 |
Suite à la prise du pouvoir par les forces armées, je commencerai par féliciter les membres du Conseil national pour la démocratie et le développement CNDD qui nous ouvrent la voie à un véritable changement tant attendu dans notre pays. Compte tenu de l’immensité de leur tâche, j’inviterai tous les Guinéens que nous sommes à leur accorder le soutien nécessaire à l’accomplissement de leur mission. Il est vrai que les guinéens ont toujours été abusés par leurs dirigeants. Il est aussi vrai que la plus grande punition du menteur est de ne plus être cru même lorsqu'il dit la vérité. Cependant, à ce tournant important de notre pays, ne nous montrons pas soupçonneux envers tous les guinéens, mais montrons nous prudents, vigilants et fermes.
Ceux et celles dont nous venons d’entendre les noms et le gouvernement qu’ils formeront très bientôt ont et auront pour mission de protéger la vie des guinéens et leurs biens, de veiller au respect de l’égalité des chances entre les Guinéens, de mettre en place un environnement au sein duquel l’initiative privée peut prospérer, d’assurer la sécurité de nos frontières et d’offrir aux Guinéens certains services qui ne peuvent pas encore être offerts de manière plus efficace par des particuliers ou par le secteur privé. Comme nous le voyons, ces messieurs et dames ne sont pas et ne seront pas là pour faire tout à la place des guinéens. Ils ont un rôle certes important, mais très réduits par rapport à l’immensité des tâches à accomplir pour sortir notre pays de la situation chaotique dans laquelle il se trouve.
Ne nous trompons pas, mes chers frères et sœurs. L’homme public, dans tous les pays, ne produit pas ; il consomme. Comme le disait Rousseau dans son contrat social, l’homme public consomme le superflu du peuple. Ce qui me fait dire comme d’autres avant moi l’ont dit que le gouvernement ne fait pas partie de la solution, mais du problème. Il faut donc que chacun de nous se mette au travail, car ce n’est pas le gouvernement qui crée les richesses, mais les particuliers, le secteur privé. Celui-ci a simplement besoin que le gouvernement mette en place un environnement favorable à l’épanouissement de ses activités, qui sont les seules créatrices d’emplois.
Aussi, c’est au prix de la participation active de chacun de nous que nous verrons la transition qui vient de commencer aboutir à un changement que nous escomptons. Nous devons nous impliquer aussi bien dans la définition des objectifs de la transition que dans l’établissement des tâches et du calendrier pour mettre ces objectifs en œuvre. Aussi compétents et honnêtes que soient nos compatriotes qui viennent de saisir le pouvoir, ils deviendront des monstres si nous ne restons pas vigilants, fermes et prêts à les rappeler à l’ordre.
Pour ma part, la transition qui commence devrait avoir pour objectifs, entre autres, de :
- réviser intégralement la Loi fondamentale en vue de lui faire conférer un équilibre réel entre les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, de la débarrasser de toutes ses faiblesses, et de régler la question de la représentativité des députés;
- établir la vérité sur tout ce qui s’est passé pendant les 50 premières années de notre pays en vue d’ouvrir la voie à une réconciliation véritable entre les fils et filles de la Guinée,
- relancer le processus démocratique en le fondant sur des bases pérennes et réunir les conditions nécessaires à l’organisation des élections locales, législatives et présidentielles ouvertes, crédibles et transparentes,
- imposer au pays la rigueur et l’intégrité dans la gestion de la chose publique en vue de générer les ressources nécessaires à la fourniture d’eau potable et d’électricité à la population, et de forger les habitudes d’une gestion saine et transparente.
L’occasion est bonne. Il appartient aux Guinéens que nous sommes d’avoir le courage de s’attaquer à la racine des maux dont souffre notre pays : la tyrannie du pouvoir exécutif, «l’inutilité» des pouvoirs législatif et judiciaire, et la centralisation à outrance du pouvoir. Il faut s’attaquer à la refonte totale de la constitution et des lois organiques en vue de permettre l’équilibre réel entre les trois pouvoirs et, par la mise en place d’un système de « Check and Balance », empêcher la tyrannie d’une branche de pouvoir et l’inutilité des deux autres, comme ce fut le cas depuis l’indépendance jusqu'à maintenant. Dans la même lancée, il convient aussi et surtout de donner l’initiative et la responsabilité aux structures décentralisées du pays. « Plus les contributions publiques s'éloignent de leur source, plus elles sont onéreuses. » disait Rousseau. Ce n'est donc pas à partir de la quantité des impositions qu'il faut mesurer la charge des particuliers, mais plutôt par la distance que devront faire les contributions pour retourner dans les mains dont elles sont sorties. Si la circulation est prompte et bien établie, qu'on paie peu ou beaucoup en taxes ou en impôts, il n'importe pas; l’économie est capable de tourner. Au contraire, quelque peu que les populations donnent, si ce peu ne leur revient plus, sous une forme ou une autre, en donnant toujours, elles finissent par s'épuiser. Il ressort de cette analyse que plus la distance du peuple au gouvernement augmente, et plus les tributs deviennent onéreux. Or c'est dans un contexte de décentralisation réelle que cette distance peut être écourtée.
