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Notre pays, la Guinée, traverse l’une des périodes les plus critiques de son histoire.
Sans pour autant revenir sur les atrocités commises lors des événements du 28 Septembre 2009 au cours desquels des centaines de nos compatriotes ont été sauvagement tués, il n’est pas inopportun d’affirmer que lesdits événements n’ont guère été surprenants à l’exception des viols commis à ciel ouvert. Même la tentative d’assassinat du Président Dadis, qu’il convient fermement de condamner à juste titre, est sans surprise quand on connait depuis quelques années l’état déliquescence totale dans lequel baigne la Guinée. Ce dernier malheureux incident n’a simplement fait que traduire avec éloquence les fléaux auxquels le pays reste confronté.
Parmi les fléaux qui sévissent dans notre pays, il serait intéressant d’en examiner quelques uns : l’ émergence d’un Non-Etat se traduisant naturellement par l’institutionnalisation de la culture de l’impunité aussi bien au sein de notre armée qu’au niveau de nos gouvernants civils, l’inexistence d’un dialogue politique, par ailleurs, caractéristique du processus de démocratisation à la guinéenne, la banalisation des crimes économiques commis par nos dirigeants successifs.
L’émergence d’un Non-Etat et la consécration de la culture de l’impunité.
Il serait très prétentieux de vouloir circonscrire au cours d’un article aussi lapidaire que celui-ci, tous les maux dont souffre notre pays depuis des lustres. En revanche, l’on a nullement besoin d’être un expert des questions politico- juridiques pour affirmer que l’on a connu inexorablement l’apparition d’un Non-Etat depuis au moins les huit dernières années du régime moribond de Conte lui-même miné par une maladie qui l’a finalement emportée.
Nonobstant l’exercice d’un pouvoir militaro- dictatorial, Conté et son régime parvenaient à un fonctionnement non moins < normal> d’un Etat. Durant la période des années 1990 qui a connue l’instauration d’un multipartisme débridé, l’on a enregistré au moins l’installation d’une assemblée nationale issue des premières élections législatives durant lesquelles l’opposition guinéenne (UNR, UPR, RPG, UPG) disposait de plusieurs députés. Nous nous rappelons tous des débats intéressants des premiers députés Guinéens transmis en direct à la radio durant lesquels le gouvernement d’alors se voyait obligé d’expliquer son programme de Gouvernement.
Le vieux général, n’ayant jamais fait l’ombre d’un doute de sa conception de la démocratie, arguant toujours qu’il était «le seul souverain », avait encore les aptitudes physiques et mentales à gouverner d’une main fer la Guinée.
Des pseudo-institutions républicaines installées plus ou moins à la régulières existaient, l’on a même connu la nomination d’un premier ministre au profil idéal (Sydia Toure), à qui Lansana Conte avait théoriquement délégué une partie de ses prérogatives. Il convient de rappeler que cette période des années 90 bien qu’ayant connu différentes sortes de répressions politiques notamment l’arrestation du Doyen Ba Mamadou et du Professeur Alpha Condé, Lansana Conté avait sans doute la force de tirer les ficelles.
Ensuite vinrent les années 2000. L’entrée de la Guinée dans le deuxième millénaire a coïncidé à la détérioration manifeste de l’état de santé de Conté et son obstination à s’agripper à un pouvoir sur lequel il n’avait plus totalement d’emprise.
Nous sommes donc passés d’un Etat ou les institutions paraissaient fonctionner à une nihilition totale de l’Etat qui a, entre autres, engendré toutes sortes de fléaux : la transformation de la Guinée en narco-état, l’apparition d’un pouvoir de plus en plus clanique et sectaire ( des différents clans sous le régime de conte) qui se traduisait par la prise de « faux décrets » et par conséquent l’existence de « faux ministres », la militarisation prononcée des affaires publiques par l’apparition du « phénomène Pivi » ( des militaires tuèrent gratuitement des policiers), avec son corolaire la culture de l’impunité aussi bien dans l’armée que dans l’administration civile ; les ignobles crimes commis sauvagement par la garde prétorienne du régime Conté durant les événements de Janvier et Février 2007 n’ont fait que consacrer la culture de l’impunité ayant toujours existé en Guinée. Il ne faudrait donc pas s’étonner aujourd’hui de voir certaines personnes du CNDD continuer à croire indécemment que la barbarie du 28 Septembre ne serait pas passible de sanctions. C’est d’ailleurs là ou ils se sont lourdement trompés d’époque. Ayant été élevés dans cette culture du premier régime au deuxième, le CNDD et son Président pensaient pouvoir encore endeuiller le peuple de Guinée sans aucune conséquence. En tout état de cause, les coupables seront jugés par la cour pénale internationale. Il n’y aura cette fois-ci pas d’échappatoire.
Pauvre Dadis, à penser qu’il n’est que le produit du système guinéen que beaucoup d’entre nous ont contribué à assoir. Un ancien Président de l’assemblée nationale ne l’appelait-il pas très récemment le « Moise » de Guinée ?
