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Depuis la création, le 8 février 2010, du Conseil National de la Transition (CNT), l'organe législatif provisoire, dirigé par Mme Rabiatou Sérah Diallo, les Guinéens ne cessent de se poser des questions sur la composition, le fonctionnement, les attributions et la finalité de cette institution. La rédaction de guineeactu.com a rassemblé toutes ces interrogations et les a soumises à la Présidente. Dans l'interview qui suit, elle y répond sans détour, dans un langage simple et clair, en livrant, au passage, quelques résultats, encore maigres certes, mais déjà satisfaisants, obtenus par le CNT et qui augurent un avenir meilleur pour la Guinée.
Guineeactu.com: Comment expliquez-vous la faible représentation des femmes au sein du CNT, alors que vous ne cessez d'insister sur leur importance pour le pays?
Rabiatou Sérah Diallo : Parmi toutes les institutions qui ont été installées en Guinée, je pense que le CNT n'est pas en reste pour ce qui est de la représentation des femmes. D’ailleurs, j’ai reçu des félicitations de toutes parts, parce que j’ai pris en compte les femmes, qui ne sont malheureusement pas très organisées. J’ai pu arriver à jouer de tout cela pour que les femmes soient réellement représentées. Elles occupent une bonne place dans le bureau exécutif du CNT.
Gardez-vous l'espoir que l'ANR, l'Alliance Nationale pour le Renouveau, reviendra sur son refus d'accepter la représentation que vous lui proposez, qu'elle trouve trop faible par rapport au nombre total de partis qui la compose, c'est-à-dire pas moins d'une trentaine ?
Je ne peux pas vous dire le nombre de partis que compte l’ANR. Ce que je sais, c’est qu’on a octroyé 3 places à chaque alliance dans le CNT, quel que soit le nombre de partis qui la compose. C’est 3 postes par alliance, à l'exception de l'ANR qui en a eu 5. Je pense que ce n'est pas le nombre de places qui compte, ce qui compte c'est le pays. Même si c’est une seule place qui était attribuée à l’ANR, celle-ci devrait pouvoir apporter sa contribution. D’ailleurs, j’apprends par les médias que Bhoye, qui est membre de l’ANR, se dit prêt à rejoindre le CNT. Il ne s’agit pas d’être du CNT ou du Gouvernement pour apporter sa contribution. Ceci est un faux débat. On peut apporter sa contribution même si on n’est pas membre du CNT. Je pense que la place de l’ANR est toujours au sein du CNT. Il faudrait qu’on tourne la page ensemble. Ce que je retiens, c’est que le président de l’ANR est celui de l’UPR, que feu Siradiou Diallo dirigeait, un grand rassembleur. Siradiou n’a jamais claqué la porte, quelles que soient les difficultés. La politique de la chaise vide ne paie jamais. Il faut aller dans le sens de l’histoire. Même d'ici Genève, j’ai appelé mon frère Ousmane pour lui dire qu’il faut que l’ANR vienne au CNT. On a besoin de tout le monde et CHACUN doit apporter sa contribution pour sortir la Guinée de la crise. J’espère que cet appel sera entendu.
Sur quelle base légale, modifiant l'Accord de Ouaga du 15 janvier 2010, le nombre des membres du CNT a-t-il été augmenté, et quelle autorité l’a décidé ?
Il ne s’agit pas de dire quelle autorité l’a décidé. Nous avons analysé l'Accord de Ouaga, et puisqu'il est question de la Constitution, on ne peut pas exclure ceux qui gèrent la loi. C’est un des critères essentiels de décision. A titre d'exemple, la communication et les médias ne figuraient pas dans l’Accord de Ouaga. En plus de cela, nous parlons de réconciliation nationale. Nous avons pensé que le lieu n’était pas indiqué pour exclure les uns ou les autres. Il fallait rassembler tous les acteurs, surtout qu’il y avait déjà un accord précédent qui était légalement signé par les Forces vives et l’ancien président Dadis. Tout le monde était d’accord pour faire participer tous les acteurs. Nous avons dit que la paix n’a pas de prix. Le Président intérimaire était vraiment d’accord d’élargir le CNT, parce que dans la lettre de mission, nous avons aussi pour tâche principale la réconciliation nationale. Donc, on s’est dit qu’on ne va pas créer des problèmes au niveau de la mise en place du CNT. C’est pour cette raison que tous les acteurs étaient dans la première répartition. Nous avons pris en compte tout cela pour ne pas exclure les uns ou les autres. C’est pour cela que l’on s’est retrouvé à 159 au lieu de 101. Dans le premier accord, on était à 163. Tout le monde était d’accord sur 163 personnes. Donc, il n’y a pas de raison aujourd’hui de dire c’est 101, ceci ou cela. On ne pouvait pas ne pas amener les autres acteurs. Moi je pense que l’essentiel ici, ce sont les Guinéens. Il faut leur faire confiance, il faut qu’on aille de l’avant pour sortir le pays de la crise.
