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Dans l’entretien qu’il nous a accordé, Ismaël Bah, Président de l’ONG Guinée Co-développement et Vice-président du parti Guinée Pour Tous (GPT), s’exprime sur la situation prévalant actuellement en Guinée et ailleurs en Afrique, ainsi qu’au sujet de ses projets.
Le processus de la transition s’est achevé par l’intronisation du professeur Alpha Condé à la présidence de la République de Guinée. Quel regard portez-vous sur ce processus ?
En qualité de démocrate convaincu et acteur engagé de l’élection présidentielle, je félicite le peuple de Guinée, les candidats en lice et les institutions de notre pays d’avoir œuvré pour que la Guinée poursuive, dans le calme à défaut de sérénité, la transition amorcée depuis le départ du Capitaine Dadis. J’entends les uns saluer l’avènement de l’ère Alpha Condé et les autres hurler à la tricherie. Le résultat de l’équation est pourtant simple, dans une élection présidentielle, il y a toujours un seul élu. Mais nous sommes maintenant sur la voie d’un système démocratique, le vainqueur des urnes devra présenter aux prochaines échéances électorales son bilan au peuple. Donc, il me semble que l’essentiel en ce moment est de se mettre au travail pour relever une Guinée en piteux état dans laquelle la vie de tout un chacun est très difficile voire extrêmement difficile. L'heure est donc, non aux discours et à la théorie, mais aux actes concrets, aussi petits soient-ils, pour la réalisation dans les meilleurs délais des objectifs dont le principal est, si ce n’est d’éradiquer la pauvreté, au moins de la diminuer et ceci dans un contexte national et international rude. Les Guinéens ont démontré lors de ce scrutin qu’ils étaient prêts pour la démocratie, à ses dirigeants de mériter la confiance investie en eux.
L’affaire « DSK » fait la une des journaux presque chaque jour, que pensez-vous de cette affaire qui concerne directement une de vos compatriotes ?
La justice américaine est en cours et fait son travail, et à l’issue du procès nous saurons qui des deux protagonistes est considéré comme coupable. Donc, je suis cette affaire avec attention en respectant la présomption d’innocence et la parole de la victime. Cependant, j’apporte mon soutien moral à cette femme, d’origine peule guinéenne modeste qui se retrouve propulsée sous les feux des projecteurs dans une affaire de mœurs, sujet extrêmement privé et intime dans notre culture peule. Sa vie en sera bouleversée à jamais. Je la soutiens d’autant plus que cette femme est loin de son pays d’origine, de sa famille. Quelle quelque soit l’issue du procès, elle a besoin du soutien de son pays et des siens.
Quelles réflexions vous inspirent les évènements d’Afrique du Nord ?
Aspirer à la liberté et vivre décemment de son travail sont des exigences partagées par tous les peuples. Les dictatures sont les pires régimes pour les individus et cela peut expliquer les déchaînements de violences dans ces pays. La démocratie, en tant que système de gouvernance, est loin d’être parfaite mais elle a au moins le mérite de préserver un espace de liberté et de justice pour tous les citoyens. C’est pour cela que je soutiens tous les combattants en guerre contre les régimes autoritaires ennemis de la justice sociale, de l’égalité des droits.
Et ce qui en découle nécessairement pour la Guinée est que le Gouvernement a tout intérêt à entendre et à donner sa place aux aspirations du peuple et notamment à celles de la jeunesse. Le peuple de Guinée ne réclame que ce que réclament tous les peuples, pas davantage, démocratie et justice sociale.
Et ceux de la Côte d’Ivoire ?
Il est absolument consternant et choquant de voir un homme qui a dirigé la Côte d’Ivoire pendant dix ans se faire arrêter comme un vulgaire malfaiteur. Il est tout aussi choquant de voir un pays présenté comme la vitrine de l’Afrique noire et l’un des plus avancés se transformer en champ de guerre dévasté, dans lequel les puissances étrangères interviennent. La personnification du pouvoir en Afrique est préoccupante et conduit certains dirigeants à des comportements extrêmes. Par ailleurs, beaucoup d’Africains honnissent la France pour son intervention. Ils la dénoncent comme uniquement intéressée par la défense de ses intérêts et du retour de la « Françafrique ». Certes, j’entends ces arguments et ne les trouve pas sans fondements. Cependant, il me semble que si les Ivoiriens et notamment leurs dirigeants avaient réglé leurs différents autrement que par les armes, l’ingérence de la Communauté internationale et de la France n’auraient pas eu lieu d’être. Viendrait-il à l’idée d’un pays africain de venir contrôler le processus électoral en France et de se prononcer en faveur de l’un ou l’autre des candidats ? Si les Africains ne veulent pas de l’ingérence des autres pays dans leurs affaires internes, qu’ils se montrent assez responsables pour les résoudre eux-mêmes. Et, le nombre de tués lors des processus électoraux en Afrique montre bien que nous ne sommes pas encore tout à fait raisonnables dans l’exercice de la démocratie. De plus, nous n’avons pas encore établi une instance régulatrice au niveau du continent à même de s’imposer à tous. Il nous faut vraiment travailler à l'Unité africaine car elle n'existe pas. Il est vrai que la colonisation a une très grande responsabilité dans l’Histoire de l’Afrique et dans les problèmes actuels africains qui en découlent. Mais, l’Histoire ne peut être changée, par contre, nous pouvons agir sur le présent et surtout travailler à rendre meilleur notre futur et celui des générations à venir.
