lundi 11 février 2008
Jean-Marie Doré: « Que Conté laisse Kouyaté gouverner correctement ou qu’il le remplace par quelqu’un d’autre »

Le Démocrate : Vous venez de rentrer d’un séjour en France. De quoi s’agissait-il exactement ?

Jean Marie Doré : Nous avons de plus en plus une communauté militante importante en France, en Belgique, en Allemagne, en Espagne, et en Italie. Il est bon de temps en temps qu’on aille informer les structures, surtout que notre section d’Europe est composée de cadre de très haut niveau, qui ont besoin qu’on discute avec eux, qu’on comprenne comment ils reçoivent les infos qui viennent de chez nous, comment ils les traitent et comment il faut éviter qu’ils les traitent en fonction de la vie des pays dans lesquels ils vivent. Donc c’est de tirer les conclusions qui seraient décalées par rapport aux réalités guinéennes. C’est l’une des raisons essentielles pour lesquelles j’ai été en France.

Certains pensent que la crise au sommet de l’Etat est loin de prendre fin. Est-ce votre avis ?

Non, la crise est virtuellement résolue. Il dépend du président Lansana Conté de mettre fin à ses hésitations, à cette dissonance. La situation est très claire ; la constitution a réglé ce problème, il nomme et révoque les ministres. Il ne peut pas y avoir de crise au sommet de l’Etat. C’est le silence du président Lansana Conté qui donne l’impression que la crise continue. Il y a une mauvaise interprétation de la loi fondamentale à des niveaux différents ; maintenant le déroulement des évènements a montré que celui qui est le maître du jeu, c’est le président Lansana Conté. S’il veut éviter que le pays continue à végéter dans la confusion, il doit prendre des positions claires pour qu’il laisse M.Kouyaté gouverner correctement, comme il le fait actuellement, et c’est clair ; ou alors il le remplace par quelqu’un d’autre. Donc aujourd’hui la solution aux problèmes politiques qui ont agité notre pays depuis décembre, parce que la crise existe depuis longtemps, dépend uniquement de la volonté du président Lansana Conté. Aujourd’hui il a tous les éléments de la solution en main.

L’opposition aussi a voulu faire entendre sa voix lors de la récente menace de grève, en appelant les différentes parties à la retenue. Etait-ce une façon de se solidariser de l’inter-centrale ?

On ne pouvait pas être solidaire à l’inter-centrale ; ça c’était impossible. L’inter-centrale a une vocation, une mission légale définie par le code du travail et les conventions internationales auxquelles la Guinée a adhéré. Cette mission, c’est de défendre les intérêts matériels et moraux liés aux conditions de travail des membres des syndicats. L’inter-centrale ne peut pas sortir de là pour se mêler du fonctionnement des institutions politiques de la nation. C’est pourquoi nous leur avons dit récemment que la grève là était illégale. Il faut arrêter sinon nous ne mobiliserions pas nos militants, et sans nos militants, ils ne sont rien face au gouvernement. Donc nous avions donné notre aval pour que la descente de notre peuple aux enfers s’arrête. Lors de la grève de janvier et février, nous avons mobilisés les gens pour soutenir les syndicats, puis ils se sont mis à clamer partout que les partis politiques n’existent plus en Guinée. Donc je crois que le message est passé et ils ne feront pas de grève liée aux nominations des membres du gouvernement. Ce n’est pas leur mission. Si la CNTG, l’USTG et toutes les autres centrales constataient demain, en fonction de l’indice des prix, que le peuple est soumis à des pressions anormales, pour cela il faudrait faire la grève si le gouvernement ne prenait pas des mesures, et tout parti politique qui se respecte devrait soutenir l’action des syndicats. Mais si les syndicats lancent un avis ou un préavis de grève pour demander qu’un ministre retourne au gouvernement, alors nous nous y opposerons parce qu’il appartient aux partis politiques de se mêler de cela. Ça c’est une première chose. Deuxièmement la constitution guinéenne ne donne le pouvoir à personne d’interférer dans le choix que le président fait de ses ministres. Même l’assemblée nationale ne peut pas interpeller le président Lansana Conté sur la formation du gouvernement. C’est ça l’un des défauts de notre constitution. Mais aussi longtemps que la constitution  est rédigée dans les termes actuels. Il n’est pas possible que quelqu’un par suite d’états d’âme ou de je ne sais quoi, veuille décréter des grèves parce que le nombre de ministres ne convient pas ou parce que tel ministre est sorti ou est entré. Ce n’est pas normal. Donc ici on n’avait pas voulu se désolidariser des syndicats, mais on a voulu rappeler les règles, et on les a vigoureusement rappelées. Je crois que dans l’intérêt même des syndicats, il faut qu’ils restent dans la sphère de la légalité de leur fonction et de leurs attributions.