Alors que la période dévolue aux travaux du CNT est très courte, et que les travaux n’ont même pas démarré, pourquoi prenez-vous le risque de vous absenter deux semaines durant ?
C’est vous qui le dites. Les travaux ont bel et bien démarré. J’étais là [à Genève], au mois de février dernier, quand le décret de ma nomination est paru. Immédiatement, sur place, j’ai pris des engagements avant même de prendre fonction. J’ai soumis une requête au directeur général du BIT pour lui demander de bien vouloir accompagner la transition sur : 1° le dialogue social, parce que je sais que la Guinée en a besoin. C’est le déficit de dialogue qui a amené toutes les crises. 2° sur l’emploi jeune et l’entreprenariat féminin, une de mes préoccupations. J’étais ici et je n’avais pas encore pris mes fonctions de Présidente du CNT. Dès que je suis rentrée à Conakry, avec les deux autres vice-présidents et d’autres bonnes volontés, nous avons accéléré le processus, collecter les documents, travailler à la composition du CNT, adressé une lettre circulaire à tous les acteurs, pour qu’ils nous proposent des noms pour constituer le CNT. Nous avons fait un communiqué et nous nous sommes mis à l’œuvre pour que le décret de leur nomination puisse voir le jour. Et dès que cela a été fait, nous n’avons pas attendu l’investiture pour mettre en place ou faire un communiqué appelant à une rencontre de tous les membres du CNT en vue d'une première rencontre. J’avoue que seuls les Guinéens qui devaient venir de l’extérieur n’étaient pas encore là. Nous avons tenu la réunion, nous avons pu faire un projet d’ordonnance pour le fonctionnement du CNT. Il a été soumis et adopté au niveau du CNT. Nous avons pu mettre en place 9 commissions, qui devaient commencer à fonctionner. Parmi ces 9 commissions, vous retiendrez qu’il y a la commission constitutionnelle, celle du code électoral, la commission de la communication, la commission du suivi de l’action gouvernementale, la commission du suivi de la CENI, la commission de la réconciliation nationale et de la défense des droits humains, etc. Nous avons pu mettre en place le comité exécutif de 17 membres, le cabinet du CNT. Toutes ces structures fonctionnent. Je suis membre du conseil d’administration du BIT. J’ai fait une requête et suite à cette requête, le BIT a envoyé deux missions pour faire l’état des lieux. Il fallait, premièrement, en tant que titulaire, que je sois là [à Genève] ; deuxièmement, que je vienne soutenir la requête que j’ai faite pour accompagner le CNT. C’est le résultat que j’ai obtenu avec la Francophonie, qui a déjà réagi. Nous aurons un expert en droit constitutionnel pour aider la commission dans sa réflexion ; mais aussi avec le BIT, nous allons commencer un séminaire pour tous les membres du CNT, à partir du 5 avril 2010. C’est dire que les commissions fonctionnent déjà et sont coordonnées par mes adjoints et le cabinet. On a décidé de tenir une séance plénière par semaine pour évaluer ce qui se passe au niveau de chaque commission. Jusqu’à maintenant, les renseignements que j’ai, c’est que ça marche. Et parallèlement, nous arrivons à rencontrer les institutions internationales telles que l’Union européenne, la Francophonie, le PNUD, les Etats-Unis. En mon absence, les mêmes discussions ont continué. C’est un travail d’ensemble qui est fait. Il ne concerne pas uniquement la Présidente du CNT ni le Premier ministre ou le Président par intérim ou encore la CENI. C’est tout le monde, même ceux qui ne sont pas membres du CNT, chacun doit apporter sa contribution pour que tout fonctionne. J’ai dit, avant l’investiture, que le CNT avait déjà commencé sa fonction, l’ouverture solennelle de la première session pour lancer les travaux. Actuellement, tout le monde est attelé au travail. Dès que je vais rentrer, les plénières vont continuer pour évaluer ce qui a été fait et ce qui reste à faire.
Que pensez-vous des déclarations de certains membres du CNT qui ont dit que personne ne sera exclu, entendant par là qu’ils feront en sorte que ni les audits, ni la limite d’âge ne viennent empêcher un citoyen, serait-il un délinquant économique ou un Mathusalem d’être candidat ?