Pour revenir à la Guinée, comment appréhendez-vous les crispations communautaires actuelles ?
Pour revenir aux évènements récents en Guinée, je déplore et condamne fortement les opérations entreprises par les opposants au Président Alpha Condé, tout comme les réactions de l’Etat en guise de réponse. Mais il faut regarder son pays avec lucidité. La base ethnique des partis est évidente. Je suis peul et je suis extrêmement fier de l’héritage transmis par mes pères. Mais, il ne me viendrait pas à l’esprit de dénuer mes compatriotes d’origine soussou, malinké ou d’une autre ethnie, de cette même dignité. Cependant, il me semble important de ne pas confondre notre attachement naturel à notre héritage culturel et à notre communauté à la gestion d’un pays et des intérêts d’une nation, territoire que nous partageons historiquement avec nos compatriotes. Donc je n’oublie jamais que je suis peul, mais je travaille avant tout, pour mon pays.
Ne vous semble-t-il pas que les Peuls soient particulièrement visés par le pouvoir en place ?
Les six mois de gouvernance d’Alpha CONDÉ n’ont pas atténué les tensions ethniques, bien au contraire. Libérées du joug de la dictature, elles s’expriment chaque jour avec une certaine virulence. Attisées par des propos malheureux et certains comportements extrêmes de quelques uns, les rancoeurs et actes de malveillance empoisonnent la vie quotidienne des Guinéens. Et comme tout un chacun, j’ai oui dire d’actes commis contre les peuls dans le Fouta. Cependant, personne n’a jusqu’à maintenant pu m’apporter la moindre preuve formelle des dires des uns et des autres. Je reste, néanmoins, extrêmement attentif aux évènements et je n’hésiterai pas à dénoncer toute violence avérée perpétrée sur mes compatriotes guinéens, quels qu’ils soient, pour des motifs politiques et à porter plainte auprès des instances internationales comme je l’ai déjà fait par le passé lors des évènements du 28 septembre 2009 à Conakry.
En votre qualité de président de l’ONG Guinée Co-développement, quelles sont les priorités de votre action sur le terrain ?
Il y a de nombreuses régions du monde où les économies stagnent incapables, de nourrir des populations croissantes en général, et surtout, incapables d'utiliser un pourcentage croissant de la population adulte, y compris individus très instruits de la classe moyenne. Je suis persuadé que ce sont les petites entreprises développées sur tout le territoire guinéen et le maillant aux mieux des possibilités régionales, qui permettront à la population de ne plus vivre dans la misère et de produire chaque jour la subsistance familiale et de vendre le surplus pour s’acheter le minimum vital.
Car, aujourd’hui le pouvoir doit faire face à la grogne grandissante des populations. Les manifestations contre le manque d’eau courante et d’électricité sont quasi quotidiennes à Conakry. Et les tensions liées à la cherté des produits de première nécessité sont très vives. En effet, le salaire moyen guinéen doit être de l’ordre de 200 000 francs guinéens. Un sac de riz coûte 35 000 FG, un poisson fumé 25 à 30 000 FG, un kilo de viande 35 000 FG. Ces chiffres sont édifiants.
Comment allez-vous mettre en œuvre ces actions ?
Je prévois des actions de développement permettant d’attirer la population, de préférence jeune, dans les campagnes guinéennes et d’aider au développement de ces régions. L’action de l’ONG se veut essentiellement locale et l’engagement sur le terrain constitue une des clés pour répondre au défi du développement qui se joue dans l’espace rural africain. Les villes de Guinée ne cessent de s’hypertrophier faute d’une capacité financière et plus encore d’une capacité humaine d’expertise et de savoir faire à même de valoriser les potentialités de développement des espaces ruraux. La présence d’experts pour bâtir et accompagner les projets sur le terrain est donc nécessaire.
