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« C’est la mort qui transforme la vie en destin », aurait dit Malraux. Jean-Claude Diallo vient de croiser le sien. Son nom s’était retrouvé dans le hit-parade d’un site guinéen, quand il s’était agi de désigner un premier ministre parmi quatre pressentis. Ce n’était pas forcément un glorieux destin pour lui. Son passé politique et humain n’était entaché lui, d’aucun passif. Passons. Se retrouver là en plein platonisme politique était proprement un malentendu. Le peuple, même intellectuel, n’a pas toujours la mémoire courte. Je remonte dans le temps pour évoquer des souvenirs personnels. Un matin, Plato débarque chez moi aux Deux Plateaux (ce n’est pas un jeu de mots, avis aux non initiés..), à Abidjan pour me montrer un télégramme que Jean-Claude Diallo avait envoyé à M.., un grand ami à lui, compagnon d’exil en Allemagne, commençant ainsi ou à quelque chose près : « il est de la plus haute importance que vous veniez immédiatement à Conakry.. ». Il y avait une demi douzaine ou plus, d’appelés pour de hautes fonctions étatiques, et M .. était chargé d’adresser le télégramme à qui de droit, dispersés dans tous les coins où la diaspora guinéenne s’était réfugiée. Il y aura sept appelés qui seront élus, enfin nommés ministres. Je me souviens d’un court entretien avec celui qui n’était pas encore « A lan a mou lan », assis derrière une petite table dans un minuscule cagibi du Camp Samory. Il portait un abacos bleu qui lui seyait bien. « Moi je m’appelle Lansana Conté et vous ? .. » Il y avait là en face, les futurs premiers ministres d’ouverture. Une double ouverture. Non seulement ils étaient des civils dans un gouvernement à majorité militaire, dominé par un C.M.R.N. tout puissant, mais c’étaient des Guinéens de l’extérieur. Des cadres de haut niveau qui, à ma connaissance, n’étaient accointés à aucun parti politique, d’ailleurs à l’époque, il n’y en avait point. Du moins pas ouvertement. A priori tous patriotes. Jean-Claude, alors ministre des Guinéens de l’extérieur, venait de frapper un grand coup. Qu’attendrait-on d’un tel gouvernement sinon ouvrir large les portes de la bonne gouvernance aux vents de la modernité et de la démocratie libérale ? Je remonte encore plus haut dans les souvenirs, pour noter qu’un tel geste venant de Jean-Claude Diallo n’était pas fortuit. Déjà à la fin des années 60, début des années 70 ( ? ), il avait obtenu pour notre compagnie théâtrale un contrat juteux en Suisse ou en Allemagne, je ne sais plus. Je dois dire sans excès de modestie que Kaloum Tam Tam avait contribué à la révolution de la création théâtrale traversée alors par la tempête de Mai 68 en Occident. Il y avait des lieux de passage obligé pour obtenir le label de l’innovation esthétique, qu’on soit un créateur noir (maintenant on dit Black) ou un Chinois : Nancy, Avignon, Théâtre de la Cité Internationale, Berlin, Francfort, etc. Ce n’était pas de la solidarité africaniste. Jean-Claude Diallo, homme de culture (il était tout de même vice maire de Francfort), avait vu que Kaloum Tam Tam, ce n’était pas du folklore, du théâtre exotique pour amuser les Toubabs (on dit maintenant Baptous), avec des jupettes de raphia portées par l’honorable Ahmed Tidiane Cissé, le redoutable futur gouverneur de la B.C.R.G., Kerfalla Yansané dit Lopez, le flèkèflèkè mais futur puissant ministre de l’Economie et du Plan, Soriba Kaba, le ci-dessus surnommé Plato. Je reviens sur cet épisode déjà narré ailleurs pour dire qu’à quelques nuances près, Jean-Claude est d’une manière ou d’une autre pour quelque chose dans le « destin » politique de ces petits camarades. Ce destin qui est lié à cette intuition que Jean-Claude avait déjà, enfouie dans l’âme de cet homme de culture, qui sut dénicher comme Colette Godard, papesse de la critique théâtrale du journal Le Monde, cette « jeune troupe à Avignon » qui, avec d’autres, ont révolutionné à leur façon la création théâtrale. Cette intuition déborde le champ culturel, c’est l’évidence même, autrement il ne serait pas devenu le secrétaire d’Etat devenu en quelques mois le puissant conseiller du Président Colonel, en même temps que Vatrican et le regretté Kaloga. C’est qu’il avait ce charisme de rassembleur qui donne un cachet particulier au destin politique de ceux qui en veulent. Charisme qui remonte à l’époque du lycée, quand on le surnommait Bébel (Jean-Paul Belmondo). Flatteuse comparaison, pour qui connaît la personnalité véritable de ce dernier, caché derrière un masque de boute-en-train, mais en vérité surdoué du conservateur national d’art dramatique de Paris, fils d’un éminent peintre, généreux et dont le