Monsieur le Premier Ministre,
Votre déclaration du 21 octobre 2009 relative à la formation d’une commission d’enquête (...) est curieuse mais peut être, évocatrice aussi. Le curieux vient de ce qui semble être votre penchant pour les euphémismes; de votre goût pour la circonspection, malheureusement au dépens de la précision; et plus généralement le propos diffus cachant à peine la volonté d’être prudent. Vous n’aimez décidément pas appeler le chat par son nom. D’emblée, vous donnez l’impression de quelqu’un qui marche sur des œufs ; sans doute les œufs du Capitaine Dadis Camara que, de toute évidence, vous prenez bien soin de ne pas casser.
Vous affirmez « qu’au lendemain des évènements du 28 Septembre 2009, le Président de la République avait lancé un appel dans lequel il réclamait (sic) ... la mise sur pied d’une Commission d’Enquête Nationale et Internationale ».
Pour remettre la situation dans son contexte, laissez-moi rappeler que ce que vous nommez pudiquement « évènements », est connu dans le monde entier comme les viols et le massacre de Dadis à Conakry. Quant à « l’appel lancé » et la « réclamation » d’une commission d’enquête, vous verrez plus tard de quoi il est vraiment question.
LA POLITIQUE DE RIEN VU, RIEN ENTENDU ... et RIEN COMPRIS
Monsieur le Premier Ministre, l’impression qui se dégage en lisant votre récit, est qu’une force démonique sans face et sans nom, venue de nulle part s’est soudainement abattue sur notre pays pour verser du sang, et causer peines et consternation. Vous dites entre autre: « .... nous sommes encore sous le choc de l’indicible tragédie qui a endeuillé notre peuple. ...ces vies précocement fauchées, ... ces femmes meurtries, ... ces blessés traumatisés ... ces édifices et ces biens saccagés... »
C’est apparent que contrairement à Dadis et sa horde, vous comprenez la gravité du moment. Vous saisissez l’énormité du crime, et peut être entrevoyez le jugement implacable des Hommes et de l’histoire. Il ne suffit pourtant pas, Monsieur, de se limiter à exprimer une indignation et dire sa compassion ; il ne suffit pas de préconiser la justice en l’implorant à l‘oppresseur, inexorable et sans pitié; et il ne suffit certainement pas de parler du crime comme s’il avait été commis par une ombre, immatérielle et impalpable. Ne connaissez-vous pas donc ce qui s’est réellement passé à Conakry, ce 28 septembre 2009 ? Seriez-vous le dernier à savoir que ce sont des soldats guinéens, dûment commandés, qui ont violés et abattus de citoyennes et citoyens guinéens totalement innocents ?
Quand le Lieutenant Toumba, Aide-de-Camp du président, pointe du doigt l’armée au lieu des soi-disant ‘Bérets Rouges’, ne comprenez-vous pas qu’en cherchant ainsi à diluer sa responsabilité, ou mitiger ses circonstances il avoue un crime? Ecoutons Toumba: « Des leaders politiques se trouvaient entre les mains de militaires (...). Je me suis fait le premier devoir de sauver la vie des leaders politiques (...). J'ai moi-même reçu des coups. A mon tour, je frappais des hommes en uniforme. J'étais très envahi. ..., vous ne verrez nulle part la photo d'un béret rouge. Je pense que ce sont les forces de l'ordre qui sont là. Et parce que je suppose que l'armée n'est pas formée pour le maintien de l'ordre'. » (propos rapportés par le site Internet Guinéenews).
Il ne demande pas beaucoup de logique pour voir les élucubrations du Lieutenant pour ce qu’elles sont : une démarche boiteuse pour se blanchir, doublée d’un effort lâche, mais futile de disculper son « papa ».
Quand Dadis lui-même, pèle mêle, concède la culpabilité d’éléments ‘incontrôlés’ de l’armée, mais rejette la responsabilité du carnage sur les dirigeants des Forces Vives qu’il accuse de l’avoir fomenté et exécuté, qui est dupe ? Comment peut-on en toute conscience croire à Dadis quand, dans le même souffle il admet l’implication de l’armée mais accuse les dirigeants politiques de l’opposition d’être les auteurs du massacre ? Doit-on donc supposer que ces derniers, dans une crise ultime de masochisme, avaient soudainement décidé de s’infliger de coups et blessures; et, sans fusils, de tirer des balles mortelles sur la foule venue les écouter et peut être les acclamer aussi?