Quelle alternative proposez-vous à la crise qui frappe la Guinée dans son ensemble ?

La crise a plusieurs causes, et les causes datent de longtemps pour la plupart, mais aujourd’hui pour peser sur les causes d’hier et d’aujourd’hui. Je crois que le moment est venu, même si la constitution textuellement ne le dit pas, n’est ce pas, que les principaux acteurs soient interpellés pour que le président de la république voie, avec eux, de quelle manière mettre en place une équipe ; pas comme certains l’ont dit, parce qu’il y a un monsieur qui accuse Bah Ousmane, Sydia et moi-même Doré de vouloir entrer dans le gouvernement. Je peux vous le dire,  au nom de mes collègues, ni Bah Ousmane, ni Sydia, ni moi Doré, ni aucun autre leader politique ne veut être membre du gouvernement. Mais il est bon que les grands courants politiques qui représentent notre peuple acceptent de soutenir, pour la période où le pays traverse des difficultés, un gouvernement représentatif de ses gens pour que l’on puisse prendre des mesures de sauvegarde et sans démagogie. Parce que si vous ne prenez pas le courant, comment vont-ils être concernés par la rigueur des mesures que l’on prend ? Alors les gens pourraient être poussés à entraver l’application des mesures. C’est pourquoi un gouvernement d’union nationale qui est nommé par le président de la république permettrait de prendre les mesures de sauvegarde pour que le pays sorte de ces hésitations.

Quelle est votre position par rapport à la rencontre qui s’est déroulée à Gorée en ce début de l’année ?

Je condamne sévèrement la procédure. La Guinée a suffisamment de ressources intellectuelles pour réfléchir à ses problèmes en Guinée. Je ne vois pas si c’est la géographie ou si c’est le site. Je ne vois pas pourquoi les gens vont en catimini s’arroger le droit de traiter les problèmes guinéens dans une île qui est le symbole même de l’esclavage qu’on a imposé au peuple noir. Jusqu’ici je m’interroge, et beaucoup d’amis avec moi s’interrogent sur le choix de Gorée. On ne sait même pas quelle autorité a choisi et sur la base de quoi on a choisi les partis qui sont partis là-bas. C’est le problème qui se pose à moi. Je ne peux même pas me permettre de voir si c’était bien ou mal. Je trouve absurde qu’une autorité extérieure à la Guinée établisse ses critères à elle, et prenne deux ou trois personnes pour y aller. J’ai un ami que j’aime et respecte beaucoup, Bah Oury, il y a été aussi, mais depuis mon retour je ne l’ai pas encore vu pour aborder le sujet, et je suis sûr qu’on a dû le tromper ; je ne sais pas pourquoi il est allé là-bas. On n’a pas à discuter des problèmes de la Guinée à Gorée. Il faut les discuter à Labé, à Kindia, à N’Zérékoré, rien n’inspire à une saine réflexion dans l’île de Gorée qui est marquée de l’emprunt de l’asservissement des noirs.

Portons un regard sur le gouvernement Kouyaté. Ne pensez-vous pas que dans la résolution des problèmes socio-économiques du pays, la fusion des départements par M.Lansana Kouyaté, de 33 à 19,  constituerait un facteur de blocage, quand on sait que certains membres du gouvernement ont hérité de deux à trois départements difficiles à gérer et dont la cohabitation n’est pas évidente ?

