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Notre compatriote, El hadj Mahmoud Bensaid Bah, reconduit ce vendredi 10 décembre dans ses fonctions d’Imam de la préfecture de Shimane (au Japon) par la quasi-totalité de ses coreligionnaires (originaires de plus d’une dizaine de pays : Bengladesh, Indonésie, Malaisie, Pakistan, Egypte, Jordanie, Inde, Chine, Kirghizistan, Japon, Guinée), se prononce sur le verdict de la Cour suprême et la situation politique du pays. Beaucoup de nos lecteurs voulaient connaître sa réaction. Nous l’avons donc contacté par téléphone et par email pour satisfaire le lectorat. Sa conclusion est que nous devons tous faire ce que nous pouvons pour la Guinée, tout en reconnaissant la légalité du nouveau Président. Mais il faut le suivre attentivement avant d’arriver à la conclusion.
Guineeactu.com : Dans la précédente interview que vous nous avez accordée, on sentait que vous escomptiez de bons résultats de la Cour suprême. Comment avez-vous accueilli leur verdict ?
El hadj Mahmoud Bensaid Bah : Je vous demande pardon pour ce que je vais dire, mais je vous avoue que je n’ai pas pu m’empêcher de rire quand j’ai appris ce verdict. J’étais dépassé : on bâcle un travail à la base, vous espérez qu’on le corrige au niveau supérieur et là, on ne le touche même pas ! C’est vraiment risible… Cependant, aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce verdict était la bonne solution pour la Guinée, considérant les circonstances du moment. S’ils avaient inversé la décision de la CENI pour annoncer une défaite du candidat du RPG, on ne sait pas ce qui serait en train de se passer en Guinée, actuellement. D’abord on ne sait pas si le candidat du RPG aurait appelé ses militants au calme. Et même s’il l’avait fait, on ne sait pas si cet appel aurait été respecté. On se rappelle qu’à un moment donné, les deux candidats avaient été officiellement programmés pour aller calmer les populations en Haute Guinée, mais au dernier moment le candidat du RPG a, dit-on, été empêché par ses militants. Ensuite, l’armée avait pris position et avait engagé une énorme brutalité sur les militants de l’UFDG. À travers les media, nous avons vus des scènes d’arrestations, de bastonnades, de meurtres et de choses innommables sur des filles, surtout à Labé. Là-bas, les militaires s’assuraient que ces filles étaient bien des militantes de l’UFDG avant de les violenter avec une bestialité qui dépasse l’imagination. Donc le fait que la Cour suprême ait validé le résultat de la CENI et que le candidat de l’UFDG ait accepté ce verdict et calmé ses militants a été salutaire pour le pays.
Justement cet acte du candidat de l’UFDG lui a valu une grande estime du public. Quelle appréciation faites-vous, personnellement, de son acte ?
Cet acte mérite effectivement la reconnaissance du public. Nous avons tous entendu parler de bureaux de vote parallèles, par exemple. Cette réclamation seule suffisait pour engager un examen approfondi, avec le maximum de sérieux, et de faire un compte rendu fidèle au public. C’est ce qu’on n’a pas voulu faire. À l’analyse de toutes les informations que nous avons suivies, il apparaît que parallèlement à ce qui se passait en surface, il y avait dans cette élection un formidable système souterrain qui avait des ramifications de la base au sommet, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la Guinée, et qui a fonctionné inexorablement du début à la fin, pour aboutir au résultat escompté par le système. Certains ont même parlé de coup d’État électoral. C’est sachant tout cela que le candidat de l’UFDG a accepté le verdict de la Cour suprême, pour ainsi faciliter le retour de la paix dans le pays. J’espère que le Tout-Puissant lui octroiera une bonne récompense. De toute façon si effectivement il y a eu tricheries, elles ne resteront pas impunies. La punition viendra, soit ici-bas soit dans l’autre, selon la volonté de Dieu. Au-dessus de la Cour suprême, il y a le Juge Suprême – le Tout-Puissant. Dans Son Jugement Lui, Il tient compte de toutes les « réclamations », même des moindres : « Quiconque fait un bien fût-ce du poids d’un atome, le verra ; et quiconque fait un mal fût-ce du poids d’un atome, le verra » (Coran, 99:7-8).
Quelles recommandations faites-vous aux acteurs politiques, dans les circonstances actuelles ?