Comment cela peut-il se présenter concrètement en Guinée ? En effet, il s'agit de faire en sorte que du gouvernement central, l'on tombe directement au niveau des communes urbaines de développement et des communautés rurales de développement. Les structures régionales (gouvernorats), préfectorales et sous-préfectorales actuelles disparaitraient purement et simplement. Les CUD et CRD verraient leur pouvoir renforcé et s'occuperaient des services essentiels à la population comme l'éducation, la santé, la sécurité, l'urbanisation, le transport, etc. Le transfert de ces compétences se ferait bien entendu avec celui des ressources aussi bien financières, matérielles qu’humaines.
Le processus d'installation des conseils communaux et communautaires est tout aussi important. Il faut par exemple éviter que les élections au niveau des communes soient l'affaire des partis nationaux qui sont à l’heure actuelle essentiellement ethniques. On trouverait à Labé par exemple des partis pour le développement de Labé. Aussi, plutôt que de présenter des listes abstraites de candidats comme c'est le cas maintenant, chaque parti de Labé présenterait son candidat à Daka, Pouinthioun, Paraya, etc. Dans chaque quartier, les populations seraient mises devant des candidats physiques, en chair et en os. Le parti communal ou communautaire au pouvoir serait celui qui aurait totalisé le plus grand nombre d'élus. De cette manière, les conseils actuels de quartier ou de districts disparaitraient également. L'élu de chaque quartier ou district au conseil communal ou communautaire s'occuperait des affaires de ce quartier ou de ce district tout en le représentant au conseil. La structure est ainsi beaucoup simplifiée et le nombre de « bouffeurs » de superflu inexistant pour l'instant serait largement diminué.
La notion de quartier ou de district serait par la même occasion redéfinie. Le quartier et le district seraient surtout fonction de la population et non simplement un territoire.
Les présidents et vice-présidents des CRD, les maires et maires adjoints des CUD formeraient les conseils généraux qui ne seraient pas des structures hiérarchiques au dessus des CRD et des CUD. Ces conseils généraux auraient pour mission de veiller à la gestion des services communs à plusieurs CRD et CUD. Ces conseils nommeraient les administrateurs généraux des préfectures qui seront en charge de la coordination des services communs.
Par ailleurs, la question de la représentativité à l’Assemblée nationale doit être complètement revue. La Loi fondamentale sous sa forme actuelle prévoit une Assemblée nationale de 114 députés élus à l’uninominale (un tiers) et à la proportionnelle sur une liste nationale (deux tiers). Les députés élus à l’uninominale ne représentent pas de façon égalitaire les citoyens. Nous avons des circonscriptions électorales qui sont deux ou trois fois d’autres (Kankan, Labé, Nzérékoré, Kindia, Mamou par exemple rapport à Koubia, Lelouma, Dubreka, etc.). Il faut que la représentation soit égalitaire, de telle sorte que Kankan par exemple soit représenté par trois députés contre un pour Koubia si la population de Kankan fait trois fois celle de Koubia. De cette manière, l’élection des députés à la proportionnelle serait supprimée et tout candidat à la députation serait présenté en chair et en os devant les citoyens qu’il représentera. Le nombre de députés même pourrait être revu à la baisse pour cadrer avec le souci de maintenir le nombre de chefs inferieur à celui des «indiens».
Les cinquante premières années de notre pays ont été marquées par plusieurs événements douloureux. Le travail de mémoire n’ayant pas été fait à l’occasion de la prise du pouvoir par l’armée en 1984, cela a eu pour conséquence de maintenir les Guinéens dans la confusion et d’exacerber les tensions interethniques. Cette transition qui vient de s’ouvrir devra être mise à profit pour corriger le tir. Une commission indépendante chargée d’établir la vérité sur ce qui s’est passé pendant les cinquante dernières années doit être mise sur pied le plus rapidement que possible. Le résultat des travaux de cette commission ouvrira la voie à un pardon et à une véritable réconciliation entre les Guinéens.
Un dernier conseil au nouveau pouvoir, « Un homme à qui le pouvoir monte à la tête est toujours ridicule.» disait Montherlant. Eh oui, ne soyez pas ridicules comme les précédents gouvernements, mes chers compatriotes en uniforme. « Il y a suffisamment de ressources sur cette planète pour répondre aux besoins de tous, mais pas assez pour satisfaire le désir de possession de chacun. » disait Gandhi. Soyez donc honnêtes et refusez de faire de la caisse de l’Etat votre poche, comme les gouvernements passés l’ont fait.
Courage et bonne chance au nouveau pouvoir, vigilance, fermeté et détermination aux Guinéens.
Faya L. Millimouno pour www.guineeactu.com
|
 |