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Effectivement à la suite de ce complot raté, il y a eu comme vous l’avez dit des incidents malheureux qui se sont transformés en chasse aux sorcières contre certaines personnes appartenant à la même communauté linguistique que le colonel Diarra Traoré. Comment cette situation qu’on disait sous contrôle a-t-elle pu finalement dégénérer en violence ethnique ?
Ah bon ! C'est-à-dire … Evidemment le pouvoir c’est comme une espèce de forêt sacrée. Tant qu’on n’est pas là-dedans, on ne peut pas se faire une idée exacte de ce qui se passe. Même si on vous le conte. Et celui qui va vous le conter ne touchera qu’une infime partie mais pas le tout. C’était en janvier d’abord, on avait enregistré une tentative. Je vous le précise, soit dit en passant, que je n’appartenais ni à la commission d’enquête et je n’étais non plus l’interrogateur. D’ailleurs, l’homme qui était le moins présent en Guinée c’était moi. Parce que partout on parlait de réunions de chefs d’Etat, de ministres des Affaires étrangères, c’est moi qui y allais. J’étais tout le temps dans une salle de conférence, une chambre d’hôtel ou entre deux avions. Par finir, j’en avais eu marre moi-même. Donc j’étais moins au courant de ce qui se passait dans mon pays qu’ailleurs. Comme je le disais tantôt en janvier, il y eu une première tentative.
D’après le rapport de la commission d’enquête qui avait suivi, toutes les personnes mises en cause dans ce complot étaient toutes des Malinkés. Mais le Président Conté, je me rappelle a dit : ‘’après tout ce que nous avons subi, aujourd’hui nous avons le pouvoir, est ce que nous allons maintenant nous faire du mal. Que ceux qui ont des mauvaises idées s’en débarrassent. Nous devons tourner cette page, a-t-il lancé. Il a ensuite ordonné le retour au sein de l’armée de tous ceux qui ont été arrêtés. Les archives sont là pour l’attester, le Président Conté a dit cela. Après il y a eu ce qu’il y’a eu encore. C'est-à-dire quand on réveille quelqu’un, on vous dit : ‘’vous êtes Premier ministre dans un gouvernement’’. Vous n’avez pris aucun risque, vous n’avez rien fait ; Ah !!! La tentation est grande pour dire, si je tente un peu je serais Président. Oui. C’est ce qui s’est passé le 3 Avril, nous avons fait notre coup. Nous avons pris des risques. Nous n’avons pas associé le colonel Diarra., Jusqu’au moment où moi je lisais mon premier communiqué à la radio, Diarra dormait au village CBG. Voilà la vérité. Mais nous nous sommes dit, dans un gouvernement où il y a une place de président, il y a une autre place de Premier ministre, ce jour là on avait dans l’armée à Conakry deux colonels. Celui qui a conçu et réalisé le coup avec nous, prenait automatiquement la présidence et l’autre la Primature, c’est tout. C’est ainsi qu’il s’est retrouvé au poste de Premier ministre. Mais les prétentions ont été outre malheureusement. De toute façon, je crois que l’exercice du pouvoir n’a jamais rassemblé. C’est un peu comme le partage du butin entre des truands. Ils sont d’accord jusqu’à ce qu’ils soient en face du partage. Moi je regrette très sincèrement. Peut- être si on a rendu service à la Guinée, ce pourrait être mon réconfort. Mais je regrette sincèrement le fait que Dieu nous a donné la possibilité d’exercer le pouvoir. Parce que, nous étions très amis, solidaires. Nous étions comme des frères. Tu touches à un, tu as touché à l’autre. Et depuis qu’on a exercé le pouvoir, nous - là, on se regarde en chien de faïence. Tout ce qui nous a liés des années durant s’est effrité au gré de l’exercice du pouvoir. Je crois que je le regretterais toujours. Partout où je vois deux amis qui cherchent à conquérir le pouvoir, je le leur déconseillerais. Sauf si je ne réussi pas. Vous pouvez croire qu’il ne vous séparera pas. Mais en réalité c’est faux. Une fois dans les rênes du pouvoir, chacun voit les choses à sa manière, réagit à sa façon, perçoit les choses différemment, dans l’action chacun à ses visées. Finalement, vous devenez des étrangers comme si vous ne vous êtes jamais connus. Aujourd’hui, nous ne sommes plus comme nous étions. Malheureusement ce capital d’amitié, de solidarité, de fraternité, on l’a perdu pour quelque chose de temporel, de passager, éphémère. On a foutu en l’air sur l’autel de l’exercice du pouvoir ce qui nous a unis, uni nos familles et qui aurait dû continuer à unir notre postérité.