Les Alliances actuelles de partis seront forcées à se refaire. Il y a, maintenant, le parti au pouvoir et les autres partis. Ces derniers doivent chacun choisir son chemin : soit collaborer avec le parti au pouvoir ou être dans l’Opposition. Ceux qui optent pour la seconde solution devront s’organiser et former une opposition civilisée, puissante et constructive. Il ne s’agira pas de dire non à tout ce que le bloc au pouvoir fera ; il s’agira de reconnaître leurs bonnes actions et de s’opposer fermement aux mauvaises. L’Opposition doit être si influente qu’à chaque fois que le bloc au pouvoir est sur le point de prendre une décision, il doit se soucier et mesurer à l’avance la réaction de l’Opposition. En fait, les nouvelles lois, très favorables au partage du pouvoir, reconnaissent le rôle de l’Opposition sur la scène politique. L’une des lois reconnaît l’organisation des partis de l’Opposition en un bloc, dont le leader est inclus dans le protocole d’État. L’Opposition doit également se préparer pour les législatives et, en tout premier lieu, exiger la refonte de la CENI : vu l’importance de cette institution, il y faut des personnes à la fois intègres, capables et déterminées, mais surtout des personnes courageuses, qui ont suffisamment peur de Dieu mais qui n’ont peur que Lui. Quant au bloc au pouvoir, le peuple attend de lui le changement positif promis.
À propos des législatives, que faut-il pour faire voter ceux qui n’avaient pas pu être recensés pour la présidentielle ?
Nous devons tous exiger du Pouvoir que le recensement complet soit fait avant les législatives. Ce recensement et la réforme de la CENI doivent être considérés comme des conditions sine qua non pour la tenue des législatives. Cela demandera un certain temps, mais après avoir attendu quatre mois entre le premier et le second tours de la présidentielle, nous saurons attendre que l’électorat et l’institution chargée d’organiser les élections soient remis à jour.
Le nouveau Président envisage une conférence sur la réconciliation nationale. Qu’en pensez-vous ?
À un moment donné ce sera un passage obligé, mais à présent j’aurais préféré ne pas en entendre parler. Il y a des choses plus urgentes. Nous sommes dans un cycle infernal de crimes, qu’il faut briser. À l’heure même où nous parlons, il y a des blessures encore saignantes, des cadavres encore chauds et tant d’autres crimes commis, en toute impunité, par nos Forces armées. Il faut faire cesser ces crimes avant toute chose. Si vous suivez le combat des victimes de tous les régimes qui se sont succédé, vous entendrez le même slogan : « Plus jamais ça ! » Autrement dit, leur objectif n’est pas seulement d’avoir un jugement qui leur donne raison, mais aussi que ce qu’ils ont subi ne se reproduise pas sur d’autres personnes. Il faut mettre fin à l’impunité, instituer l’État de droit, avant de parler de conférence de réconciliation. En outre une telle conférence sera sans doute mise à profit par les démagogues et les bavards pour nous faire perdre du temps, alors que pour sortir de l’ornière le pays a besoin du travail très sérieux de ses enfants.
Quel message, enfin, pour nos compatriotes ?
La façon dont l’élection présidentielle s’est déroulée a fait des joyeux mais également beaucoup de mécontents. Quoi qu’il en soit, du moment que la loi a validé les résultats, nous n’avons plus qu’à clore le chapitre de la présidentielle, en tirer les leçons utiles pour l’avenir, reconnaître le Président en place dans sa légalité et faire ce que nous pouvons pour notre pays. Il faut s’efforcer de sortir de son cœur toute haine, toute frustration, et regarder l’avenir avec objectivité. Le professeur Alpha Condé est bel et bien le Président de tous les Guinéens et de toutes les Guinéennes pour les cinq prochaines années – plus précisément pour le temps que le Tout-Puissant voudra qu’il le soit pendant ces cinq prochaines années à compter de la date de son investiture –, aussi bien pour ceux qui l’aiment que pour ceux qui ne l’aiment pas. Il a ses devoirs et ses droits envers nous et envers son pays, nous avons les nôtres envers lui et envers notre pays.
Je sais que ce message ne sera pas bien compris par certains. Pour mieux me comprendre, il faut distinguer ce qui est légal et ce qui est juste, d’une part ; ce qui est juste et ce qui est bon, d’autre part. On doit toujours défendre ce qui est juste, mais en sachant deux choses : premièrement, dans le principe, ce qui est légal l’emporte sur ce qui est juste ; deuxièmement, dans la pratique, il y a des cas où ce qui est bon l’emporte sur ce qui est juste. Je lance donc ce message sans aucune pensée de derrière la tête, et avec la plus grande conviction que c’est ce qui est bon pour notre pays. J’ai remarqué que les gens sont prompts à voir de tels messages comme des démarches hypocrites pour se faire accommoder par le nouveau Pouvoir et ainsi obtenir un poste. Pour ma part, cependant, le seul poste qui m’intéresse vraiment est celui de résident du Paradis Al-Firdaws, poste qui ne s’obtient pas par l’hypocrisie. Je prie le Tout-Puissant de m’éloigner de tout poste qui m’éloignerait de Lui, fût-ce un poste de ministre ou de Président.
Propos recueillis par Adjidjatou Barry Baud Guineeactu.com
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