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En épinglant son Premier ministre dans un communiqué lu le 26 juin dernier alors que celui-ci est en instance de voyage en Egypte, certains commentateurs pensent que le chef de l’Etat Capitaine Moussa Dadis Camara a donné une nouvelle raison de démissionner à Kabinet Komara. Mais le locataire de la Primature a-t-il saisi le signal ?
Le chef de l’Etat guinéen Capitaine Moussa Dadis Camara ne ménage pas son premier ministre. Il l’a démontré à quelques heures seulement du voyage en Egypte de Kabinet Komara qui, selon le Conseil des ministres du 26 juin dernier, compte y démissionner définitivement de son poste de Directeur Senior du Département des Services Administratifs et du Patrimoine d’AFRIXIM-BANK, la banque africaine d’import-export.
En effet, dans un communiqué lu sur les antennes de la RTG le vendredi 26 juin dernier, le président du Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD) a désavoué le Premier ministre et le ministre de l’Administration du territoire et des Affaires politiques. On se rappelle que la veille, Frédéric Kolié avait fait ‘’sur instruction du Premier ministre’’ une déclaration radiotélévisée pour réaffirmer la levée de la suspension des activités politiques et syndicales. Un rappel qui fait suite au tollé provoqué par l’interruption de la tournée en Haute Guinée du leader de l’UFDG Cellou Dalein Diallo. Réaction cinglante du Capitaine Dadis : « Le CNDD et son président regrette et condamne avec la dernière énergie ledit communiqué de nature à compromettre le climat de dialogue et confiance instauré en Guinée depuis l’avènement du CNDD au pouvoir ».
Il n’en fallait pas plus pour que la chronique soit défrayée par cet énième camouflet infligé à Kabinet Komara puis que c’est de son cas qu’il s’agit. Pour de nombreux observateurs, c’est un signal de dépit que le chef de l’Etat lui a ainsi envoyé à la veille de son voyage en Egypte. On sait que depuis quelques mois déjà, plusieurs concitoyens de M. Komara estiment qu’il devrait démissionner au regard de son musellement par le capitaine Dadis, et surtout à cause des scènes d’humiliation dont il est victime de la part de son patron. Certains croient dur comme fer que le chef de l’Etat n’ignore pas ces appels à la démission de son Premier ministre. Autant dire que s’il tient encore à Kabinet Komara, il se serait gardé de le descendre en flamme dans ledit communiqué. Certes, il n’est pas le seul épinglé mais son cas était déjà sur toutes les lèvres. Selon le compte rendu du Conseil des ministres du 26 juin, le Premier ministre avait obtenu l’accord du chef de l’Etat avant de se rendre en Egypte. C’est dire que le capitaine Moussa Dadis Camara n’ignore pas les éventuelles conséquences du coup dur qu’il a infligé à son Premier ministre qui s’apprêtait à prendre son avion pour le Caire.
Au regard de l’effet dévastateur qu’une éventuelle démission de M. Komara pourrait avoir sur la transition qui est déjà à la croisée des chemins, les commentateurs estiment que le communiqué présidentiel aurait dû se faire l’économie du passage « sur instruction du Premier ministre…». Encore que le communiqué lu par le ministre de l’Administration du territoire et des affaires politiques ne dit pas que c’est le Premier ministre qui en est l’initiateur.
Dans la foulée, la majorité des observateurs pensent que le chef de l’Etat a usé de tous les signaux pour montrer à M. Komara qu’il en avait assez de lui. En lui administrant cet autre coup de sabot, le capitaine Moussa Dadis Camara espère cette fois que le Premier ministre se résoudra enfin à le quitter, suppose-t-on. Il faut dire que depuis un certain temps, plusieurs noms de premiers ministrables circulent dans la perspective d’un limogeage jugé imminent de Kabinet Komara.
Depuis près d’une semaine, les rumeurs d’une éventuelle démission du Premier ministre depuis le Caire, la capitale égyptienne, courent aujourd’hui dans tous les sens. Mauvaise compréhension de la nouvelle donnée par M. Morel ou simple souhait exprimé par une partie de la population qui est comme prise de pitié pour un Kabinet Komara qui, depuis sa nomination le 29 décembre 2008, en a vu des vertes et des pas mures ? En réalité, la Primature de Komara n’a pas été de tout repos. Les camouflets que le chef de la junte militaire lui inflige depuis sa nomination alimentent toutes les conversations. Même s’il est presque de notoriété que le capitaine Moussa Dadis Camara ne ménage presque personne parmi ses collaborateurs à l’exception du ministre de la Défense et deuxième Vice-président du Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD) le général Sékhouba Konaté.