Ce n’est pas une question de 33 ou de 19, c’est une question de pratique. Si un ministre doit résoudre des problèmes concrets dans un domaine précis et s’il est obligé de disperser sa réflexion sur d’autres problèmes pour lesquels il ne dispose pas de staffs nécessaires, naturellement son action risque d’en pâtir. C’est pour cela que je pense qu’il faut alléger la charge qui incombe à certains ministres. Prenez par exemple le ministre de l’économie, des finances et du plan. Le plan est déjà en Guinée une lourde charge, parce que depuis le commencement ou à partir d’une certaine date, le plan a cessé de fonctionner, donc, il faudrait réévaluer les critères d’établissement des évaluations. Le ministre des finances ne peut pas se partager entre la gestion des finances publiques qui pose beaucoup d’autres problèmes tels que le contrôle de la banque centrale, le service des impôts, les douanes et le plan. Donc il faudrait enlever le plan des finances pour le lier au ministère de la coopération, et laisser de leur côté les affaires étrangères s’occuper des affaires étrangères. On a affublé les affaires étrangères de l’intégration africaine, c’est des bêtises tout ça. Ministère des affaires étrangères ça incorpore tout ça. Et puis je pense que dans l’état actuel des choses, si on réfléchit sainement, calmement, sans parti pris, sans penser à monsieur X ou monsieur Y, dans tel ou tel ministère, et voir seulement l’efficacité dans la répartition, on devrait arriver à 26 ou 27 ministères. C’est plus correct. La philosophie qui a présidé à la réduction du nombre de ministères était en soi correcte, mais dans la pratique ça s’est révélé mauvais. Dire qu’on veut comprimer les dépenses en comprimant les ministères, c’était ignorer le poids de la gestion de plusieurs ministères concentrés en un seul. Parce que si vous concentrez plusieurs ministères en un seul, la tendance en Guinée, c’est que le ministre s’occupe des activités qui sont profitables à lui, et il laisse de côté les domaines qui ne lui rapportent rien. Il y a tout ça. Je ne dis pas que c’est fondamentalement la règle, mais c’est l’une des évidences, n’est ce pas, dans la concentration, et qui nuisent à la gestion.

Quel est l’évènement qui vous a le plus marqué ces derniers temps ?

Tous les évènements m’ont frappé. Par exemple nous parlons des ministères, parlons du ministère de la jeunesse, de la culture et des sports. Je crois que la Guinée doit devenir la nation du football et gagner, ou en tout cas arriver à des phases ultimes. Mais pour cela, il faut retourne fondamentalement aux origines. Il n’y a pas de championnat en Guinée, on ramasse les gens par copinage puis on les met dans l’équipe nationale. Il faudrait que le gouvernement dans un premier temps crée les conditions matérielles pour qu’il y ait des championnats entre les équipes préfectorales, et que de ces championnats on puisse sortir des sélections fiables non pas basées sur la parenté de monsieur X ou monsieur Y. Et d’un désastre tel qu’on a connu à Accra, il faudrait que, par dignité, les responsables des sports tirent des leçons ; je ne dis pas forcément qu’ils doivent démissionner, mais qu’ils reconnaissent publiquement leur responsabilité. Certains disent qu’il faudrait que le ministre des sports quitte ainsi que le président de la fédération. Non, je ne vais pas jusque là, mais qu’ils aient le sens de la responsabilité pour tirer les leçons, parce que l’affaire, là, n’a pas  concerné que les joueurs sur le terrain. C’est parti de loin et ça s’est répercuté sur les joueurs. Donc ici, il n’y a pas de réflexion à long terme. Gouverner, c’est prévoir, et prévoir c’est essayer de frayer le chemin pour voir l’avenir aussi clairement qu’on voit le présent. C’est une vision théorique, ça ne peut pas correspondre exactement à la réalité, mais tant que l’on fait le rond-rond du levé au couché du soleil, nulle part la Guinée n’ira chercher le bonheur de son peuple.

Propos recueillis par Aminata Touré 

Le Démocrate, partenaire de www.guineeactu.com

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Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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