Quand Dadis dénonce publiquement « l’irresponsabilité » ou le cynisme de ses opposants qu’il accuse d’envoyer à la boucherie les enfants des autres (...), de quel boucher est-il question de la bouche du capitaine-président ? Les rues et lieux publics de nos villes et villages, sont ils donc devenus une trappe fatale, l’abattoir de notre peuple lorsqu’il ose réclamer ses droits les plus élémentaires? Est-il Monsieur, si compliqué de voir des faits si clairs ?
Monsieur le Premier Ministre, En s’adressant à tous les Guinéens et au monde sur un sujet aussi tragique, à un moment si critique, il aurait convenu à une personne de votre rang d’être dûment informé ; d’avoir l’autorité morale de relater tangiblement les faits et d’expliquer clairement leur enchainement ; de nommer des noms lorsque le besoin de précision l’exige ; de tirer des conclusions qui respectent la vérité et honorent votre poste de chef de gouvernement.
Mais à défaut de la rectitude qui convenait, c’est impardonnable d’escamoter les faits, de colporter des complaisances. Vous savez plus que quiconque que donner l’impression que Dadis ai « lancé un appel pour », ou « réclamé » la formation de commission d’enquête relève de la plaisanterie.
Depuis donc quand le voleur, butin entre les mains, se confie t-il au détective?
Ce n’est pas difficile, lorsqu’on est de bonne foi, de voir que la prise tardive de conscience du Capitaine n’est ni spontanée, ni le fruit d’une humanité soudainement acquise ; et ce n’est certainement pas le résultat d’une décision d’assumer la responsabilité de ses actes répugnants. C’est incorrect de dire qu’il a réclamé une enquête; admettez qu’il s’est rendu compte qu’il ne peut pas contourner cette exigence des Guinéens et de l’opinion internationale.
Vous écrivez : Faisant suite à cet appel [de Dadis], le Secrétaire Général des Nations Unies vient de dépêcher, auprès des autorités guinéennes, une mission de haut niveau (...).
Vous donnez l’impression que Monsieur Ban Kid-Moon répondait à l’appel, et volait au secours du bourreau accablé par la grossièreté de son ouvrage; mais pas aux cris de la conscience humaine face à l’énormité du crime commis contre notre Guinée; ou pas même aux gémissements des victimes, souillées dans leur chair et se noyant dans leur sang dans les rues de Conakry. Comment pouvez être si ignorant des faits ?
Le Secrétaire Général des Nations Unies ou toute personne honorable n’éprouverait que du mépris pour un despote clownesque dont la seule distinction est le massacre froid et délibéré de ses propres citoyens. Si donc en bon élève de Lansana Conté, Dadis imagine qu’en feignant initier des investigations, il peut tourner cette autre enquête en cirque, il se trompe. S’il croit qu’il peut à l’instar de Conté, son mentor et bienfaiteur, noyauter l’enquête comme ce dernier fit à la suite du carnage de juin 2006 et celui de janvier et février 2007, il se trompe lourdement. La Guinée n’est pas la propriété personnelle d’un imposteur, quelque soit le calibre de ses canons. L’imposture n’a plus de place dans notre pays.
Vous dites Monsieur le Premier Ministre que vous croyez « que l’armée guinéenne, composée de soldats patriotes, restera attachée aux valeurs de défense des intérêts supérieurs de la nation qui font l’honneur d’une armée républicaine. Ne savez-vous pas mieux, à moins d’un mois de l’infamie du 28 septembre 2009 ?
Je vous rappelle sans préambule ce que tous les Guinéens savent : notre armée piteuse et ses chefs péteux font notre honte et notre déboire. Ses plus grands exploits sont les tueries indiscriminées d’écoliers et de ménagères sur nos rues et marchés; ce sont la spoliation et les massacres de citoyens paisibles; ce sont les viols et les vols nocturnes quand les bruits de bottes et les éclats de balles retentissent dans la nuit. C’est la terreur dans le ventre de l’automobiliste lorsque de nuit ou de jour, des hommes en treillis surgissent soudainement pour lui couper la route.
L’autre distinction de notre armée, Monsieur le Premier Ministre, c’est sa couardise et sa lâcheté face au devoir. Il semble que la contribution majeure de nos soldats à la récente guerre civile de Sierra Léone était de débarrasser ce pays frère en extrême détresse, de ses marmites sales. En effet il est de notoriété publique à Conakry et ailleurs que les soldats revenant de Sierra Léone avaient la bizarre tendance de rapporter dans leur bagages des ustensiles de cuisine avec des restants moisis de nourriture, rien de moins que des marmites et leurs demi-contenus en état avancé de décomposition. Qui sait si nos braves gars s’étaient limités à dérober des habitations déjà désertées devant la furie sanglante du bestial Fodé Sankoh ! ou alors si eux mêmes sont pour quelque chose dans l’abandon précipité des maisons qu’ils ont honteusement dépouillées. Dieu et eux savent !
