samedi 31 octobre 2009
La course à la présidence et le processus démocratique en Guinée
Abdoulaye Bah

Les réflexions qui suivent sont le produit d'une analyse fondée sur l’observation de certaines tendances politiques qui se sont développées depuis la libéralisation partielle du processus politique en Guinée. Les évènements récents, particulièrement les massacres de Janvier 2007 et de Septembre 2009, exigent cette analyse comme contribution au débat actuel sur le futur de notre cher pays.
L'évolution politique récente de la Guinée a été marquée par la création et la multiplication des partis qui sur peuplent l’espace politique. Ces partis sont plus souvent crées pour supporter une personne au lieu d’avoir une fondation réelle pour s’attaquer aux problèmes de la nation. Il n'est pas exagéré de noter que la plupart de ces soi-disant «partis politiques» ne remplissent même pas la condition minimale d'un groupe d'intérêt: « personnes dédiées à influencer le processus politique national en faveur de leur intérêts ». Beaucoup de ces "partis" ne sont guère que des «clubs» créés par certains apprentis politiques ambitieux. Ils ont pour but, avant tout, de servir comme rampe de lancement pour certaines personnes à la recherche d’une visibilité sociale.

La prolifération des pseudos partis pendant cette phase de démocratie naissante n’est louable que dans la mesure où elle évite les trois écueils suivants:

1) Le déclanchement d'un débat politique vide de sens, redondant, souvent formulés en termes de clichés surchargés avec des mots et des slogans destinés à impressionner l'adversaire tout en évitant de s’adresser aux préoccupations réelles du peuple. Une telle démarche servira simplement à mettre l'accent sur l'individualité des chefs de partis au lieu de leurs programmes politiques.

2) La manipulation de ces «partis» par le pouvoir en place afin d'affaiblir la capacité de l’opposition à se mobiliser véritablement pour changer notre culture politique.

 Bien sûr, pour la plupart des Guinéens, la démocratie et le multipartisme doivent offrir la possibilité illimitée de l'expression de toutes les sensibilités et idéologies à travers des partis politiques. Bien que nous partagions ce point de vue dans une certaine mesure, nous pensons que dans une véritable démocratie, la création et la survie d'un parti politique est déterminée par le choix des électeurs dans un environnement démocratique équitable garantissant la participation libre de tous les citoyens. Cependant aujourd’hui, en Guinée, l'existence de beaucoup de partis politiques est le résultat d’un processus administratif simple sans aucune base sociale. Certains individus qui ont la voix haute et le ton élevé créent des partis en utilisant parfois leur « ressources personnelles ». Cette prolifération rapide de soi disant «partis politiques» présente un danger réel pour notre pays en donnant aux futurs gouvernants le prétexte nécessaire à la manipulation du processus démocratique. Il rend également plus difficile la construction d’un front uni des partis d'opposition, comme en témoignent les difficultés des neuf dernier mois.

3) Enfin, outre la prolifération de groupements politiques qui pourrait conduire à la fragmentation de l'opposition et féconder la stratégie de cooptation par le groupe au pouvoir, une autre préoccupation majeure reste l'engagement superficiel de beaucoup de nos politiciens à soutenir l’établissement d’une vraie démocratie, comparer à l'accomplissement de leurs buts et intérêts particuliers (Etre président ou ministre). La loyauté envers les principes et les idéaux démocratiques ne semble pas être le facteur de motivation pour la participation de la grande majorité des chefs de parti et leurs partisans dans le débat politique en Guinée.

Cette préoccupation que nous exprimons quant au manque de dévouement de plusieurs chefs des partis envers la construction d'un système démocratique solide est bien justifiée par les démarches actuelles des principaux candidats et leurs partis largement guidées par l’accent excessif mis sur la course à la présidence. Le pouvoir exécutif est sans doute la récompense la plus importante de la compétition politique dans un régime présidentiel. Toutefois, il apparaît que dans l'esprit des protagonistes de la scène politique guinéenne, la présidence dépasse et éclipse toutes les autres institutions démocratiques.

Ces protagonistes pensent que les pouvoirs, les privilèges et le statut d'un président sont plus important que toutes les autres institutions démocratiques (assemblée nationale, Justice indépendante, une presse responsable et indépendante, etc.). De ce fait, le prix attaché à la présidence revient à réduire l'ensemble du processus de démocratisation à un simple pari: soit un parti obtient la présidence ou il disparaît.

Cependant l’importance du pouvoir exécutif et son corollaire la présidence ne doit pas dissimuler le fait que la construction d'une société démocratique va au-delà du contrôle de la branche exécutive de l'État. D'autres institutions comme l'Assemblée nationale et un système judiciaire indépendant devraient être un contrepoids à la présidence.

L’histoire récente de la Guinée nous enseigne le danger associé à une présidence sans contrepoids ou le contrôle politique est exercé par le chef de l'État pendant que d'autres institutions du pouvoir sont transformées en remorque du pouvoir exécutif. Cette pratique, est devenue systématiquement la seule façon de contrôler le jeu politique et l'accès à la richesse mal acquise dans notre pays. Les acteurs politiques guinéens pensent encore que seule l’accession à la présidence peut garantir l’épanouissement de la démocratie. L'image donnée à l'Assemblée nationale semble être celle d’un groupement d’individus moins puissants, voire des personnes impuissantes qui, en dernière instance, ne font que suivre le président. Il est utile de souligner l'importance des autres branches du pouvoir dans le modèle démocratique occidental auquel notre pays semble aspirer. Si nous apprécions ce modèle comme celui à suivre, nous devrons donc respecter ces règles de conduite. L'Assemblée nationale peut et doit jouer un rôle vital dans la création, la préservation, la consolidation et l'approfondissement du processus démocratique en Guinée. Peu importe la disposition personnelle et le désir du futur président de respecter les institutions républicaines, il appartiendra à l'Assemblée nationale, un organe chargé de représenter le peuple, d’articuler les intérêts du peuple dans son ensemble et ceux des différents segments de notre société. En l'absence d'un pouvoir législatif effectif et responsable, tous les maux politiques liés au régime autocratique que nous voulons éradiquer envahiront encore notre nouvel ordre politique.

