dimanche 10 août 2008
La déliquescence du pouvoir en Guinée Conakry

L’affirmation selon laquelle « la nature a horreur du vide » trouve son sens dans la marche actuelle de la république guinéenne où l’Etat brille par son absence dans la satisfaction des besoins minimaux de sa population. Cette situation a pour conséquence directe de favoriser l’existence de pseudo-pouvoirs parallèles qui accaparent toutes les missions régaliennes de la république et font semer la désolation au sein d’une population déjà si meurtrie. Dans l’univers du concert des nations où les maîtres mots demeurent aujourd’hui la maîtrise des NTICS, la formation en capital humain, la participation pleine au commerce mondial, la Guinée plonge dans un dénuement si profond que sa population se demande encore si un jour ses souffrances seront allégées.

Une analyse profonde de la situation nous amènerait à constater que la véritable difficulté se trouve dans une absence totale de gouvernance car l’une des missions premières d’un gouvernement est la production de biens collectifs pour une finalité d’entraîner le « maximum de bonheur pour le plus grand nombre » comme dirait Jeremy Bentham (1748-1832). Malheureusement dans la Guinée d’aujourd’hui force est de constater que personne ne sait plus à quelle institution se fier ni à quelle autorité obéir car même la mission fondamentale d’assurer la sécurité publique des citoyens se privatise et se paie par du cash. Un exemple éloquent de ce cafouillage est que dans un espace temporel de 48h la nomination d’Alpha Ibrahima Keira par décret au poste de secrétaire général de la présidence de la république fut mise en veilleuse par un autre décret renommant Sam Mamady Soumah ancien occupant du poste comme ministre d’État chargé des activités présidentielles. Et ce dernier fut par la suite limogé le lundi 4 Août pour abandon de poste à la direction de la Caisse Nationale de Sécurité Sociale auquel il fut nommé à la suite du premier décret. Ce télescopage cacophonique des fonctions témoigne d’une guerre de positionnement des clans au sein du pouvoir, prenant en otage les intérêts supérieurs de la nation.

En outre, les derniers événements survenus en Guinée nous édifient largement sur la situation précaire dans laquelle se trouve le pays. Des militaires qui semblent désormais se soustraire à la discipline de la hiérarchie militaire font la pluie et le beau temps dans un pays où le pouvoir public brille par son absence. C’est tout à l’image du sous-lieutenant Pivi alias Koplan qui après avoir conduit les mutineries du corps militaire se présente désormais comme représentant l’ensemble des institutions du pays. L’homme et sa bande se chargent de réprimer la marche des policiers grévistes, alimentent la corruption et se donnent comme nouvelle mission d’assurer la sécurité des populations de manière privée. Par ailleurs, ses nouvelles parcelles de pouvoir vont jusqu’à faire dire au sous-officier qu’il se permettrait d’intervenir si les prochaines joutes électorales ne sont pas conformes à sa manière de juger la démocratie.

Tout semble donc montrer que l’État guinéen se dirige droit au mur car si la légitimité des institutions est contestée par une bande armée cela montre bien que le souffle démocratique du pays est entièrement bloqué. Même si tout le monde est d’accord sur le fait que ce qui existe en Guinée est un simulacre de démocratie personne ne peut nier que les Guinéens aspirent à un véritable jeu démocratique pour lever la tête à la face du monde. Dans un véritable État fonctionnant avec des institutions, si le président se trouve dans une incapacité de diriger sans vouloir rendre le tablier, il appartient au parlement de prononcer son incapacité et de le faire remplacer conformément à la constitution du pays. Ce qui se passe en l’état actuel des choses est qu’aucune institution ne fonctionne et un service public aussi important que la sécurité des citoyens est monopolisé par Pivi et sa bande au nom de la « défense de l’intérêt des populations ». Qui sait les dérives qui peuvent en découler les jours à venir?

Cela nous amène à nous poser la question centrale de l’existence de l’État comme garant exclusif de la production de bien collectifs. Comme disait Hobbes : « Le pouvoir de l’État, résultat du contrat par lequel nous renonçons à notre pouvoir individuel, garantit la sécurité pour tous ». Ce qui dénote que ce bien est si précieux pour la cohésion sociale qu’il ne peut être abandonné dans les mains d’individus aux desseins lugubres.

