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Cette période de transition m'a encore permis d'observer la réaction et le comportement de mes compatriotes, et de me demander si nous sommes prêts à faire bon usage des avantages de la démocratie. Ma préoccupation, aujourd'hui, est moins Dadis mais plutôt l'attitude des Guinéens envers lui. De quoi s'agit-il en fait ?
Plusieurs signes révélateurs montrent que la Guinée reste encore, en 2009, un terreau très propice à la dictature, à cause des mentalités qui persistent et refusent de progresser, à l'inverse de pays comme le Mali, la Côte d'Ivoire, etc. En effet, à chaque mention du nom de Dadis lors de rencontres officielles, il y a une salve, plutôt des salves d'applaudissements sans que, j'en suis sûr, ce dernier en demande autant. Cela peut paraître anodin ou banal, mais montre à quel point les séquelles de 50 ans de conditionnement mental de soumission à l'autorité persistent : les gens applaudissent machinalement.
Que ce comportement se limite au peuple Lambda, ce serait moins alarmant ; mais cela va bien plus loin : aucune personnalité administrative ou dans le privé, des intellectuels avertis, ne commence son intervention, désormais, sans remercier le Président de la République, Chef des armées, président du CNDD (bientôt, "le Messie" ou le "Sauveur" et autres), et souvent, on se demande pourquoi : il n'est là que depuis le 23 décembre 2009 seulement.
Le "pauvre" Dadis a fait ce qu'il pensait devoir faire, et son opération s'est déroulée certainement beaucoup mieux qu'il ne l'espérait. Avons-nous besoin d'en rajouter avec de l'hypocrisie démagogique, spontanément et individuellement ?
Le terme générique " démocratie" englobe à la fois, des notions de libertés individuelle, collective et d'expression, des concepts avec surtout, une culture de dignité humaine et estime de soi (self-esteem), par lesquelles le "Chef" n'est pas une idole mais un humain –mortel et faillible- auquel on confie une responsabilité limitée dans le temps (et dans l'espace, d'autres ajouteront aussi) !
Autrement dit, il ne peut y avoir "démocratie" sans une certaine défiance et désintéressement aux honneurs dévolus à celui/celle qui incarne le Pouvoir. C'est le verrou mental permettant d'accéder en acteur, dans la cour de la démocratie, qui doit sauter, sous peine de demeurer des gouvernés et "dictés". Dans cas, il n'y a aucun espoir non plus de progrès par la bonne gouvernance : tout reposera sur la volonté unique du dictateur, "éclairé" (Houphouët-Boigny) ou égoïstement despotique (Sékou Touré).
Pourquoi en Guinée, avec toute notre histoire tournant autour de la dignité de l'Homme -«Nous préférons la pauvreté dans (…) dans l'esclavage »-, continuons-nous à fabriquer de force nos bourreaux ? Quelle différence pour le peuple que l'oppresseur soit Guinéen ou Occidental ? Une oppression reste une injustice et un crime des droits de l'Homme, quelle que soit son origine raciale ! 50 ans de dictatures générées et entretenues par nous ne nous ont donc rien enseigné encore ?
Le plus grand danger politique de cette transition est, pour moi sans doute, le peuple idolâtre de Guinée et non Dadis Camara, qui semble jusqu'à présent (sincère ou non) vouloir être "fair-play" dans ce jeu démocratique.
Je ne serai point surpris que certains opportunistes lancent sous peu, des marches et motions de soutien, demandant que notre Dadis se maintienne, en se présentant aux élections présidentielles en tant que civil. Ce d'autant plus, fait très rare dans le Monde, il semble résister aux différentes tentatives de corruption, si nous nous fions à ses révélations sur celles d'Ashanti Gold (20 millions de Dollars). Néanmoins, l'expérience montre que rien n'est définitif dans la nature humaine, comme le General Conté à son début - si (…) avec des villas, c'est qu'on a volé »- ; et nous savons la suite.
Donc aidons Dadis à rester serein, et qu'il soit respecté pour ses actes, mais pas adoré comme une idole.
Précisons encore une fois, que le problème est plus la tendance du peuple, du moins une grande partie de celui-ci, à se comporter en "batoulah" (lèche bottes), et non vraiment Dadis. Quoique notre actuel Président de la République a lui aussi le défaut ou la qualité de vouloir faire plaisir, en tout cas verbalement, à tout le monde : ayez la chance de lui parler et demander la lune, il vous dira d'accord et s'engagera à vous l'offrir.
L'expérience Kouyaté aurait dû lui servir de leçon : il ne faut pas promettre au-delà de ses possibilités, surtout lorsqu'on est censé n'assurer qu'une transition. Il rend hommage et fait des éloges à tout le monde, en allant jusqu'à mélanger les genres (bourreaux et victimes). C'est peut-être une stratégie de réconciliation, mais qui ne résout pas les frustrations et ne redresse pas les torts. Il simplifie l'histoire, la responsabilité des dictatures et la mal gouvernance en Guinée à quelques lampistes, criminels financiers. Or, la vérité remonte au cœur des Pouvoirs successifs.
Pour revenir sur notre sujet, la démocratie et la liberté ne se décrètent pas ni ne s'imposent à un peuple mais s'acquièrent par un acte volontaire, à travers la lutte (qui n'est pas forcément confrontation) !
En Guinée, les citoyens n'ont jamais fait la différence entre soutenir les actions du gouvernement et être soumis, points et pieds liés, au Chef de l'Etat. Aidons Dadis, en lui montrant du respect pour sa fonction et non de l'adoration.
Le Chef de l'Etat a besoin de garder la tête froide, surtout qu'il monopolise tous les secteurs névralgiques du Pays, en termes militaires et financiers. Si nous lui faisons perdre l'esprit, tant pis pour nous encore !
En plus, Dieu et nos parents nous donnent la vie avec leurs bénédictions, et nous en retour, nous blasphémons à longueur de journée, en remerciant de façon opportuniste, un autre humain, simple Chef, en espérant rétribution. Pourquoi pensez-vous que le Tout-Puissant a-t-il oublié les Guinéens pendant 50 ans ? Notre destin est entre nos mains et non entre celles de Dadis ! A nous de savoir ce que nous voulons !
Pour finir avec une boutade, le CNDD devrait faire un communiqué interdisant les applaudissements intempestifs, et même, toute manifestation après la prononciation du nom du Président "Dadis Camara". Il aura rendu ainsi le plus grand service à la Guinée.
D'ailleurs, allons à l'extrême, en passant une loi dans ce sens pour les futurs chefs d'Etat. Bien sûr, c'est une blague pour ce dernier point, mais les acteurs politiques doivent éduquer à tout prix les Guinéens sur cet aspect, car les mauvaises habitudes ont la vie dure. Le complexe d'infériorité face au Landôh (chef, dans le sens du roi) hérité de notre passé féodal, cause beaucoup de préjudices à l'émancipation du peuple.
Ibrahima Diallo « Ollaid »
pour www.guineeactu.com
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