En outre, cet accent excessif mit sur la course à la présidence pourrait avoir des conséquences négatives pour une transition harmonieuse et pacifique vers un régime constitutionnel. Déjà, l'intolérance des “autres” partis, l'intimidation politique et parfois la violence gagne du terrain dans notre paysage politique. Dans un climat politique où une importance incommensurable est accordée au pouvoir exécutif, les acteurs politiques commencent à se percevoir comme des obstacles à éliminer sur la route de la présidence. Chaque parti est en train de suggérer que le seul résultat acceptable du changement politique en Guinée sera l’élection de son/sa candidat/candidate à la présidence. Une telle suggestion prématurée et irresponsable prédispose les supporteurs de chaque "présidentiable" à l’abandon du processus démocratique si leur candidat choisi perd la course à la présidence.

Compte tenu de l’idée préconçue et fausse que le prochain régime et le pouvoir, tout le pouvoir, sera contrôlé par le futur président/présidente, il n'est pas étonnant de voir que la mobilisation ethnique à des fins électorales est en cours. Cette politisation de l'ethnicité est le résultat de l'action de politiciens/entrepreneurs qui l'utilisent comme un raccourci au lieu de prouver le bien-fondé de leur programme politique à l'électorat national. De manière voilée la majorité des partis politiques sont en train de rassembler leur base sur le mot d’ordre de la mobilisation ethnique.

C'est dans cette perspective de la course incessante pour la présidence que nous devons analyser la suggestion, qui de nos jours fait bon train sur la toile, pour l’organisation d'une conférence nationale. Il est temps de souligner que l'organisation d'une conférence nationale n'est pas nécessairement un point tournant dans le processus de démocratisation en Afrique. Ces conférences ne sont nationales que dans leurs formes, dans leur fond, elles constituent un terrain fertile, pour l’élite intellectuelle de l’intérieur et de l’extérieure du pays, pour se faire tailler une place. Les seules réalisations significatives de ce type de forum (s’il ne devient pas l'élément dynamique qui met le feu aux tensions sociales latentes) seront la redéfinition des règles de la course pour la présidence et le repositionnement des principaux candidats sur l’échiquier de la course pour la présidence. Une conférence nationale ne peut atteindre que ces deux objectifs sus indiqués. L'affirmation selon lesquelles la conférence nationale nous permettra de laver le linge sale en famille est un prétexte avec un but caché – la manipulation de la balance politique en faveur d'un parti ou groupement de partis qui sortiront « vainqueurs du débat national ». Ce processus ne peut, en aucun cas, faire participer la majorité des Guinéens au débat.

Il convient de noter que la conférence nationale n'est la plaque tournante pour un retour à un régime démocratique en Afrique. La transition réussie vers la démocratie du Cap-Vert, Sao Tomé et Principe et en Zambie montrent que le processus peut être accompli sans une conférence nationale longue, coûteuse et potentiellement contentieuse à en juger par nos conversations sur la toile a travers les différents sites guinéens. En outre, la transition difficile du Togo nous enseigne qu'une conférence nationale ne peut pas toujours remplacer les réseaux traditionnels vers une transition harmonieuse et pacifique. L'insistance sur une conférence nationale en Guinée est motivée par l'ambition politique de certains individus et ne réponds pas aux besoins du pays. Le danger potentiel d'une telle conférence de virer en un forum de mise en accusation de groupes ethniques, collectivement supposé être responsable pour les abus commis contre d'autres groupes par quelques individus sans scrupules et assoiffés de sang, est un très grand risque à prendre.

Cela ne signifie pas que l'on ne doit pas être gravement préoccupé par la situation actuelle et penser à des solutions qui vont éviter à notre pays de tomber dans le bourbier du désordre avant les prochaines élections nationales. Nous voulons simplement indiquer que les ressources orientées vers l'organisation d'une conférence nationale pourraient être mieux utilisés pour encourager la mobilisation politique de tous les Guinéens.

En conclusion, nous tenons à souligner encore une fois que le comportement responsable de nos politiciens est un facteur indispensable pour une démocratisation réussie de la société guinéenne. Cela passe par la dénonciation de l’extrémisme exhibé à l’endroit et à l’envers, l'acceptation des règles du jeu démocratique, le respect des adversaires. Et plus particulièrement le respect sacré des droits des personnes et de leurs propriétés. Les Guinéens devraient et pourraient éviter une douloureuse transition vers la démocratie en se détournant de la présidentialisation du prochain régime. Faisons de notre futur président/présidente, un garant de notre unité nationale pas «un grand homme », un distributeur de récompenses et de punitions, le propriétaire de l'État, ces pouvoirs et ces ressources. Cherchons à mettre plus d'ingéniosité, d’efforts et de ressources dans la création des institutions démocratiques qui nous permettront d’édifier un régime constitutionnel permanent au bénéfice de tout les Guinéens et Guinéennes.


Dr Abdoulaye Bah et Dr Bairos Allysdroit


www.guineeactu.com

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Vos commentaires
Farba Makka, jeudi 5 novembre 2009
voila deux Mrs qui pourraient bien nous aider dans l` élaboration d` une nouvelle constitution. Ce texte est bien reflechi.
moussa.y.bangoura, mercredi 4 novembre 2009
merci a vous deux DR BAH et DR BAIROS,je trouve votre analyse tres pertinente.

Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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