants et maintenant le viol, le plus ignoble des crimes. Nous sommes encore sous le choc des terribles massacres et viols du 28 septembre 2009. Nous avons assisté à tout ce déchaînement de barbarie après le 3 décembre 2009. Vous avez sans doute suivi comment des civils innocents, y compris des vieillards et de vieilles mamans, ont été tués ou martyrisés par les forces de sécurité, sous le prétexte de traquer des partisans de Tumba. Des militaires ont été dépecés sous l’œil de caméras au poste frontière de Pamelap. Des gens sont toujours arrêtés et maintenus dans le secret, sans aucune procédure judiciaire régulière. Des victimes du Stade du 28 septembre vivent toujours sous la menace de représailles ou d’enlèvement. Il est temps que la Guinée tourne le dos à son horrible passé, pour bâtir ensemble un Etat de droit, au service de tout le peuple. Aujourd’hui, heureusement, on peut dire qu’un jour nouveau est entrain de se lever sur la Guinée. Avec l’intervention énergique de la communauté internationale et la détermination du peuple de Guinée, l’impunité qui a été la règle jusqu’ici va prendre fin. Nous ne le répéterons jamais assez : le crime ne paie pas.
Quelle est votre lecture de la crise que traverse la Guinée depuis le 3 décembre 2009 ?
Ces événements ont aggravé la crise politique, économique et sociale dans laquelle notre pays était plongé. Aujourd’hui, l’Etat guinéen, dans ses fonctions nobles et utiles à la population n’existe plus. Ne restent que les fonctions contraignantes et nuisibles. Comme à l’époque du Général Lansana Conté malade et impotent, le pays est sans direction précise. Nous craignons que ce vide politique, s’il se prolonge, ne favorise l’émergence d’équipes mafieuses qui dirigeront le pays, sans mandat du peuple, selon leurs intérêts propres, sans avoir à rendre compte. Ceci montre l’urgence d’une solution politique consensuelle pour mettre en place une véritable transition vers la démocratie et la renaissance.
Quelle est votre réaction à l’appel d’un leader que la RTG accuse d’avoir appelé à un soulèvement militaire ?
Notre position sur les coups d’Etat militaires est connue et reste invariable. Depuis sa fondation, l’UFD a inscrit dans ses statuts le principe du refus d’accepter la prise du pouvoir ou sa conservation par la force. De même nous condamnons toute tentative de régler des différends entre membres du parti par la force. Au plus fort de la maladie du Général Lansana Conté en mars 2006 ou des révoltes populaires contre lui en 2007, nous avons refusé de joindre notre voix à celle des dirigeants politiques qui appelaient ouvertement à un coup d’Etat pour changer le pouvoir moribond de l’époque. Nous n’avons cessé de rappeler que malgré les changements d’hommes et le rajeunissement de la junte, nous restons toujours dans les suites du coup d’Etat du CMRN le 3 avril 1984. Je crois que je suis certainement l’un des seuls dirigeants politiques guinéens à n’avoir encore jamais mis les pieds au Camp Alpha Yaya pour y rencontrer des membres de la junte. Vous ne trouverez nulle part une de nos déclarations « prenant acte » du coup d’Etat du CNDD, comme l’ont fait la plupart des partis politiques à l’époque. Ce n’est pas avec ce qui s’est passé avec le CNDD que nous allons changer d’avis.
Quelle est votre position et votre appréciation sur les propositions faites par le Médiateur à Ouagadougou ?
Nous sommes membres de la délégation restreinte des négociateurs à Ouaga. Nous sommes donc entièrement solidaires des positions prises par les Forces Vives. Comme vous le savez, nous avons rejeté le projet initial présenté par le Médiateur le 19 novembre 2009. Nous n’avons pas manqué de faire savoir à la CEDEAO les inquiétudes que nous avions sur la position ambigüe du Médiateur. Certains d’entre nous pensent que le Président Blaise Compaoré se comporte actuellement en véritable parrain du CNDD. Mais pour l’instant, le Forum des Forces Vives ne l’a pas récusé. Nous attendons avec intérêt le nouveau projet de règlement qu’il va nous proposer. Si de nouveau il persiste dans la position initiale de favoriser le CNDD, il y aura sans doute lieu de réévaluer notre position, en liaison avec la CEDEAO qui l’a désigné.
Quelle est votre position aujourd’hui dans le paysage politique guinéen ?
