mercredi 9 juin 2010
L’argent et le risque de travestissement de la Démocratie en Guinée
Antoine Akoï Sovogui

Les pressions qui découlent du contexte sociopolitique quant à la mise en place d’un gouvernement démocratique en Guinée sont visibles. A l’intérieur du pays, les partis politiques s’agitent, sur le plan international certains acteurs, sous prétexte d’œuvrer à l’instauration de la démocratie s’agitent également. Mais ces pressions risquent d’aggraver les maux des Guinéens.

En effet, ces pensées induisent les autorités guinéennes à prendre des décisions dont la raison laisse à désirer. Les limites de planification et d’organisation du processus démocratique portent, entre autres sur l’élaboration et l’adoption de la nouvelle constitution guinéenne qui est entrée en vigueur sans référendum. Partant, les institutions qui résulteront des consultations électorales risqueront d’être viciées. Pire, les relations entre ces institutions risqueront d’être mal articulées. Ces faits, entre autre travestiront la nouvelle démocratie en Guinée. Outre ces aspects fondamentaux, ainsi que d’autres qui portent sur la pratique de la démocratie, le présent article porte sur le rôle que l’argent joue dans les préparatifs des présidentielles prochaines en Guinée.

En effet, la Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI) a fixé à 400.000.000 de francs guinéens le montant de la caution pour chacun des candidats aux présidentielles. A en croire les états majors des partis politiques, il faut au moins cinq (5) milliards de Francs Guinéens à chaque candidat pour financer sa campagne électorale ! Selon le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), le revenu annuel du Guinéen s’élève à 1140 dollars US en 2009, ce qui signifie que les frais de campagne électorale représentent 438.596 fois le revenu annuel du guinéen ordinaire. Il est compréhensible que l’argent reste important en politique, surtout dans son format occidentalisé. En dépit de cette compréhension et pour l’objet de la présente réflexion, on est en droit de se poser la question suivante : en quoi le coût élevé des campagnes électorales nuirait au processus de démocratisation du pouvoir en Guinée ? Premièrement, la dimension du coût projeté de la campagne électorale exclut d’office les candidats populaires qui ne disposent pas de finances suffisantes. Partant, elle risque d’ouvrir la voie à des candidats « affairistes » qui perçoivent en la campagne électorale un processus « d’investissement » qui rapporte des dividendes trébuchantes une fois le pouvoir conquis. Deuxièmement, la dimension des charges de campagnes électorales réduit d’avance l’autorité de l’électorat sur le président de l’exécutif aussi bien que sur les législateurs qui gagneront les élections. Il n’est de secret pour personne qu’en Guinée, les militants des partis paient peu ou pas les cartes de membres de leurs partis respectifs. L’achat de ces cartes constitue dans les conditions normales, l’une des sources légitimes et légales des finances des partis politiques. Une source légitime, parce qu’elle provient de sources acceptables par la loi en la matière. De ce fait, les électeurs, par leurs apports aux finances du parti, ont le droit de demander des comptes aux éventuels élus.

Troisièmement, l’exigence de grands moyens financiers pour la participation aux campagnes électorales prépare la montée d’un exécutif qui risque fort d’avoir de l’ascendance sur le législatif et le judicaire. Cet état de fait compromettra gravement l’esprit de la démocratie dont la performance, en tant que régime politique, repose sur la séparation effective des pouvoirs.

Enfin, la montée au pouvoir exécutif ou législatif de candidats qui auraient investi tant d’argent les prédispose à accepter peu ou pas les critiques liées à la gestion de l’Etat. En résumé, les conditions financières actuelles auxquelles les candidatures sont assujetties risquent de conduire la Guinée sous un régime pseudo- démocratique.

Certes, l’importance de l’argent dans l’édification des gouvernements en régimes de démocratie est connue ! Mais il faut aussi mentionner qu’il peut avoir un effet corollaire qui est le travestissement du processus électoral. Alexis de Tocqueville avait déjà pressenti ce phénomène au 19e siècle, quand il étudiait le mécanisme du modèle de démocratie tel que pratiqué en Amérique. Aujourd’hui, son caractère néfaste prend plus d’ampleurs dans les sociétés aussi paupérisées que celle de la Guinée.

En fait, les campagnes politiques à l’occidentale nécessitent assez d’argent, elles se font en usant des instruments de marketing dont la publicité par voie de supports classiques (panneaux, presse, radio et télévision), de distribution de gadgets etc. En outre, les candidats doivent sillonner le pays pour rencontrer les électeurs afin de leur « vendre » leurs programmes respectifs de société. Cette tournée, comme on le comprendrait aisément, requiert d’importants moyens dont entre autres, de grandes quantités de carburants, ainsi que les frais liés à l’organisation et à la tenue des meetings. Enfin, il y a les prix de colas à distribuer aux prescripteurs sociaux dans chacune des communautés qui composent les circonscriptions électorales. Car, à l’opposé du régime du PDG sous lequel les politiciens étaient relativement pauvres, le régime de Conté a crée une classe politique riche. Il est établi que 95% des membres de cette classe de nouveaux riches ont fait fortune à partir des caisses publiques, pendant qu’ils bénéficiaient des avantages liés à leurs fonctions respectives au service de l’Etat ou à leur relation personnelle avec feu Général Lansana Conté. Cette nouvelle dimension a induit une nouvelle dynamique de perception du jeu électoral chez les électeurs, ceux-ci, au lieu de voter pour la substance du programme de société des partis politiques, « vendent » leurs voix aux candidats. C’est en fait une résultante de cause à effet. Les citoyens, conscients de la dilapidation directe ou indirecte, du denier public par les privilégiés des pouvoirs successifs, entendent « avoir leur part ». La meilleure opportunité pour cela étant le moment des campagnes politiques. Pour conclure, le rôle de l’argent dans un pays où l’index de pauvreté humaine est des plus basses va travestir la démocratisation du régime par l’instauration d’un leadership oligarchique.