charisme se mesure à son immense popularité quand le comique français n’était pas encore descendu dans les pitreries de bas de ceinture des sous-produits de la malfaçon télévisuelle, donc notre Bébel national n’était pas un politicien, un opportuniste, ni un carriériste. Il savait en revanche ouvrir des portes, créer des opportunités pour ces innombrables ressources humaines qui se vendaient bien à l’Extérieur, mais qu’une certaine « Ecole guinéenne » vouait aux gémonies d’un Exil perpétuel. Après la rentrée en force de ces civils dans un gouvernement de militaires, Jean-Claude devenu puissant ministre de la Culture et de la communication, se mit en devoir de contribuer à la mise en place du second volet d’un programme de retour et de réinsertion des Guinéens de l’Extérieur. En effet s’en tenir à l’entrée de sept technocrates ne serait qu’un leurre, car le système mis en place depuis vingt-six ans avait largement fait la preuve de sa voracité cannibale, particulièrement aguichée par l’espèce intellectuelle… Un troisième volet était le fameux P.L.C. qui, à l’inverse de la collusion actuelle des opérateurs économiques avec la callera (racaille) à cols blancs pour piller les richesses nationales dans un import/export de privatisation mafieuse, prévoyait plutôt une synergie des moyens de l’Etat avec les fonds privés de nos compradores nationaux, pour réguler progressivement l’entrée en marché libre, après un socialisme forcené qui n’avait de socialisme que la collectivisation de la destruction massive de la pensée libre. C’est alors que Jean-Claude allait atteindre les limites de l’ouverture, face aux forces centrifuges, conservatrices et obscurantistes : népotisme, ethnocentrisme, Ecole guinéenne, bref, l’idéologie « pédégé », pièces maîtresses de la ci-devant sinistre machine, source intarissable de tant de leurres et de malheurs. Tares qui ne sont pas propres aux commis de l’Etat qui étaient déjà là. Certains « hommes » de Jean-Claude ont préféré jouer la carte ethno, et ont refusé de continuer la réunion mensuelle qu’ils se promettaient de tenir afin de mieux organiser et planifier l’ouverture tous azimuts de l’appareil d’Etat aux meilleurs et aux plus compétents, qu’ils ne soient jamais sortis de Guinée, ou qu’ils aient transité par Oulan-bator, en attentant qu’on cesse de les prendre pour des anti-guinéens. Ces forces plus ou moins occultes à qui il faisait ombrage, réussirent à lui rendre difficile l’accès du saint des saints au cœur du Palais. Il n’avait plus les moyens politiques de sa mission. Le salon présidentiel était redevenu une salle d’attente où grigrimans, dames de compagnie, muftis, ministres en mal d’audience, taillaient la bavette avec des cousins du bled présidentiel venus chercher le prix de sauce… Bref, l’eau avait beaucoup coulé sous le Pont Tombo et l’ouverture entamée ne laissait plus charrier que les eaux tourbeuse des prémices du futur « pédégé plus le libéralisme » (Somparé, parlant plus tard du P.U.P.). Et alors arrivèrent les boucs noirs à son domicile, devant sa voiture, comme doués d’ubiquité et autres apparitions et sombres lasers envoyés par le « bassikolo » des revanchards de l’Ecole guinéenne. Donc « un ministre ça ferme sa gueule ou ça démissionne » (J-P Chevènement, homme politique français). Jean-Claude est le seul ministre guinéen à avoir démissionné, sans laisser traîner derrière lui des casseroles, parce qu’il ne voulait pas « fermer sa gueule », pendant que les médiocres fignolaient leurs plans d’ajustement structurels ethnocorruptibles qui, de revue en clubs, vont nous conduire aux évènements sanglants de janvier février qui, pour l’instant, se sont soldés par ce qui n’est plus qu’un torchon qui menace de tout brûler le 31 mars, après deux mois d’une pitoyable grève de la faim… Le mot démission a quelque chose qui relève de la noblesse. Son envers renvoie aux avatars ancillaires des mésalliances. En effet l’autre démission consiste à commémorer nos pendus et nos morts des cinquante dernières années avec des éléphants aux pieds d’argile, des accords tripartites inscrits sur des kleenex pour pleurer nos morts de janvier-février 2007, pendant que la canaille à cols blancs s’apprête à organiser les grandioses festivités qui vont clôturer cinquante ans de démissions, en dansant la danse de mort du grand grabataire, qui n’est pas celui qu’on croit. Notre grand malade, à l’article de la mort depuis un demi-siècle, a nom « Leadership ». Bonne nuit Jean-Claude ! Tu viens d’entrer par la grande porte de notre histoire. Qu’Allalh Très Haut t’ouvre la Porte de Son agrément !
El Hadj Saïdou Nour Bokoum
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