Vous regrettez d’avoir exercé le pouvoir. Quelque part vous avez cherché à un moment le pouvoir. Vous avez été candidat aux présidentielles de ‘’93’’ non ?
Oui bien sûr ! Vous et moi nous nous mettons ensemble avec conviction pour des causes nobles pour notre pays. Si en chemin, vous me donnez un coup de pied, ne soyez pas étonné que je vienne dire j’ai ma part, ma contribution moi aussi à apporter à l’édification de mon pays ; si vous, vous ne voulez pas que je mette à vos côtés mes compétences, mes possibilités, pour aider mon pays. Eh bien ma foi, je vais tenter ailleurs. Voilà ce qui s’est passé. Vous savez ce qui fait la valeur de la démocratie, c’est la contradiction, la différence des idées. C’est aussi de cette contradiction que jaillit la lumière. Il faut le reconnaître que nous n’avons pas fait sien cette règle dans nos cultures. Chez nous ce qui prévaut encore est celle : ou bien tu es de mon côté, ou tu es simplement mon ennemi. C’est tout ce que nous connaissons. En démocratie, c’est la pluralité d’idées, d’opinion. Sans passion, je cherche à te convaincre par des arguments, à me rallier et inversement. Mais en aucun cas cela doit nous amener à la violence. Il y a des familles qui sont divisées depuis très longtemps à cause de la politique. Donc avec l’instauration du multipartisme intégral, j’ai voulu, dans ma modeste compétence, apporter un plus à mon pays, on a vu partout où je suis passé ce que j’ai pu faire. J’estime que si je vis encore et garde une bonne santé je peux. C’est pourquoi quand les rebelles sont arrivés à Pamelap, moi j’étais à Paris où j’étais sous traitement pour mes yeux ; J’en avais pour trois semaines, mais je n’y ai fait que cinq (5) jours. Dès que j’en ai été informé. Pourtant je ne suis pas militaire d’active. Illico, je suis revenu. J’ai repris ma tenue et mon arme, je suis allé au front. Je suis un soldat qui a la chance malgré l’âge de jouir de toutes mes aptitudes, je viens me coucher. Qu’on tire mes parents jusqu’à venir me tuer, non ! Si je dois mourir que j’aille mourir sur le front. C’est aussi simple que ça. En politique, je pouvais apporter quelque chose. En soldat c’est prouvé que là aussi, rien ne m’y obligeait. Personne ne pouvait me donner l’ordre là. Mais par conviction, je suis parti. Tout le monde a vu comment les combats ont été traités ici à Pamelap contrairement à Guékédou et autres.
Vous nous avez décrit plus haut comment le coup Diarra a été déjoué. Cependant en se référant à d’autres versions, on dit que cette tentative de pustch a été avortée, scellée bien avant même le départ du chef de l’Etat, le président Conté pour ce sommet de Lomé. Et que tout ce qui a été dit n’est que montage. Qu’en dites-vous ?
Bon, vraiment… Je vous ai dit cela à mots voilés. Je vous ai dit que le pouvoir c’est la forêt sacrée. Il y a beaucoup de choses qu’il est difficile de comprendre. Mais moi aussi…Votre version là je l’ai lue sur le net. Est-ce que c’est comme ça ? Je n’en sais rien. Mais je l’ai quand même lu sur le net. Il y a beaucoup de choses qui m’amènent à ne pas y croire. Toutefois les camarades que nous avions laissé sur place confirment le complot Diarra était un véritable complot ; Il avait des amis aussi malinkés comme lui qui sont allés dans la fièvre de ces préparatifs jusqu’à lui dire d’y renoncer. Ceux-ci nous en ont parlé également. Alors où est la vérité, Dieu seul sait maintenant ?