Tout cela dénote qu’il est temps que les Guinéens fassent une introspection et se posent la question centrale du véritable projet de société qu’ils veulent pour la génération présente et celle à venir. Faut-il laisser l’avenir s’assombrir davantage où prendre les devants par un véritable engagement citoyen pour un pouvoir réel du peuple par le renforcement du véritable jeu démocratique ? De ce toilettage démocratique dépendra la longue marche de la Guinée vers le chemin du développement et de sa pleine participation au concert des nations comme un État respectable. La construction des fondements du progrès commence par un soubassement institutionnel et démocratique solide. Aucun État au monde, aussi puissant soit-il, ne peut se construire durablement si les enjeux d’un véritable projet de société ne sont pas bien définis par l’ensemble des composantes de la société. Et cela suppose qu’un cadre apaisé, non fondé sur la peur, se définisse afin que chacun puisse trouver une partition à jouer. Aucune nation ne peut exister et se développer sans la conjugaison de l’ensemble des forces divergentes et convergentes qui la composent. C’est justement dans cette harmonisation des diversités qu’une véritable nation se construit et non par le langage du fer comme « les nouveaux hommes forts » semblent nous l’imposer.

Il est donc grand temps que les dérives de la bande Pivi et de toutes les forces artificielles ne répondant pas de la loi prennent fin en Guinée. A défaut que l’État ne puisse prendre ses responsabilités face à une demande sociale de plus en plus croissante, qu’une incapacité et une dissolution soient prononcées afin que la nation retrouve son chemin naturel et normal qui est le travail des institutions régulières à la production de bien collectifs tels que la sécurité, la santé publique, l’éducation, etc.

Il est aujourd’hui nécessaire que tous les Guinéens se sentent concernés par cette situation de ni foi ni loi car l’avenir de plusieurs générations en dépend. Les intérêts purement égoïstes doivent cesser de prendre le dessus sur l’intérêt collectif car les externalités positives d’un pays bien gérés seront partagées par tous les citoyens. Et en sens inverse aucun Guinéen n’a intérêt à ce que la situation précaire dans laquelle le pays se trouve perdure car les risques potentiels d’un conflit civil existent et nul ne sait la où peut mener une situation de démission de l’État dans sa mission première de servir le peuple.

Certains diront que la prise de conscience existe mais que ceux qui profitent du système ne voudront pas que la démocratie s’installe. Mais l’histoire nous enseigne que les peuples progressistes sont ceux qui ont appris à se battre pour le bien-être collectif quel qu’en soit le prix et les Guinéens ne pourront échapper à une telle logique. Même si la marche vers le progrès se doit d’être graduelle il est important que la société civile se fasse entendre partout pour une construction réelle de la démocratie en Guinée.

Mouctar Diaby, Montréal pour www.guineeactu.com
Administrateur économique et social
Diplômé de l’université de Paris 8

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Vos commentaires
SANA, mardi 12 août 2008
MR Diaby,votre analyse est tres pertinante,c`est un travail tres remarquable,nous avons besoin des intellectuels comme vous,vous avez une connaissance parfaite de la situation actuelle de la guinee,une fois encore merci pour votre analyse et je vous dit bravo,et surtout continuez votre chemin car il nous faut ce combat
JULES, mardi 12 août 2008
merci mr Diaby ,votre article est tres remarquable,mr papus comment vous trouvez le compte de l`analyse de mr diaby,pour moi c`est ce qui est important,en tout cas son analyse est loin d`un detenteur du DEUG,merci MR DIABYe
Papus, lundi 11 août 2008
Encore une fois je donne raison au doyen Ansoumane Dore dans son article "qui peut nous dire ou nous allons suite et fin". Le guineen a la friandise des titres et diplomes comme si c`est ce qui fait la grandeur de la personne au detriment de la portee de l`analyse.Mr Diaby, personne ne vous a offense ou remis en doute vos capacites intellectuelles mais vous n`aviez pas besoins de faire toute cette signature a la fois si simple.Si vous etes epris de reconnaissance, alors prenez au moins la peine de nous dire quel diplome aviez vous obtenu et dans quel domaine.Vous savez que 2 ans d`etude nous donne droit au DEUG (diplome d`etude universitaire generale) donc le detenteur d`un deug d`une universite parisienne,nantaise ou bordelaise est un "diplome".Le complexe est aussi un des maux du guineen.Des professeurs,docteurs,licencies ecrivent a longueur de journee sur ce site sans jamais signer avec leur diplome peut etre par modestie ou par respect pour le lecteur.Voila aussi un des problemes que nous devons combattre si nous voulons aller de l`avant.

Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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