Comment pouvez-vous, Monsieur, exalter une telle vermine.
ARRETEZ LA LANGUE DE BOIS, ÇA N’IMPRESSIONNE PERSONNE
Ça sonne si vrai lorsque vous parlez d’impunité comme notre pierre d’achoppement. Vous comprenez bien les conséquences de cette tare, et ses graves implications; mais qu’allez-vous donc faire pour en finir avec ? Demander poliment la permission à sieur Dadis ?
Expliquez-vous donc: devrons nous attendre la bienveillante sollicitude du Capitaine, pour poser la première brique de ce que vous appelez « bâtir une Guinée de justice et de paix (...) » ? N’essayez pas s’il vous plait Monsieur, d’élever la parlotte au rang de discours politique, ou de programme national; c’est dérisoire et c’est ridicule. Le précepte de bâtir une nation de justice et de paix est trop noble pour servir de décor à des petites déclarations de salon. Tout le monde sait qu’on ne reconstruit pas sa maison sur les braises flambantes de l’incendie qui n’a pas arrêté de brûler.
C’est presque futile de continuer à disséquer votre discours, il semble qu’on retrouve partout la même vase. Vous dites : « Certains se poseront la question de savoir si le Gouvernement aura la détermination de soutenir jusqu’à son terme les travaux de cette Commission d’Enquête Internationale à un moment où certains membres ont démissionné ».
Ce sont là des propos creux, et démagogiques, puisque vous savez que dans les faits, le gouvernement, ce ne sont pas vous et les figurants dans votre cabinet, mais Dadis Camara et les voyous armés qui gravitent autour de lui.
Vous renvoyez du revers de la main comme insignifiantes and inconséquentes les décisions de certaines personnalités de l’état de démissionner de leurs fonctions. Vous avez tort. Ces décisions courageuses sans précédent dans notre pays, quelque soient leurs motifs, s’inscrivent désormais en lettres d’or dans le registre de l’histoire de la République. On ne dîne pas à la table du cannibale pour prétendre qu’on s’était limité à manger du poulet.
LA CROISËE DES CHEMINS : QUE LE PASSË NOUS SERVE ENFIN DE LEÇON
La Guinée est chroniquement malade de ses chefs. Des petits chefs pris de vertige par les hauteurs du Pouvoir où fortuitement ils se retrouvent. Des petits chefs, aux folies de grandeur meurtrières. Des folies de grandeur induites certes par l’absence de sens historique du devoir, mais entretenues et aggravées par la bassesse et la servilité d’un certain entourage. Un entourage désœuvré où le mensonge et la duplicité se complémentent. Où l’obséquiosité et la flatterie forment un ballon d’air qui gonfle à crever l’égocentrisme de dictateurs aisément burlesques, s’ils n’étaient pas si funestes.
Nous sommes aujourd’hui à la croisée des chemins ; et les guinéens doivent choisir entre le Passé et l’Avenir.
Un Passé de présidents de la république aux allures de potentats d’il y a deux siècles. Des chefs d’états qui croient qu’ils sont l’état. Des gardiens de la loi qui font la loi, nonchalamment. Des garants d’une constitution qu’ils n’ont probablement jamais lue, et ne liront jamais. Des parvenus qui prennent un accident banal, mais grave – leur avènement au pouvoir – comme une divine providence peut être même anticipée dans le Coran ou l’un et l’autre des Testaments. Des superstitieux dont marabouts et charlatans constituent les principaux sinon les seuls conseillers politiques et techniques. Bref des chefs archaïques qui relèvent des ténèbres de la préhistoire.
Un Passé qui a marginalisé notre pays pour l’avoir inscrit au plus bas de la liste des nations de la terre. Un pays fabuleusement riche avec un état complètement en faillite; un peuple laborieux et entrepreneur, qui vit du jour au jour; des jeunes et des moins jeunes qui aiment leur patrie, mais s’exilent en masse.
Pire encore, un Passé sinistrement balisé d’horreurs indicibles: les charniers de Sékou Touré, à leur temps quotidiennement et copieusement alimentés par des geôles aux techniques de torture inédites; les bavures, le vandalisme et les massacres répétés de Lansana Conté; et maintenant la bestialité pure et simple de Dadis Camara.