Parlons toujours de l’armée. Dans quelque jours notre armée sera cinquantenaire (entretien réalisé à la veille du 1er novembre). Brièvement, est-ce que vous pouvez nous parler des hauts faits de cette institution. Bien avant, puisque nous sommes dans la chancellerie nationale dont vous êtes le secrétaire général, parlons des décorations qui ont eu lieu le 2 octobre dernier. Comment avez-vous procédé au choix des récipiendaires ?
Pourquoi cette année, pas les autres années antérieures ?
Parce que dans l’opinion nationale beaucoup continuent de s’interroger sur ce que certaines personnalités décorées ont pu bien faire pour mériter des médailles d’honneur ?
Vous devez savoir que tout acte, toute entreprise humaine, suscite des critiques qu’elles soient subjectives ou objectives. Pour décorer, on prend ceux qu’on croit bons. Alors qu’ils ne sont pas forcément bons ou meilleurs. Mais c’est toujours ainsi. En décorant on cherche à sanctionner des qualités, des vertus. Comme l’a dit quelqu’un : ‘’la vertu c’est le juste milieu entre deux extrémités fâcheuses. L’une par excès, l’autre par défaut. Donc comment trouver ce ‘’modus vivendi’’ en tant qu’être humain aux facultés limitées ; comment peut-on décorer et que tout le monde soit d’accord, c’est réellement le méritant qu’on a décoré. Il y a des critères à la portée de tout un chacun. Il y a aussi des critères à la discrétion du décorateur. S’il se trouve que tout le monde n’est pas instruit de ces critères discrétionnaires, naturellement, ils réagissent tout de suite en disant ils (les récipiendaires) n’ont pas mérité. Mais moi je me dis toujours que tout le monde mérite une décoration. Parce que tous les jours que fait Dieu, du levé du soleil jusqu’au soir, au moment où on y revient, infailliblement on fait quelque chose d’utile pour le pays. Ç’est évident pour tous les âges et pour tous les sexes. Donc par conséquent, on mérite d’être décoré pour vous encourager, vous stimuler à faire davantage, à faire mieux. Que l’on pose des actes et qu’ils soient critiqués, je dirais tant mieux, pour l’avenir de la démocratie dans notre pays. Souhaitons que ce comportement aille de l’avant. Cela constitue une sorte d’alerte pour les gouvernants, pour leur dire que le peuple a les yeux attentivement braqués sur tout ce qu’ils vont désormais poser. Ces critiques et observations représentent de meilleurs garde- fous pour contenir les abus et autres divagations des autorités. Pour ce qui est de l’armée, je parlerai du cas de mon ami le président Lansana Conté et moi. Nous étions deux sergents dans les rangs de l ‘armée française en Algérie. C’est là que nous avons donc voté. Nous avons rejoint le bercail par la suite. Moi je suis rentré en Guinée le 18 octobre 1958 à bord d’un bateau « le Général Mangin. » On nous a accueillis ici avec la fanfare et conduits au Camp Mangin, actuel Camp Samory Touré. Le général Conté est venu si mes souvenirs sont exacts en décembre 1959. Nous étions au célibatérium du camp Samory actuel. Il y avait 7 chambres. La première chambre était occupée par le sergent Facinet Touré, la deuxième sergent Lansana Conté ; la troisième sergent Fassa Diallo, la quatrième sergent Mamadou Mansaré, la cinquième sergent Sory Kéïta, la sixième Billy Nankouma Kéïta, la septième chambre sergent Bobo Barry, qui a été pilote commandant de bord. Il est d’ailleurs décédé. Voilà les 7 sergents célibataires endurcis qui logeaient au célibatérium du camp Samory. Nous y avons commencé à travailler. Les sergents Lansana Conté, Mamadou Mansaré, Fassa Diallo, sont employés comme secrétaires à l’état major. Le sergent Facinet Touré a créé le Bataillon du Quartier Général avec le capitaine Abou Soumah. Nous avons recruté tous les enfants là. Feu Kerfalla Camara et d’autres, tous sur les bancs de l’école nous les avons envoyé en formation en Union soviétique. On n’a pas de grand frère au sein de l’Armée. Non ! Tous ce sont nos enfants et voilà. Il faut reconnaître que l’Armée guinéenne a connu sa période de vache maigre de vache grasse.
