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Voici qui s’annonce en Guinée, l’aube naissante d’une nouvelle ère, celle de la démocratie. A la chute de la nuit du scrutin du 27 Juin, viendra sans doute le jour du changement. Pour le commun des Guinéens, l’optimisme et l’espoir sont à leur faîte. L’on espère que les jours d’après se lèveront avec un ensoleillement fort bienséant, pour marquer le point de départ d’un nouvel Etat guinéen.
Pourtant, ces nobles sentiments, visiblement immaculés, sont en réalité brouillés, abâtardis par la crainte et l’obscure prémonition que le lendemain de l’élection ne sera pas exempt de troubles post électoraux, qu’il sera, bien au contraire, émaillé de vagues de protestations, plus ou moins importantes, plongeant le pays dans les affres de l’incertitude, ne serait-ce que pour quelques heures. Les convictions ou déclarations innocentes de certains leaders populaires en seraient bien le présage.
Etre assuré d’une victoire dès le soir du 27 Juin, alors que la probabilité d’un deuxième tour devient de plus en plus grande, est un slogan de campagne, qui bien sûr, passerait inaperçu, si la Guinée n’appartenait pas à cette catégorie d’Etats, où l’espace politique est foncièrement envahi par l’identité et la conscience ethnique. A l’orée de cette importante élection – comme lors d’autres élections majeures, est-on sans savoir que dans notre pays, la vivacité du réflexe identitaire et l’expression parfois peu masquée, sinon très marquée, de la conscience ethnique chez certains intellectuels, acteurs de la vie politique et sociale du pays, ont toujours fait craindre le pire ? Sous le régime défunt, un éventuel drame sociopolitique était immédiatement tué dans l’œuf, parce que l’armée tenait le pouvoir au bout du fusil. Mais maintenant que la compétition électorale est purement civile, l’armée demeurant neutre, le risque de troubles péri-électoraux reste réel et angoissant. Ces troubles seront l’œuvre d’une poignée d’extrémistes complexés, repliés, mesquins et culturellement trop insulaires, qui prétend défendre la démocratie alors qu’en réalité elle utilise son intellect pour entretenir des foyers tribaux nettement démocraticides. Avant d’analyser les agissements de ces Guinéens dits « éclairés, instruits » mais aux calculs exclusivement centrés sur l’ego, l’identité, faisons une petite mise au point.
Le vote ethnique n’est pas forcement synonyme d’ethnocentrisme
Sans aucun doute, l’ethnie sera la clé de voute du scrutin du 27 Juin. Car nombreux sont les militants ou non militants de partis politiques dans nos villes et villages qui voteront pour un leader par identification ethnique à ce dernier. Ces pauvres ne peuvent être taxés d’ethnocentristes, d’autant que dans leur majorité, ils ne comprennent pas grand-chose au concept de la démocratie. Leur adhésion à ces parties sur une base ethnique ne peut être expliquée que par l’instinct communautariste, un phénomène naturel qu’on assimile à tord à de l’ethnocentrisme. Nous avons vu tous les noirs du continent Africains et d’autres territoires Européens déborder de joie, lorsqu’Obama à été élu président aux Etats-Unis. Il faut bien comprendre que ce phénomène qui peut aussi s’appeler solidarité identitaire, n’est pas inné. Il se construit dans la communauté, dans l’environnement culturel et éducatif. Il est généralement plus marqué chez les indigènes des grandes communautés culturellement homogènes et hautement conservatrices de valeurs civilisationnelles. C’est le cas par exemple des peuples du Mandingue et du Foutah où la conscience ethnique occupe une place importante dans la culture.
Dans notre évolution en tant qu’êtres humains, nous avons d’abord conscience de notre propre identité avant celle de nos voisins. Cela en soi ne pose aucun problème. Le véritable problème en revanche, ne commence que si, individuellement, on grandit imbu de son origine respective, rivalisant ou tolérant très peu d’autres cultures. Et dès lors que nait au sein des communautés le sentiment que l'identité est une construction culturelle introvertie, fermée, il devient quasiment impossible d’engendrer une compréhension intercommunautaire basée sur le respect et la confiance mutuelle. Les conflits deviennent ainsi inévitables et se transposent sur l’arène politique. Chez nous, les citoyens de l’intérieur vivent paisiblement en harmonie, sans aucun problème. Car, si ces citoyens préfèrent leurs leaders pour la raison simple et anodine indiquée plus haut, ils ne haïssent aucun autre leader, surtout pas sur une base ethnique.
Ils sont en majorité illettrés mais demeurent humbles, démocrates et prêts à respecter le verdict des urnes sans médisance, ni rancœur ou acrimonie. Cependant, cette situation exploitée à des fins politiciennes, a la malencontreuse conséquence de recaler des candidats ayant des qualités humaines politiques et professionnelles supérieures, au profit de candidats dont les seuls crédits ne pèseraient pas dans la balance électorale, n’eut été le poids de leurs ethnies. C’est une bien triste situation. Mais le principe démocratique ne s’appuyant que sur la majorité sans s’intéresser, outre mesure, à la composition de celle-ci, on n’a d’autres options que de respecter le verdict du scrutin. La majorité est la majorité. Ainsi qu’un vote ethnique favorise un candidat à la magistrature ne doit pas trop inquiéter. Pourvu qu’il n’ait aucune incidence négative sur la cohésion nationale.