L’aide au développement, quel que soit son montant, ne peut pas à elle seule « développer » le pays et ne saurait provoquer par elle même la croissance économique. Elle peut en revanche jouer un rôle important de facilitateur voire de catalyseur pour accompagner et faciliter la croissance. Cependant, elle ne s’avère pertinente qu’à certaines conditions : répondre clairement aux besoins exprimés par la population elle même, impliquer au niveau local la population. La qualité de l’aide dépend donc de la satisfaction de ces conditions : c’est l’enjeu de la bonne gouvernance qui entend réaffirmer la place centrale de la personne comme bénéficiaire et actrice du co-développement.
Pour réunir toutes ces conditions de réussite des projets à mettre en œuvre, je compte m’investir non seulement au niveau local mais aussi au niveau gouvernemental et institutionnel. Car la mise en œuvre des projets locaux nécessite d’aller à la rencontre des habitants, de les écouter pour évaluer leurs besoins, de les aider à identifier leurs projets et surtout à les concrétiser. Ensuite, de solliciter et d’obtenir l’implication de l’Etat et son aide financière pour mener à bien ces projets. Et enfin, de porter les projets devant les instances internationales.
Pourriez-vous citer quelques exemples de projets à développer ?
Tout d’abord, la formation des jeunes et des femmes sera une priorité, des formations agricoles, des formations comptables, des formations dans les métiers artisanaux. Ensuite, l’électrification des zones rurales ou isolées, le désenclavement des régions difficiles d’accès pour faciliter les échanges commerciaux, l’accès à l’eau courante et à l’assainissement.
Par ailleurs, les institutions internationales accordant l’aide au développement demandent pour chaque dossier un apport de 30 % de la somme totale du projet. Or, le plus souvent, les personnes ne disposent pas de ce capital de départ.
Mon intention est de demander au Gouvernement qu’une taxe de 10% soit prélevée sur les revenus des mines et soit dédiée à la formation des jeunes et des moins jeunes et à la constitution des 30% exigés pour les dossiers de projets de développement solidaire.
Quel va être votre implication politique en Guinée pour les prochaines échéances électorales ?
Je me suis engagé en politique en Guinée lors du scrutin présidentiel. J’ai parcouru mon pays en allant à la rencontre des habitants. J’ai pu me rendre compte du potentiel humain et géographique très riche qui doit être développé et je souhaiterais me mettre au service de la population et obtenir sa confiance en briguant un mandat de député. Je suis convaincu du rôle de l’élu local au service de la redynamisation d’un territoire en partenariat avec l’Etat et les autres régions. Les campagnes ont perdu une partie de leur population au profit des villes, surtout les jeunes, à cause du manque d’entreprises, du manque d’emplois et d’infrastructures. Avec l’aide de la population qui a des projets, je voudrais insuffler des politiques constructives et porter ce développement politiquement en intéressant non seulement l’Etat guinéen mais aussi, nos voisins géographiques comme le Sénégal et le Mali et surtout les instances comme l’Europe et la communauté internationale. Mon ambition est de redynamiser ma circonscription, en passant par l’économie et ainsi améliorer le cadre de vie de la population. L’élu est obligé d’être passionné et d’aimer sa région. Il se doit également de toujours privilégier l’intérêt général pour un développement harmonieux de son ancrage local.
Vous avez beaucoup participé aux élections en France par le passé, serez-vous un acteur de la prochaine présidentielle française ?
Justement, je viens d’être sollicité par l’UMP pour intégrer le groupe de pilotage de la campagne électorale de Monsieur Nicolas SARKOZY et ainsi mobiliser les Français d’origine africaine. Car, il est évident qu’ils représentent une part non négligeable de l’électorat français et qu’ils doivent montrer qu’ils peuvent devenir une force convergente capable de faire entendre leurs aspirations.
En conclusion, vos derniers mots
La campagne électorale guinéenne a été une grande expérience. J’ai rencontré des hommes et des femmes responsables, une jeunesse ardente désireuse de s’investir pour se construire un avenir en Guinée. Ils m’ont impressionné à la fois par leur calme et leur détermination, par leur refus de se laisser confisquer leur victoire qui est celle du peuple, me disent-ils, et non celle d’un parti ou d’une ethnie. Je me laisse gagner par leur enthousiasme, je rêve avec eux d’une Guinée réconciliée, démocratique, capable de donner du travail à son immense population de jeunes gens et de jeunes filles. Il faut décidément les y aider.
Entretien réalisé par Martine Degrange pour maguinee.com
www.guineeactu.com
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