 |
Dans cette quatrième partie de son interview, le Colonel Facinet Touré parle du devoir sacro saint du militaire et de la misère des Guinéens qui ne doivent céder à la fatalité.
Que pensez-vous de ce l’on appelle la "montée du phénomène Pivi" dans l’armée ?
Je ne sais pas comment analyser le phénomène Pivi. Tout à l’heure, je disais que rien ne doit justifier un comportement hors norme dans l’Armée. Elle est la meilleure administration qui soit. Quand vous regardez les registres de l’Histoire, vous verrez que presque tous les administrateurs qui étaient en Guinée ou ailleurs, étaient des militaires. Dans l’Armée, rien n’est laissé au hasard. Elle a toujours une façon de trouver une solution à un problème. On ne peut pas se comporter comme ça en se mettant à narguer tout le monde. Cela n’est pas le rôle du militaire. Car, il donne l’exemple de ce tout qui est correct. Une fois qu’on déborde les normes on cesse d’être un soldat.
Quelles sont les raisons qui ont conduit Pivi à une telle attitude ?
Un chef a deux missions. Une mission de commandement et une mission d’éducation. Lorsqu’on commande quelqu’un il faut l’éduquer. Si tu remarques que quelqu’un est entrain de faire quelque chose d’anormal, tu dois lui faire comprendre que ce qu’il fait est mauvais. Mais si on s’appesantit sur la mission de commandement on perd de vue la mission d’éducation.
En tant que militaire de carrière, qu’avez-vous à dire aux jeunes soldats dont les agissements ont créé un fossé entre l’Armée et le peuple?
Comme je l’ai souligné dans mes propos d’avant, il faut que l’Armée comprenne qu’elle n’a pas intérêt à ne pas parler le même langage que son peuple. Au contraire, elle doit faire la fierté de celui-ci. Comme il y a eu des bavures et des dérapages, l’Armée en toute honnêteté présente ses excuses. Je crois déjà que ça commence à se faire et que le peuple accepte de pardonner. On ne doit pas parler de l’Armée avec mépris comme si elle était cette espèce de racailles réunies alors que depuis la nuit des temps, le monde a été dirigé par les militaires. Il ne faut pas se leurrer. Il est vrai qu’il y a des militaires imbéciles comme il y a des civils imbéciles. C’est comme ça. En général, on aime accepter qu’il y ait des imbéciles parmi les civils mais pas dans l’armée. Aujourd’hui, par rapport à ce qui s‘est passé, je crois que l’armée doit présenter ses excuses à son peuple et se réconcilier avec lui. Elle ne perd rien. Présenter des excuses à ton peuple ne ferait que te grandir.
Et nous Armée, nous avons besoin de l’estime et de la considération de notre peuple qui nous a engendrés. En optant pour le métier des armes, nous avons choisi de défendre ce peuple. Ce n’est pas pour le combattre ni pour le terroriser. C’est au contraire pour le protéger contre tout ce qui peut le combattre et le terroriser. Si par mégarde, on lui a fait du tort aujourd’hui, il faut qu’on lui demande pardon.
Comment expliquez-vous le fait que vous ayez encore le grade de colonel alors que la plupart de vos camarades d’armes et certains que vous avez recrutés sont aujourd’hui des généraux ?
Le terme ‘’camarades d’armes’’ est trop. Par ce qu’au regard de l’ancienneté, ils sont venus après moi. Je pense qu’au-delà, chacun a son parcours. Il y en a qui ont des parcours rectilignes, d’autre sinueux et c’est certainement mon cas. Il vous souviendra que moi j’ai demandé ma retraite. Dans la mesure où la loi que nous avons écrite était claire pour dire qu’on ne peut pas être militaire et faire la politique. Comme j’ai voulu faire la politique, je n’ai pas voulu être en porte-à-faux avec cette loi. Il fallait bien que je quitte les rangs de l’Armée, pour devenir civil. Entre temps, les autres ont continué à gravir les échelons.
