Si l’avènement du Conseil National pour la Démocratie et le Développement (CNDD), a suscité un immense espoir au sein des populations après 24 années de misère et de pillage systématique de leurs ressources, il n’en demeure pas moins que depuis quelque temps, cet espoir ne cesse de s’éroder suite à de nombreux dérapages et incohérences mis à leur compte.
J’ai déjà eu à évoquer dans mes articles précédents, quelques unes de mes inquiétudes par rapport aux agissements d’une junte visiblement écartelée entre l’espoir de tout un peuple pour un nouveau départ et la tentation de plus en plus forte de garder le pouvoir.
Quatre mois se sont écoulés depuis la prise effective du pouvoir par les militaires. S’il est vrai que c’est peu pour faire un bilan, il ne serait pas superflu de tenter une analyse partielle en relevant ce que l’on pourrait mettre à leur actif, et ce qui pourrait, s’ils n’y prennent garde, les discréditer définitivement suite à une radicalisation de la situation politique dans ce petit pays de l’Afrique de l’Ouest en proie à une instabilité chronique.
En effet, comme l’a dit le Doyen A. Doré, on a rarement vu une aussi grande unanimité à la suite d'une prise de pouvoir par l’armée en « Afrique subsaharienne. » Applaudis par la quasi-totalité de nos compatriotes, la bande à Dadis n’a pas « tardé à admettre la possibilité d'une transition au pouvoir. » Ce qui lui vaudra une immense admiration et une adhésion massive de la population à sa cause.
Des auditions en direct à la télévision qui, même si elles sont critiquées par certains de nos compatriotes pour « vice de procédure », restent tout de même une occasion historique pour mesurer l’ampleur des dégâts causés par 24 années de gestions chaotiques et hasardeuses de nos ressources humaines et matérielles’. De ce point de vu, le CNDD a indéniablement posé des actes « concrets allant de la restauration de l’autorité de l’État, à la lutte contre le narcotrafic et la corruption, au recouvrement des créances de l’État et à la récupération des domaines étatiques ». Ce sont des actes positifs qu’il convient donc de relever et saluer.
Cela dit, je note que de plus en plus de voies s’élèvent pour dénoncer les dérives (inévitables ?) qui accompagnent ces actes, ainsi que les incohérences relevées ci-et-là dans les propos du chef de la junte. Face aux nombreux supporteurs de la cause du CNDD, on assiste à une émergence de groupes, gagnés d’un sentiment de scepticisme de plus en plus grandissant. La « Frénésie » dont parle le Pr. A. Doré est symptomatique de cet de fait. Toutefois, selon le Pr. « (...) Si pour certains de nos compatriotes, la frénésie (...) a pour cause, l'appréhension de voir l'installation durable d'un autre régime militaire dans notre pays, et qu'il faut dénoncer avant qu'il ne soit trop tard, on pourrait le comprendre ».
C’est dans cette logique que je m’inscris pour relever quelques faits et actes qui me paraissent pour le moins, préoccupants.
Tout d’abord, la création du Conseil National Transitoire (CNT) ! Je ne m’intéresserai pas ici au contenu du projet qui a été d’ailleurs largement commenté par notre brillant compatriote M Ibrahima Kylé Diallo. Mon propos concernera les circonstances qui entourent cette création. Nous avons tous appris ici que la délégation Guinéenne qui s’était rendue à Bruxelles le 27 avril, avait dans son bagage, l’ordonnance N°050/PRG/CNDD/SGPRG/2009 portant création du Conseil National Transitoire. La démarche visait à démontrer à nos partenaires de l’Union Européenne que le CNDD garderait le cape, quand à la mise en ouvre des engagements pris dans un Communiqué en date du 28 Mars, exprimant son adhésion au chronogramme des Forces vives. Ce qui n’aura rien eu de troublant, si la démarche avait été transparente.
Seulement voilà ! Quelques jours seulement après la publication de cette ordonnance, on apprend son abrogation et la publication « d’un projet de création du CNT » Un revirement spectaculaire qui pourrait amener à croire que l’abrogation de cette ordonnance est la preuve manifeste que le CNDD a voulu abuser de la confiance de la l’UE, et partant, celle du peuple de Guinée, en présentant à nos partenaires Européens un document qui, de toute évidence, n’avait aucune valeur, n’ayant pas été l’objet de concertation avec les forces vives de nation.. Et si les rumeurs faisant état d’arrestations de conseillers du président, « pour cause de fuite », se vérifiaient, elles ne contribueront qu’à semer la confusion et discréditer d’avantage le CNDD et son Président. Manifestement, nous nous trouvons en face d’une situation qui frôle la mauvaise foi !
