mardi 5 février 2008
Interview du Premier Président du Parlement de la CEDEAO et ancien Président de l’Assemblée Nationale du Mali, en séjour en Guinée
Ali Nouhoun Diallo entouré de membres de l'UPR

«Si le Premier ministre Lansana Kouyaté veut jouer un rôle politique, être candidat à la présidentielle, il est tout à fait indiqué à mon avis, dans ces conditions-là, qu'il mette fin à ses fonctions…», dixit le Professeur Ali Nouhoun Diallo à La Lance.

Profitant du séjour en Guinée du Professeur Ali Nouhoun Diallo, ancien Président du Parlement de la CEDEAO, ancien Président de l’Assemblée nationale du Mali, La Lance a obtenu une interview dans laquelle le parlementaire malien s’est prononcé sur la situation politique, économique et sociale de la Guinée.

LA LANCE: En dépit de l’avènement d’un nouveau gouvernement, les Guinéens ne semblent pas encore voir le bout du tunnel. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Ali Nouhoun Diallo : Le peuple guinéen martyr depuis cinquante ans est de nouveau à l’épreuve. Donc, je suis avec une extrême sympathie tout ce qui se passe, en souhaitant que les acteurs ne se trompent pas d’adversaire. Que les acteurs identifient bien les sources des maux du peuple de Guinée pour s’en prendre à ces sources-là ? J’observe et je vois que les partis politiques sont en train de prendre conscience de ce que ce sont eux et eux principalement qui peuvent être des leaders d’une action visant à des changements politiques et institutionnels dans le pays et que les syndicats ont pour mission de satisfaire les intérêts matériels et économiques des travailleurs ; que la société civile a pour rôle, certainement de recoudre le tissu social, de faire en sorte qu’il soit solide et que les valeurs morales, éthiques et déontologiques soient conservées dans la société de telle façon qu’une société civile forte permette un Etat fort. Je crois voir se dessiner les capacités des uns et des autres à se situer dans leur champ normal de travail et de bataille. C’est cela qui sera salutaire. La confusion des missions de chacun des secteurs peut être nocive. Si par exemple, les centrales syndicales disent (et je me suis laissé dire qu’elle l’ont dit) qu’une Assemblée nationale est illégale et doit être dissoute, elles sortent de leurs champs. Si les centrales syndicales s’imaginent qu’elles sont investies des aptitudes de contrôle de l’action gouvernementale, elles se trompent. Ce qui incarne la légitimité populaire, c’est l’assemblée nationale. Tant qu’elle n’est pas dissoute, c’est elle qui incarne la souveraineté populaire. C’est elle qui doit non seulement orienter, mais contrôler l’action gouvernementale. C’est cela la mission du parlement. Un syndicat qui s’attribue cette mission-là est dans l’erreur.

Mais, on est dans un cas différent en Guinée, avec une opposition amorphe, un parlement complaisant. Finalement, les syndicats sont obligés de se positionner pour contrer les velléités de débordement du pouvoir. Vous savez que le Général Lansana Conté est malade...

C’est vous qui évoquez le chef de l’Etat. Je ne peux pas m’adresser à un chef d’Etat, je sors vraiment de ma mission de visiteur. Et surtout que ce chef d’Etat-là m’a fait l’honneur, une fois, de me recevoir au moins quasiment deux heures. Et nous avons échangé nos points de vue sur l’avenir de l’Afrique et ce jour-là, j’ai eu la surprise de voir une convergence sur beaucoup de choses sur la vision de l’Afrique. Donc, je ne me permettrai pas cela. Mais, ce que je peux dire, c’est qu’il est extrêmement important que par une large concertation, genre conférence nationale, les forces vives de la Nation puissent définir aujourd’hui où la Guinée doit aller, comment elle doit y aller et quels sont les hommes qu’il faut pour y aller. Cela est nécessaire. Une fois cela fait, le Chef de l’Etat doit se soumettre à toutes les décisions qui seront issues de ces larges consultations. Un chef d’Etat, si génial soit-il, si averti soit-il, si patriote soit-il, doit toujours être à l’écoute des représentants du peuple, réunis en constituante. C’est ce qui fera sa grandeur. Et c’est cela qui aura une porte de sortie véritablement honorable.

De l’avis de bien des Guinéens, le gouvernement de consensus n’a pas encore répondu aux attentes. On l'accuse de s’occuper de ses propres problèmes. C'est la source du malaise actuel ...