On ne doit donc rien craindre du comportement identitaire de nos paisibles citoyens. Par contre, s’il y a à craindre, c’est cette poignée insignifiante d’intellos guinéens, imbus de leur origine. Il faut craindre ces hommes parce que ce sont eux qui, du haut de leur perchoir, blottis dans la culture, creuset de l’identité, utilisent des attributs ethniques via internet et autres mediums, pour manipuler et drainer les masses autour de leurs candidats pour des raisons obscures. Il est bien vrai qu’ils ne sont pas nombreux, mais il faut tout de même les craindre et les combattre. Le mal n’a pas besoin de beaucoup d’adeptes pour se propager.
Ces individus sont aussi dangereux et sournois. En public, ils prônent l’égalité, l’unité nationale et le respect de la dignité humaine, mais dans leurs salons, au sein de leurs familles ou cercles communautaires intimes, ils entretiennent des préjugés consubstantiels aux anciennes gloires généalogiques, entremêlées de fables et de faux mythes de prépotence.
Ils accolent toutes sortes d’étiquettes aux leaders qui ne sont pas de leur ethnie, tendant à leur faire passer pour ce qu’ils ne sont pas en réalité - c'est-à-dire des ethnocentristes. Dans le but d’accabler ces leaders haïs, ils sont prêts à concocter toute sorte de fables contre eux, les argumenter et les projeter intelligemment sous la plume innocente d’un individu fictif, qui n’existe que dans leur imagination. Pire, ils s’arrogent le droit de parler au nom de leurs ethnie, usant d’ingénieuses envolées verbales, afin de donner à leur interventions des apparences de neutralité, sans pour autant réussir à dissimuler l’essence de leur identité, qui transparait en filigrane dans leurs communications. Au nom d’une liberté d’expression mal assimilée, ils font des déclarations insensées, infondées, emportées, renversantes et lourdement chargées d’implications pour la cohésion nationale.
Comprenons que ces interventions fantaisistes n’ont d’autres buts que de ternir l’image et compromettre les chances des leaders, en les affublant de toutes sortes de monstruosités. Ils sont tantôt ethnocentristes, tantôt comploteurs, tantôt rancuniers ou voleurs, sans la moindre preuve. Personne ne devrait se laisser convaincre par ces histoires abracadabrantes, à 4 sous. Pour ma part, en tout cas, je reste convaincu qu’aucun des leaders politiques guinéens n’est ethno. Pour ces mesquins et petits d’esprits, les petites gaffes ou incorrections politiques de nos leaders suffisent pour les qualifier d’ethnocentristes. Déjà, sous l’ère Conté, le phénomène était légion.
Feu Bah Mamadou avait, certes par inadvertance, dans la ferveur d’une de ses campagnes, parlé de « tour ». Des petits malins trouveront le moyen de trouver à cette déclaration des motivations ethniques. Et cela suffisait pour occulter ou faire occulter le combat politique mené par cet homme auprès de ses pairs Alpha Condé, Jean Marie Doré, feu Siradio et autres. Lorsque feu Lansana Conté, à qui on avait fait comprendre que des officiers malinkés voulaient renverser son régime, a, sous le poids d’une colère noire, déclaré un « Wofatara » (vous avez bien fait) à ceux qui ont vandalisé les propriétés malinkés, on a dit que Conté haïssait tous les malinkés. Et je m’étais déjà inscrit en faux contre cela. N’ayant pas d’attribut divin ou de super homme, chacun de nous peut, pendant un moment de faiblesse (colère excessive, joie débordante) dire ou faire quelque chose de répréhensible, quitte à le regretter plus tard. Mais malgré tous les crimes politiques et économiques qu’on peut reprocher à Lansana Conté, il n’a jamais vraiment haï une ethnie en Guinée. Le dire ou le penser relève de la mauvaise foi. Certes, il n’a demandé aucune excuses publiques (domaine de l’orgueil des chefs d’État africains), il montrera néanmoins des signes de regret toute sa vie, quand bien même nous ne les eûmes point perçu. Tout cela fait ressortir l’effet de la conscience ethnique sur les rapports politiques et sociaux.
Le biais identitaire continue encore d’affecter nos jugements des actions de nos leaders. Et il est puéril, absurde, voire hallucinatoire, de penser que l’un d’eux viendra poursuivre un quelconque agenda ethnique au pouvoir. Mais quand on veut noyer son chien, on l’accuse de la rage, c’est connu. Mais nous sommes là en face d’un problème de foi et de conscience qu’il va falloir enrayer.
Comment éduquer et apprendre à faire contrôler la conscience ethnique
L’essence de l’homme n’est pas seulement sa science, son savoir, mais c’est aussi et surtout sa conscience. C’est d’elle que dépend le jugement moral de nos actions et de celles des autres. Elle doit être éduquée pour éviter que l’environnement familial et culturel n’ait une influence irréversible sur elle. Et cette éducation commence à partir de l’enfance, à un âge où la raison ne s’exerce pas encore, où l’enfant est influençable et peut être « programmé » à agir avec une bonne conscience. Une conscience qui évolue au seul gré de la culture peut devenir l’esclave au lieu d’être la maitresse qui guide la raison ou l’intelligence.
Cette éducation ne doit pas tuer ni faire nier la culture. Car, comme le faisait remarquer Aimé Césaire, dans la réinterprétation de la pensée de Hegel aux cotés de Senghor, « Ce n'est pas par la négation du singulier que l'on va à l'Universel, mais par l'approfondissement du singulier ». Ainsi, l’éducation de la conscience doit faire de la conservation de l’identité culturelle et de la culture du respect de la diversité, le moyen d’accéder à l’universel. Et cette éducation devrait commencer dès le lendemain de l’élection du 27 Juin.
Bien à vous tous et toutes
Amadou Modibo Traoré, UK
www.guineeactu.com
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