Cette « oligarchisation » de la classe politique va contribuer à élargir la fosse qui sépare cette élite de la masse de Guinéens qui ne seront que des « prolétaires » politiques. Pire, le « président » qui sera issu des consultations du 27 juin 2010 à moins qu’il ait financé sa campagne sur fonds propres, serait redevable à « ses financiers ». Ces bailleurs de fonds pourraient être des pays, des entreprises multinationales ou des individus qui opèrent en Guinée ou qui désirent s’y établir. Ainsi, ce « président » serait plus porté à servir les intérêts de ses financiers que ceux des Guinéens. Il agirait ainsi par peur de règlement de compte s’il n’honorerait pas ses « engagements ». Par ricochet, cet inconcevable état de la gestion du pouvoir public va inciter les populations, sous la direction des leaders d’opposition, à descendre dans les rues pour réclamer des réparations. Ceci sera d’autant plus facile que les candidats perdants des consultations du 27 juin n’accepteront pas qu’un régime qui tire sa légalité des finances leur tonde comme des moutons. Pire, ces troubles sociaux qu’engendrerait la crise de pouvoir risquerait de provoquer le retour de l’armée sur la scène politique pour « raison d’instauration de la stabilité sociale ». Cette réalité de la politique guinéenne qui se profile à l’horizon des élections de Juin 2010 risquerait d’engendrer des zones de turbulences sur l’ensemble du territoire national. En vérité, l’actuel gouvernement œuvre à maintenir la stabilité sociopolitique en Guinée ; pour ce faire, il devrait tout assurer la tenue des élections comme le veulent les opinions nationales et internationales, mais le véritable gouvernement de transition sera celui qui sera mis en place, à la suite des votes du 27 juin 2010. C’est ce gouvernement, s’il est légitimement élu, qui devra procéder à l’examen judicieux de la constitution, ainsi qu’à la démocratisation effective du pouvoir en Guinée. Aujourd’hui, comme en 1958 lors de son accession à son indépendance politique, la Guinée se trouve à la croisée des chemins. Encore une fois, le destin du pays se joue, les résultats des élections détermineront si la résolution du problème multidimensionnel Guinéen sera amorcée ou pas. C’est pourquoi, le 27 juin 2010 les électeurs devront transcender les pseudo- raisons, telle que la dynamique ethno régionales, pour voter dans l’intérêt supérieur du pays.

Enfin, à l’instar de nombre de pays africains postcoloniaux, la Guinée s’achemine vers un changement politique irréversible. Mais comme tout processus de changement social est ardu, la renaissance multidimensionnelle de la Guinée se fera par voie d’accouchements pénibles.


Antoine Akoï Sovogui,
Philadelphie/Etats-Unis


Source : Le Démocrate, partenaire de www.guineeactu.com
 

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Vos commentaires
GilBlack, jeudi 10 juin 2010
Qui a dit que*l`argent ne fait pas le bonheur*????
abdoulaye, jeudi 10 juin 2010
je partage votre analyse , 400 millions de nos francs est un montant enorme pour etre candididat a la presidentielle. mais esperons que la ceni sera a la hauteur pour que cette election soit transparente et depourvu de toute irregularite. que le peuple decide qui sera le prochain locataire de sekoutoureya. bonne chance a tous et vive la guinee eternelle
Divin Kamano, jeudi 10 juin 2010
Analyse pertinente. Mais la Guinée est un pays où les ténèbres pilotent les lumières.La preuve, c`est que la majorité des Guinéens trouvenet que la caution est bonne et qu`elle vise à éliminer les candidats farfelus,comme quoi, le farfelu, c`est celui qui n`a rien. Bon Dieu, est-ce que etre riche c`est etre beau, grand, compétent, honnete et efficace? Certainement pas. Guinéens, revez, le reveil sera douloureux avec vos prétendus candidats, qui certainement ont déjà vendu par anticipation à leur bailleur de fonds électoraux le sol, le sous sol, la mer et l`air de notre pays. Encore une fois, félicitations à Monsieur André pour son esprit visionnaire.
Soumaoro, jeudi 10 juin 2010
La Guinée regorge de cadres bien refléchi. Jamais je me suis douté de la probité morale des cadres forestiers. voilà des articles non partisants qui demande à la Guinée de se mettre sur le chemin d`un avenir à long terme. Mais c`est domage pour la Guinée où les fils ont fait de l`injure de la Guinée une monnaie courante.

Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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