En fait de mauvaise foi, on est amener à s’interroger également sur l’achat par le CNDD, d’un « hélicoptère d’occasion VIP Agusta 139 n° série sn 31 123 à 12 millions d’euros soit 15,24 millions de dollars pour la présidence de la République » (Lire la dépêche de Guineenews en date du 2 mai 2009).
En effet, on peut se poser la question sur les véritables motivations du CNDD, quand on sait que notre pays est «… sans eau, sans électricité sans services sociaux de base dignes de ce nom, sans compagnie aérienne, où les fonctionnaires des représentations diplomatiques sont à 8 mois sans salaires.. »; et quand on prend en compte, sa volonté affichée de rompre ( ?) avec la mauvaise gouvernance. A y réfléchir, on est tenter de croire à une intention inavouée de s’accrocher au pouvoir pendant quelques années encore. Car, comment expliquer en effet, l’achat d’avion pour une fonction qu’on s’apprête à quitter dans les sept mois à venir ? Si on ajoute à cela, le fait que la Présidence de la République possède déjà, semble t-il, deux autres Avions en parfait état, on ne peut qu’être perplexe.
En fait de volonté manifeste de confiscation du pouvoir, on peut se poser aussi la question sur le sens qu’il faut donner à la cérémonie de prestation de serment, organisée le mardi 27 Avril 2009 au Camp Alpha Yaya. Cérémonie au cours de laquelle, l’armée a été invitée à jurer sur la bible et le Coran, « de rester fidèle au peuple de Guinée, de ne jamais trahir le drapeau, de rester fidèle au président de la République, le capitaine Moussa Dadis Camara et son ministre de la Défense, le général de brigade Sékouba Konaté,… ».
Pour des gens qui veulent quitter le pouvoir dans quelques mois, c’est quand même troublant ! Et quand on prend en compte, l’habillage qui entour ce serment, on ne peut que s’en inquiéter. Tenez par exemple ! Le serment commence par : « Je jure sur le coran et la bible de rester fidèle … » à un tas de choses qui relèvent de l’évidence pour un soldat ayant déjà juré fidélité à sa patrie depuis le jour où il fut enrôlé dans l’armée. La reprise des termes « le peuple de Guinée, le drapeau », ressemblent fort bien à des subterfuges permettant de glisser furtivement les noms de « Dadis Camara et Sékouba Konaté ». Avec le rajout d’autres énumérations telles que « lois de la République (…) la population civile et leurs biens… », le tour est joué et le camouflage, parfait. Troublant !
La confusion semble atteindre son paroxysme, si on ajoute à tout ce cocktail, les rumeurs de complots contre le CNDD et son président. A ce rythme, je ne serai pas surpris d’apprendre que les élections (si elles devraient se tenir), ont été « reportées à une date ultérieure pour tentative d’atteinte à la sûreté de l’Etat ».
Comme on peut le voir chers compatriotes, « la joie de voir la fin du régime inique de feu Lansana Conté », ne doit pas être la fin du combat politique en Guinée. La nature ayant horreur du vide, il nous incombe d’œuvrer inlassablement à la mise en place de bases solides permettant de faire de l’Etat de droit et la démocratie, une réalité dans notre pays. Faute de quoi, c’est le retour à la case de départ.
Et, si le travail salubrité publique entrepris par la junte, est à louer, le fait que la place des militaires soit dans les casernes et qu'ils doivent y retourner, doit être non négociable. Ce qui implique bien entendu, que la parenthèse, ouverte par la junte militaire par son irruption un 23 décembre 2008 sur la scène politique, soit fermée le plus vite possible, afin que le retour des forces politiques et sociales dans ce qui est censé être leurs rôles traditionnels, soit une réalité. Pour ce faire, il ne peut y avoir d’alternative à la dynamique républicaine.
Ismaël Souaré, Aachen, République Féd. d'Allemagne
pour www.guineeactu.com