Je connais relativement M. Lansana Kouyaté, le Premier Ministre. Nous avons travaillé ensemble pendant trois ans, voire quatre ans, puisque c’est lui-même et Alpha Oumar Konaré qui ont procédé à l’installation à Bamako, le 16 novembre 2000, du Parlement de la CEDEAO. Alpha Oumar Konaré et lui étaient pratiquement mes directeurs de campagne pour que je sois élu président du Parlement de la CEDEAO. J’ai bénéficié d’une grande compréhension du Premier ministre Lansana Kouyaté alors secrétaire exécutif de la CEDEAO pour pouvoir implanter le parlement et lui donner une visibilité. A mon humble avis, le Gouvernement qu’il dirige doit être un gouvernement de mission qui doit s’attacher résolument à  accomplir les missions qui lui ont été confiées par le peuple de Guinée. Je sais qu’il y a des pays qui, se trouvant dans leur situation, ont inscrit dans la Loi Fondamentale que tous les membres du Gouvernement de mission ne peuvent être candidats à quoi que ce soit que s’ils démissionnent au moins six mois à l’avance. Ces précautions ont été prises justement pour que le Gouvernement de mission ne puisse que résoudre les problèmes pour lesquels ils est appelé en mission. Cela devrait être l’idéal. Maintenant, si cela n’a été inscrit dans aucun des accords, la prudence voudrait que réellement, il s’efforce d’être totalement impartial vis à vis de la classe politique dont le rôle est de conquérir et d’exercer le pouvoir. Si le Premier Ministre devait s’engager dans cette voie-là, peut-être, pour plus de clarté, il est plus souhaitable qu’il démissionne, qu’il se remette en position de conquérant du pouvoir et se mette dans des formations politique ou crée une formation politique nouvelle. Cela aura l’avantage de la clarté. Sinon, quand la confusion va persister, on risque d’assister à ce à quoi on assiste actuellement et qui pourrait conduire au déclenchement d’une grève. Dans ce tourbillon, les partis politiques pourraient s’interroger: la grève est dirigée contre qui ? La grève est organisée pour qui ? Et devant le manque de clarté dans la réponse à ces questions, ou des partis politiques qui avaient accepté ce gouvernement de mission, tout d’un coup, s’interrogent pour savoir s’ils ne sont pas en train de tirer les marrons du feu pour des membres de ce gouvernement. Ou bien est-ce qu’ils ne sont pas en train de travailler à la pérennisation du régime du Président Lansana Conté ? Donc, devant la confusion qui règne, il est évident que le Premier Ministre peut ne même pas bénéficier du soutien de secteurs entiers de la vie qui auraient dû normalement le soutenir. Et les réserves des partis politiques peuvent être interprétées de façons multiples. Nous ne voulons pas tirer les marrons du feu pour qui que ce soit. Nous ne voulons pas dans ce conflit, entre le Président Conté et le Premier Ministre prendre parti contre l’un ou pour l’autre. Nous voulons dans cette situation que chacun joue son rôle.

Mais, le Premier ministre a dit clairement qu’il ne démissionnera pas.

Je ne peux ni lui dire de démissionner, ni lui dire de ne pas démissionner. Tel que j’ai cru le percevoir, il n’est pas de nature à démissionner parce que la démission aussi, cela veut dire jeter l’éponge et cela peut être un signe de faiblesse. Par contre, on peut conseiller à tout ami d’agir en toute circonstance dans la clarté. Tout ce qui clarifie son rôle, sa mission, sa place dans l’action politique, aujourd’hui en Guinée, il doit opter pour cela. Et à mon humble avis, si le Premier ministre Lansana Kouyaté veut jouer un rôle politique, être candidat à la présidentielle, il est tout à fait indiqué à mon avis dans ces conditions-là qu'il mette fin à ses fonctions pour éviter le mot démission. Comme dirait le Général de Gaulle « Je mets fin à mes fonctions ». Il met fin à ses fonctions et s’engage dans l’action politique, cela a l’avantage de la qualité. Si réellement cette-fois-ci, il est venu pour résoudre uniquement les problèmes guinéens pour créer de larges libertés démocratiques comme il a commencé à le faire, eh bien… qu’il continue dans cette voie-là et qu’il se dise qu’il est encore jeune. Cinq ans après, il est libre vraiment de prétendre à la magistrature suprême. Ce que je peux recommander à Monsieur Lansana Kouyaté, c’est surtout des suggestions de clarté dans ce qu’il fait.

Pensez-vous que les grèves sont la solution aux problèmes guinéens ?

Je suis mal placé, mais ce que j’ai entendu et lu m’incite à penser que les Guinéens estiment que la voie la meilleure, dans la circonstance actuelle, c’est la concertation. Et j’adhère à cela. J’ai toujours dit que la solution politique est toujours plus rentable économiquement, matériellement et financièrement et que les guerres, qu’elles soient économiques ou politiques, elles se prolongent par la lutte armée et finissent toujours par la négociation. Donc, mieux vaut commencer par là pour épargner des vies humaines, pour éviter des dégâts matériels, des pertes financières. Ne l’oublions jamais.

Propos recueillis par Abou Bakr
du groupe de presse Lynx/ Lance (la Lance n°575 du 30 janvier 2008)

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Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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