Vous avez eu la chance d’assumer des responsabilités sous les deux sous régimes guinéens. Est-ce que c’est le même système à votre avis ?
Je refuserais de vous rejoindre sur cette voie. Même si à certains égards, ça semble se ressembler à certains égards (rires). Mais, il ne faut pas perdre de vue que si on a changé de système ou si on a construit une nouvelle maison, on l’a naturellement meublée avec les vieux meubles. On n’a pas importé les Guinéens. La plupart de ceux qui étaient-là sont les mêmes encore qui occupent la nouvelle maison. De là à ce que ces vieux meubles soient remplacés par des nouveaux, il y a encore du temps. Comme on ne peut mettre en pratique ce qu’on a appris, alors quelque fois, on est tenté d’oublier ce qu’on attend de vous pour ne faire que ce qu’on sait faire. Le passé, même si à certains égards, on le désapprouve, il s’éveille en chacun de nous. Pendant combien d’années, on nous a traumatisés avec des slogans comme ‘’honneur au peuple, gloire au peuple’’. Tu te lèves et te couches avec ça. On naît et on grandit dans ça. On est modelé et rompu dans ça. On ne peut sortir de ce traumatisme en un jour en dépit de l’option libérale que nous avons choisie après 1984. D’ailleurs, cela nous demande encore beaucoup d’exercice. Par ce que là, on vous marche sur les pieds et vous les retirer sans rien dire. Alors que c’est vous qui l’avez initié. C’est cela la démocratie. En revanche, dans l’ancien système, c’est tellement facile. A l’époque, l’autorité ne partage rien, ne cède rien et donnait des ordres. D’ailleurs, combien de personnes ont dit ici d’abandonner la démocratie pour retourner à l’ancien système pour faire régner l’ordre. Simplement par ce que les partis n’ont pas joué leur rôle. Il est vrai que les partis servent à conquérir le pouvoir et être à la tête d’un peuple éduqué. Les partis ont pour rôle premier l’éducation de leurs militants. Combien parmi eux le font ? Je n’en connais pas beaucoup.
Connaissant les deux régimes, quel bilan pouvez-vous nous dresser de ces cinquante (50) années d’indépendance ?
Nos ancêtres ont résisté à la pénétration coloniale et ont été vaincus. L’ennemi était plus outillé et mieux formé. Donc, ils ont écrit leur belle page de l’histoire de notre pays. Nos pères et nos grands frères sont venus et se sont battus pour l’indépendance. Ils l’ont réussie et ils ont planté leur jalon qui leur fait honneur. Et nous en sommes fiers. Nous, nous sommes venus à un moment où il faut développer le pays à travers la construction économique. Jusque-là, on ne voit pas grand-chose. Donc, c’est nous qui sommes non méritants. Nous comptons maintenant sur notre postérité qui est malheureusement plus gangrenée par les tares que nous portons. Nous les avons contaminés. Si fait qu’ils s’expriment en région. Ce qui n’est pas de nature de nous sortir de l’auberge. Aussi, de nos jours, on constate qu’ils sont de plus en plus malformés. On a beau dire que c’est cette jeunesse qui est la relève de chaque peuple, moi je me dis qu’en Guinée, ce n’est pas évident. C’est ce qui m’effraie le plus. Quand une personne qui est mal formée est appelée à assurer obligatoirement la relève, le désespoir et le désarroi restent le seul espoir pour l’avenir de ce pays. Les difficultés actuelles qui existent et qui sont nombreuses vont passer d’une manière ou d’une autre. Aujourd’hui, cela me fait mal que le Guinéen se plaigne comme il se plaint, avec tout ce que la nature nous a donné. Toutefois, je me dis que c’est le moindre mal. Le plus grand mal, le monstre, c’est le manque de formation. Quand est-ce qu’on va réussir à combler toutes ces lacunes pour laisser derrière nous des hommes et femmes bien formés pour nous représenter. Tous les jours, je suis rongé par ces soucis. Quand je vois des