D’abord lorsqu’on avait Kéïta Fodéba comme ministre de la Défense, il a eu à prononcer publiquement dans un discours qu’il fera de l’armée guinéenne la parure de la République. Faut-il le reconnaître, il s’y est employé. Parce que c’était un artiste. De ce fait, il a tenu à modeler l’armée, à l’habiller, à l’équiper proprement et très bien. Il est vrai qu’elle s’est bien portée jusqu’à ce qu’on décide de la politiser, d’introduire la politique dans l’armée, de créer des comités qu’on disait CUM (Comité d’unité militaire) que les subordonnés ne se mettent pas au garde- à vous, pour saluer son supérieur, ce soldat que tu as recruté et formé tous les vendredis, il faut que tu viennes t’asseoir devant lui, il te raconte des bêtises. Il ne comprend même pas ‘’viens lâcher’’. Mais parc que …. Il y avait la loi du nombre. Et ces cadres du CUM disent ces officiers nous commandent dans les rangs et dans les bureaux. Mais au comité, puisque nous sommes plus nombreux, nous aussi on va voter pour les plus petits. Voilà ce qui a commencé à dénaturer toute l’armée, à tout foutre en l’air. Et petit à petit…Mais il faut avouer que jusqu’en 1984 quand même, il y avait quelque chose, on pouvait être fiers. L’armée était une armée très professionnelle, bien formée, bien disciplinée. Je crois que quelque part il y a eu relâchement. Le contact aussi avec l’extérieur, les combats contre les rebelles qui n’ont pas de lois de règles nous ont contaminés, contaminé nos hommes qui, pour la plupart se sont comportés comme ces rebelles. Ils font fi de toutes les règles et lois. Aujourd’hui en tant qu’un des fondateurs de cette armée, j’ai le cœur meurtri quand j’observe certaines choses. La signification de l’armée est autre que ce qu’on lui donne aujourd’hui. Nous, on nous disait que le salaire que le soldat perçoit est le prix de sa vie. Quand un danger est là au moment que le civil se camouffle sous son lit, le soldat est appelé à en découdre frontalement. Et ce civil, le salaire qu’il perçoit, sert à entretenir sa vie. Donc quand un soldat a une autre conscience de son rôle, de sa mission au sein de la société, il y a des comportements qu’on n’a point besoin de lui dicter. Le soldat, le militaire don c, doit être le modèle, l’exemple de courage, de vertu, d’obéissance, de discipline au sein de sa société, contrairement à ce que l’on croit le vrai. Et le bon militaire n’aime pas la guerre, parce que simplement il en connaît les conséquences. Notre armée a alors eu des hauts faits de guerre. Elle a contribué à la libération de beaucoup de pays africains. Elle est intervenue dans de nombreux conflits pour sauver ce qui devait l’être ; si elle ne fait pas attention, ne se ressaisit pas aujourd’hui, elle va sortir de l’histoire par la petite porte. Il y en a parmi les soldats qui sont en train de se laisser entraîner dans les égarements. Notre peuple doit être fier de nous. Donc ressaisissons-nous. Les jeunes doivent se ressaisir. Il ne faut pas qu’ils s’inspirent de ce qui se passe actuellement de par le monde en mauvais. Ils doivent s’inspirer de l’exemple de leurs devanciers qui les ont formés, encadrés dans cette armée et qui les ont conduits à des combats loyaux et soutenables. Toutes les armées de la sous région nous font confiance. Elles sont autant que toutes respectueuses de notre armée (l’armée guinéenne) cette confiance ne mérite d’être troquée contre quoi que ce soit.
Réalisée par Camara Moro et Samory Keïta L’Indépendant, partenaire de www.guineeactu.com
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