L’inexistence d’une culture de dialogue politique
Je me rappelle toujours de l’étonnement de mes anciens condisciples de la faculté de droit de Dakar lorsque je tentais d’expliquer (l’on était déjà en fin 1999) à certains d’entre eux que Lansana Conté n’a jamais entamé de dialogue politique envers son opposition encore moins pensé les associer à la gestion des affaires politiques. Il a sans doute été le seul Président, de son temps à n’avoir ni rencontré son opposition encore moins dialogué avec elle.
Il est donc important que les guinéens s’approprient la culture d’un vrai dialogue politique dans la résolution des conflits auxquels notre pays fait et aura toujours à faire face. C’est en raison justement de cela que l’avènement du CNDD, et les premiers discours du Capitaine Dadis ne pouvaient être que favorablement accueillis par l’écrasante majorité des Guinéens. Nous avons tous naïvement pensé qu’il aurait eu une rupture totale d’avec le passé et que le dialogue, la recherche d’un consensus politique dans la gestion des affaires du pays existerait dorénavant.
C’était encore une fois se leurrer du fait que le Capitaine Dadis et la majorité des membres du CNDD n’étaient rien d’autres que de la « fabrication made in guinea » : une génération sacrifiée depuis des lustres, peu éclairée et n’ayant connu que la médiocrité des régimes successifs.
L’enclavement intellectuel dans lequel notre génération (70) et celle d’avant a toujours vécu , l’usage de la démagogie et la non pratique de la vérité de la part beaucoup d’intellectuels guinéens préférant se fourvoyer à la recherche de possibles strapontins liés à la gestion du pouvoir constituent encore de sérieux problèmes dans notre pays.
Les mentalités se doivent inexorablement de changer.
En effet, sans l’instauration d’une véritable culture de dialogue politique dans la gestion de la vie notre nation, la Guinée ne connaitra malheureusement jamais une gestion pacifique de différends politiques.
Nous n’avons aucune autre alternative que d’adopter des approches consensuelles pour résoudre les divergences politiques. Il n’est point possible, de nos jours, de museler le peuple.
Les héros qui sont tombés sous le coup des balles durant toutes ces années ont montre s’il en était encore besoin qu’ils avaient soif démocratie.
La banalisation des crimes économiques
Il ne serait peut-être pas une contre vérité d’affirmer que la corruption endémique, la prédation et la dilapidation des ressources de notre pays, les détournements éhontés des deniers publics ont été le plus grand mal que le régime de conte a infligée au peuple de Guinée.
Il est facile de convenir que la criminalisation économique et financière de notre pays sous le régime de Conté (et qui continue de plus belle sous celui du CNDD) a plongé notre pays dans un état de pauvreté indescriptible. Les conséquences néfastes d’un tel phénomène sont incommensurables et contribuent davantage au pourrissement de la situation sociale dans notre pays. Il existe une certaine banalisation de l’enrichissement illicite de nos dirigeants qui amènent le citoyen lambda à penser qu’il est absolument normal pour les gouvernants de s’approprier des deniers publics.
La corruption et la gabegie des ressources publiques ont été érigées en système de gouvernance. Nous appartenons malheureusement tous à cette génération de corrompus, de voleurs qu’a fait de nous le régime défunt et celui actuel du CNDD. Ce dernier risque de passer pire que le régime Conté dans la gestion des finances publiques.
Le pseudo-audit entamé et qu’on brandit comme un épouvantail n’est que pure distraction.
Les dirigeants africains en général et ceux guinéens en particulier restent uniquement mus par la recherche de l’enrichissement illicite personnel.
Les études de Droit des Affaires fraichement terminées, j’avais pris l’option d’entamer une carrière administrative et cela d’ailleurs contre toute attente. Je continue de croire que le secteur public est le moteur du développement économique et il doit donc attirer des personnes qualifiées.
Il me vient encore à l’esprit le comportement et les commentaires de certains de mes collègues fonctionnaires lors de mon court passage au Ministère des Finances. Il fallait chercher vaille que vaille à détourner, s’enrichir illicitement. Des jeunes comme nous, qui par naïveté cherchaient à se consacrer à leur travail avec probité amusaient bien certains. Le système m’aurait peut-être intégré et je me serais aussi fourvoyé comme bien d’autres qui, au demeurant, étaient bien intègres. L’intégrité morale n’étant pas un critère d’évaluation d’une part et voyant le Président de la république et ces ministres commettre les plus graves forfaitures économiques et financières d’autre part, il aurait été injuste d’exiger de la part de mes anciens collègues du ministre des finances une certaine intégrité morale. Faut-il alors s’étonner de l’incurie administrative et l’état d’indigence dans lequel la Guinée se trouve aujourd’hui ? Non.
Le chemin à parcourir pour que notre pays rompe avec ces pratiques qui sapent tout projet de développement s’avère long. Il faut sans doute souhaiter l’avènement d’un guinéen de type nouveau, patriote (patriotisme à la Dadis n’est qu’un mot creux), à la tête du pays qui se soumettra lui-même à cette règle cardinale de la gestion des deniers publics : servir le peuple et non se servir.
Sans pour autant faire preuve d’un optimisme béat, je reste convaincu que c’est à notre portée.
Namory Camara, Londres, UK Juriste d’Affaires MD MacAlpha Consulting
www.guineeactu.com
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