jeunes étudiants qui ont fait l’université et des études postes universitaires qui ne peuvent pas soutenir une causerie. Qui ne peuvent pas écrire quelque chose de lisible. Je dirais que cela est catastrophique. Après les états généraux de l’éducation, je me demande ce que cela pourrait donner. Les difficultés du moment passeront mais que faire avec des enfants mal préparés. C’est ce qui m’amène à dire le plus souvent que l’avenir de notre pays est sombre, bouché. Il doit interpeller chacun de nous. Même dans nos tombes, nous ne dormirons pas tranquillement si après nous les choses ne se passent pas bien. Concernant le bilan, je pense qu’il faut tout relativiser dans la vie. Quand tu prétends que tu es malheureux c’est que tu n’as observé que ceux qui sont devant toi et qui sont mieux habillés, nourris, logés. Mais, quand tu te retournes, tu te rendras compte qu’il y a d’autres derrière toi qui t’envient toi aussi. Donc, il faut relativiser. Je sais qu’il y a des pays qui sont certainement très malheureux avec des populations qui fouillent à longueur de journée dans des tas d’ordures pour trouver quelque chose à manger. Nous, nous ne roulons sur de l’or, nous manquons d’eau et d’électricité. Ceci est vrai mais nous ne sommes pas les plus malheureux que la terre porte. Seulement, à nos frères qui crient au scandale dès qu’il y a coupure de courant ou manque d’eau, nous leur disons qu’ils ont raison aujourd’hui. On devrait avoir beaucoup de courant et d’eau. Mais si on ne l’a pas, eux au moins, ils doivent s’estimer heureux par le fait qu’ils ont une ou deux fois le courant par semaine par rapport à nos parents qui sont au village, à la campagne. Ces parents qui nous ont engendrés et qui ont prié Dieu pour qu’IL leur donne des enfants meilleurs à eux. Depuis qu’ils nous ont mis au monde, ils continuent à aller puiser l’eau dans les marigots et à s’éclairer au feu de bois. Ils n’ont pas besoin d’appuyer sur un bouton pour avoir la lumière. Nous n’avons pas été capables de le leur donner. Est-ce que quelque part ce n’est pas une forme de malédiction que nous traversons. La finalité de tous ces systèmes économiques que nous connaissons c’est le mieux être de la population. Partout où on ne trouve pas cela, au finish, on conclut à l’échec. Donc on a échoué. Il faut savoir s’arrêter, analyser et rectifier le tir. Toutefois, nous devons continuer à persévérer. On doit apprécier le bon côté mais on ne doit cependant pas s’appesantir trop là-dessus. Il faut fouine pour exhumer tout ce qui est mauvais pour que l’on se qualifie. Qu’on sache qu’il y a une sorte d’épée de Damoclès suspendue sur nous. C’est comme ça que je conçois le rôle du journaliste. Et je pense que c’est ce qui permet aux responsables à tous les niveaux de se comporter bien. Si le journaliste fait son boulot comme tel je crois qu’il aura fait œuvre utile. Tout ce qu’on fait on doit le faire honnêtement et proprement pour être quitte avec sa conscience. Vous n’avez pas été décoré le 2 Octobre. D’autres l’ont été. Quand vous êtes couché la nuit seul dans votre chambre, vous réfléchissez et vous faites le bilan de votre vie. Votre apport dans votre pays, à vos semblables, vous dormez certainement du sommeil du juste comme on le dit. Par ce que votre conscience est satisfaite. Un autre aura été décoré le 2 octobre. Une fois couché chez lui, il est en prise avec sa conscience qui lui dit qu’il n’a pas mérité. Toi-même tu sais que tu n’as pas mérité. Seul à l’intérieur de sa chambre, il se presse pour enlever sa médaille. Par ce qu’il sait dans son fort intérieur qu’il ne l’a pas mérité. L’homme doit être toujours quitte avec soi et évoluer dans toutes ses dimensions.
Réalisée par Camara Moro et Samory Keïta L’Indépendant, partenaire de www.guineeactu.com
|
 |