Je crois que l’U.F.D. occupe aujourd’hui une position originale et enviable sur l’échiquier politique guinéen. Nous sommes l’un des rares partis qui est un rassemblement de bonnes volontés autour, non pas d’un leader solitaire ou d’un entrepreneur politique quelconque, mais autour d’idées et d’options politiques qui, si elles sont mises en œuvre, peuvent permettre à la Guinée de sortir de la dictature, de la misère, du sous-développement et de la désunion. Notre parti, né le 19 septembre 1991, rassemble aujourd’hui des Guinéennes et des Guinéens de toutes les couches sociales, de toutes les communautés, de toutes les régions. Nous sommes implantés à travers tout le territoire guinéen et à l’extérieur, au sein de la communauté guinéenne émigrée. Nous avons la particularité d’être l’un des très rares partis à n’avoir jamais appartenu à aucun gouvernement depuis que nous existons. Nous sommes donc toujours restés dans l’opposition, malgré notre désir de trouver d’autres bonnes volontés avec lesquelles nous pourrions conjuguer nos efforts et travailler ensemble à l’édification du pays. Nos cadres dirigeants qui sont généralement des techniciens hautement compétents dans leur domaine, n’ont jamais appartenu à un de ces gouvernements. C’est dire donc que nous sommes une force neuve et novatrice qui ne porte pas le poids d’un passé douteux ou contesté. Nous estimons aujourd’hui que nous sommes la principale force du changement sur laquelle peut compter le peuple de Guinée pour sortir définitivement de la crise actuelle. C’est pour toutes ces raisons que nous sommes en mesure de dire la vérité aux uns et aux autres. Contrairement à ce que d’aucuns peuvent penser, nous ne sommes ni des rêveurs, ni des idéalistes, mais nous ne trahirons jamais les espoirs du peuple de Guinée.
Seriez-vous prêts à participer à un gouvernement d’union nationale ?
Depuis toujours nous avons dit que, dans un esprit de conciliation et de compromis, nous sommes prêts à joindre nos efforts à ceux d’autres forces politiques dans le cadre d’une coalition ou d’un gouvernement d’union nationale pour la reconstruction de la Guinée. Mais il est important de préciser que nous ne pourrons le faire qu’à plusieurs conditions. La première condition pour que nous proposions à la direction du parti de s’engager dans une telle entreprise, est l’existence d’une véritable feuille de route ou d’un programme précis de gouvernement. La deuxième condition est qu’on ne nous oblige pas à travailler en compagnie de corrompus ou prédateurs notoires, car nous serions plus tard tenus pour responsables de leurs agissements et de l’échec qui ne manquera pas de suivre. Or, vous savez que dans un gouvernement, il y a le principe cardinal de la solidarité qu’il faut obligatoirement appliquer pour réussir. Dans les conditions actuelles, il est important que le processus de sortie de crise se passe dans le cadre des négociations patronnées par la CEDEAO sous l’égide du Médiateur. Nous pourrions dans ce cas avoir un véritable accord politique global avec une feuille de route et un chronogramme permettant de sortir définitivement le pays de ce cycle ininterrompu de dictatures civile ou militaire qui est son lot depuis cinquante ans. Inutile de préciser que nous ne sommes pas intéressés par les combines concoctées en ce moment dans l’ombre par toutes ces mafias qui ont fait les beaux jours du système Conté et même du CNDD et qui agitent depuis des mois dans l’ombre, des projets de « gouvernement d’union nationale » sortant des négociations déjà engagées à Ouaga.
Quel rôle voyez-vous pour les femmes dans la vie politique actuelle ?
Comme vous le savez, les femmes représentent plus de 50% de la population guinéenne. Vous imaginez sans peine les conséquences désastreuses d’une politique consistant à exclure « la moitié du ciel » des sphères de décisions du pays. Notre parti a inscrit dans toutes ses propositions, des dispositions spécifiques très progressistes permettant à la femme guinéenne de défendre ses droits, de s’élever et d’occuper toute sa place dans la société guinéenne. Vous avez bien vu que même notre logo a fait place à la femme. Ceci dit, il faut bien avoir conscience que la faible représentation des femmes dans les instances dirigeantes des partis politiques et du pays ne peut pas se corriger par des dispositions uniquement réglementaires. Imposer des femmes à des postes, quelle que soit leur capacité ou leur moralité, ne permettra pas de leur assurer une place honorable et même les premiers rôles dans l’arène politique. Nous devons avoir conscience que la principale raison de la situation d’infériorité de la femme guinéenne ou africaine aujourd’hui par rapport aux hommes, est sa dépendance économique et sa sous-scolarisation. C’est pourquoi nous proposerons dès la prochaine assemblée, le vote de lois protégeant la jeune fille et la femme et favorisant l’éducation et la formation professionnelle des filles. Le reste viendra tout seul avec le temps. Il faut simplement que le processus s’engage vigoureusement et devienne irréversible. Je profite de l’occasion pour souhaiter une bonne année à toutes les femmes internautes du site guineeactu.com. Je vous remercie.
Conakry, le 28 décembre 2009
Propos recueillis par la Rédaction de www.guineeacu.com
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