Nous n’avons évidemment le choix que de rejeter ce Passé de cauchemars. Pour la survie de la nation, nous devons résolument nous tourner vers l’avenir. Un Avenir certes difficile mais rédempteur. Un Avenir dont la fondation sera la prise aigüe de conscience que les 50 ans de dérapages et de recommencements en Guinée indépendante, ne sont pas un fait de hasard; mais ils sont le fait d’un vicieux engrenage dont les pièces maîtresses sont autant les chefs de l’état que leurs complices au sein de l’état. Sinon, comment expliquer la convergence de chemins si divers ?
Les différences de personnalité entre un Sékou Touré, un Lansana Conté et Dadis Camara, ne pouvaient être plus grandes! Le premier, bouillant syndicaliste d’antan; le second, pusillanime paysan-soldat, débonnaire au départ; et le troisième, un larron, moins que rien, qui, pour avoir le doigt sur la gâchette croit qu’il peut prendre un pays en otage. Pas vraiment grand-chose de commun entre ces hommes. Regardez pourtant! Leurs empreintes, leurs stigmates sur notre pays ne peuvent être plus semblables. Si Dadis à pris le raccourci, pour arriver en quelque mois au comble de la forfaiture, il ne reste pas moins que l’affreux héritage des uns et des autres est produit par le même moule: l’appareil de l’état regorgeant au sommet de courtisans, et de griots; de magouilleurs et de débrouillards oisifs ; d’individus sans honneur qui, au mépris même de leur dignité, se cramponnent à leur postes et privilèges comme des apprentis acrobates sur une corde raide.
Il faut que tout le monde sache que l’office de ministre de la république – et encore plus, celui de premier ministre, n’est pas le lieu d’exécution de basses besognes pour le compte d’un individu, fut il le président. Il y a le magistrat, et puis il y a le sbire. Cette fonction d’un côte, et ce rôle de l’autre, ne peuvent être confondus.
Ce serait fallacieux et calomniateur de mettre sur votre compte les multiples et chroniques maux de l’état guinéen - vous n’êtes encore qu’un novice dans le system. Personne ne vous soupçonne d’avoir directement trempé dans les crimes de sang. Personne ne suggère que vous participez aux vols et abus notoires du trésor public - l’avenir dira ce qu’il en est. Ce n’est pas qu’on vous accuse de collusion et de complicité avec les militaires, excepté bien sûr la complicité du silence, la complicité de l’inaction, la politique des yeux fermés et des oreilles bouchées. Gardez-vous en cependant, ces dernières ne sont pas des forfaits moindres.
Le choix doit être clair: on sert honorablement son pays ou on se sert lâchement de lui. Insérez-vous dans les rangs du peuple de Guinée en dénonçant les crimes sanglants de Dadis ; ou emboîtez le pas aux nombreux opportunistes et profiteurs qui vous précèdent. Dans ce dernier cas, vous admettrez qu’à l’instar des autres, la direction cardinale de vos efforts à la tête du gouvernement est de préserver votre chèvre et votre chou
Monsieur le Premier Ministre, vous pouvez encore être utile à votre pays en rompant avec la tradition courtisanesque. En réclamant enfin l’honneur dû au chef de gouvernement que vous êtres. Vous pouvez encore aider la Guinée en affermissant votre patriotisme, comme un technocrate méritant et assuré, professionnel et moderne, efficace, consciencieux et visionnaire. Vous pouvez encore aider la Guinée, en comprenant que vos obligations d’homme d’état sont avant, et au-dessus de tout, envers la Guinée, pas à un individu fut-il votre nommeur. En sachant que vous n’avez pas besoin de Dadis Camara pour élever votre stature d’homme politique, mais qu’il a besoin de vous pour prolonger l’agonie du peuple de Guinée.
Monsieur le Premier Ministre, les Guinéens vous invitent massivement à démissionner à la tête de ce gouvernement dont le tenant est honteusement disqualifié. Nous vous exhortons à dénoncer les crimes commis le 28 septembre 2009, en nommant ouvertement les coupables que vous connaissez très bien. Nous vous avertissons que l’heure est à la netteté du choix et la clarté du propos, mais pas à l’ambivalence et la langue de bois.
Quoi qu’il en soit, retenez que la Guinée de l’après 28 septembre 2009 est décidée à exposer et à fustiger la servilité des cadres opportunistes, équivoques et ambigus; nous sommes résolus à fermer définitivement la porte à l’abus et à l’arbitraire ; et d’en finir une fois et pour toujours avec les viols et les massacres de Guinéens innocents.
Vive La Guinée Républicaine et Démocratique.
Mamadou Baldé, USA
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