Quelques faits de maltraitance subis par le Premier ministre méritent d’être rappelés. Bien que remontant à plus de deux mois, la conversation téléphonique du capitaine Dadis avec le chef de Cabinet du Premier ministre au sujet de l’audience accordée par ce dernier à une délégation de la Société minière de Dinguiraye (SMD) illustre à elle seule le malaise au sommet de l’Etat. Les propos du chef de l’Etat qui circulent actuellement dans la plupart des téléphones de Conakry, donc enregistrés et ventilés par on ne sait qui, ne font aucun cadeau à Kabinet Komara. Le qualifiant de ‘’culotté’’, le capitaine Moussa Dadis Camara a même soupçonné son PM d’être venu en Guinée pour s’enrichir. « Le premier ministre est irresponsable… Il ne fait pas son devoir. Le premier ministre-là est gonflé, hein… Dites-lui que moi je ne suis pas dans la démagogie. On l’a maintes fois dit que s’il se croit super premier ministre, on va mettre de l’eau dans son vin. Il n’est pas culotté pour recevoir une délégation de compagnie minière de Dinguiraye sans le faire venir au siège du CNDD. Tu peux servir un Etat, tu laisses un chef d’Etat ? Mais, il est gonflé, hein », a martelé le président du CNDD.
Les propos durs du chef de l’Etat ont amené ceux qui prétendaient connaître le tempérament de M. Komara à parier sur l’imminence de sa démission. Lors de sa prise fonction, l’homme avait fait montre d’un tel enthousiasme à pouvoir servir la Guinée en cette période délicate de son histoire que nombre de Guinéens misaient sur sa compétence pour relancer la machine économique guinéenne. Mais très vite, il a butté à des blocages tous azimuts. Une situation aggravée par le peu de champ libre que le chef de l’Etat lui laisse.
Pour mémoire, Kabinet Komara en avait eu pour ses frais suite à son arrêté ayant nommé Justin Morel Junior comme porte parole du gouvernement. Après avoir volé dans les plumes du Premier ministre, le capitaine Moussa Dadis Camara a publié un décret nommant le même Morel comme porte parole de l’équipe dite Komara. A l’époque, les rumeurs d’une éventuelle démission du chef du gouvernement avaient également affolé la cité. C’était au mois de janvier dernier. Auparavant, et ce quelques heures seulement après sa nomination, Kabinet Komara avait été mis à rude épreuve pour la formation de ce qui devait être son gouvernement. Là aussi, on raconte que sa proposition avait été rejetée par le chef de la junte, qui d’ailleurs, n’aurait retenu que quelque cinq noms proposés par le Premier ministre.
Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Kabinet Komara a continué à essuyer les remontrances publiques du chef de l’Etat. Plutôt que de jeter l’éponge, il s’est fait plus petit aux pieds du capitaine Moussa Dadis Camara. Il consacrait le plus clair de son temps à gérer les coups de colère de son patron, qu’il ne se fatiguait jamais d’applaudir dans ses interminables prestations publiques. Bref, M. Komara donne l’impression aujourd’hui de faire de la figuration alors qu’il est censé avoir tout le potentiel nécessaire pour jouer une partition non négligeable dans la conduite des affaires du pays. La gestion économique marquée aujourd'hui par la concentration de tous les services névralgiques à la présidence de la République prouve à suffisance que le Premier ministre et son gouvernement sont dépouillés de tout.
Il faut dire que depuis que l’ancien Premier ministre François Louncény Fall, actuel président du FUDEC, a démissionné en 2004, les Guinéens savent désormais que cela est possible dans leur pays. M. Fall était convaincu que sa présence ne servait plus à grand-chose en raison des multiples difficultés qu’il avait à composer avec le feu général Lansana Conté. Kabinet Komara lui emboîtera-t-il les pas ou fera-t-il comme Lansana Kouyaté, Cellou Dalein Diallo et d’autres Premiers ministres qui ont attendu patiemment leurs limogeages ? Attendons de voir ?
Talibé Barry L’Indépendant, partenaire de www.guineeactu.com
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