A cette question, je vous réponds, en tant que présidente du CNT, qu’on est en train de revoir la Loi fondamentale. C’est elle qui pourra nous amener aux élections et c’est tout le monde qui va adopter cela. Ce n’est pas ma seule voix qui compte ou le vœu du Président de la transition. C’est la volonté populaire qui sera faite. Moi je pense que ceux qui disent que tel ou tel doit être exclu ont tort, pour le moment personne n’est exclu. C’est pour cela qu’il y a les recensements, c’est pour cela que tout le monde doit pouvoir s’impliquer. C’est pour cela aussi qu’avec l’appel lancé par le Président par intérim, il faut que tout le monde accepte qu’on aille vers la démocratie pour sortir notre pays de la crise. Il ne s’agit pas d’en faire un problème personnel. Pour moi, il s’agit d’abord de mon pays, parce que le retour à l’ordre constitutionnel est un passage obligé pour tout ce qu’on est en train de faire. Il faut qu’on s’accorde d’abord à ce niveau, que chacun doit apporter sa contribution. il ne s’agit de se frapper la poitrine en disant « Rabi va dire ou Rabi préfère ». C’est cela aussi la démocratie. On échange pour mettre en place un cadre de concertation qui sera bon pour le pays. Il faudrait que la préoccupation première de tout Guinéen soit d’abord : comment sortir le pays de la crise. C’est de haute lutte que nous avons obtenu l'Accord de Ouaga. Il n’y a pas de raison aujourd’hui que nous reculions, il faut qu’on aille de l’avant.
Que pensez-vous de certaines indiscrétions provenant du CNT, selon lesquelles l’on voudrait laisser au Président élu le soin de toiletter définitivement la Loi fondamentale en ce qui concerne précisément l'âge et les audits évoqués ci-dessus ?
Cela n’engage que leurs auteurs. Moi je suis présidente du CNT, je représente tout le peuple de Guinée. Je ne peux pas me hasarder à m’exprimer sur des rumeurs ou sur ce que certains disent discrètement. Ce qui doit se dire au grand au jour, c’est sur cela que je dois discuter. Pour le moment, je ne peux rien affirmer. Je ne me hasarderai pas à aller vers vos allégations.
Un membre du CNT, Dr Bah Mahmoud Ben Saïd, qui est particulièrement engagé pour le vote des Guinéens de l’étranger a dénoncé, entre autres, le fait que nous ayons des ambassades dans des pays comme le Japon, ou même ici la Suisse, et que des Guinéens résidant dans ces pays ne puissent pas voter. Que pensez-vous du recensement exclusif des Guinéens de l’étranger et de leur participation au vote ?
Il faut que les Guinéens sachent ce qu’ils veulent réellement. Comme il est membre du CNT, qu'il pose le problème au niveau du CNT, on va en discuter. Il y a un problème de moyens, on est dans une crise. Si on ne fait pas attention, le Niger va faire ses élections pendant que la Guinée sera encore dans la crise. Nous avons la date du 27 juin 2010, le Rwanda a celle du 28 juin. Ces pays vont aller aux élections comme tant d’autres. En Guinée-Bissaü où on était dans une crise, on n’en parle plus aujourd’hui. Le Gabon… Il faut que les Guinéens sachent ce qu’ils veulent réellement, parce des moyens ont été engagés pour cet enrôlement. De toutes les façons, ce qui reste vrai, c'est qu'on ne peut pas avoir l’enrôlement à cent pour cent avant d'aller à une élection, même dans les pays les plus développés. Mais avec ce qui est déjà fait, si on estime qu’avec cela on peut sortir le pays de la crise, sortons d’abord de cette crise. C’est une chose primordiale. Le recensement des Guinéens de l’extérieur a été décidé d'un commun accord avec la CENI et les leaders des partis politiques. Ensemble, ils ont ciblé les pays qui devaient être encore rajoutés. La CENI ne pouvait pas le faire toute seule. Selon le président de la CENI, c’est en accord avec les partis politiques que ce choix a été fait. Si le recensement ne couvre pas tout le pays, pour le moment acceptons ce qui est déjà fait, allons vers les élections pour sortir le pays de la crise. J’insiste là-dessus. Parce qu’on va se mettre à dire : « il faut que tout le monde soit recensé ou bien il faut faire ceci, il manque cela ». Or, on ne sait pas ce qui peut arriver demain. Ayons pitié de notre peuple pour le sortir avant tout de la crise.
Quelles mesures concrètes envisagez-vous, et quelles sont vos intentions personnelles, pour le déroulement d’un vote libre, transparent, duquel sortira victorieux celui qui l’aura réellement mérité ?
Moi, je me dis d’abord : la première des choses, c’est l’engagement que nous avons pris. Personnellement, je n’ai aucune prétention ni maintenant ni après. Ce que je veux, c'est remettre le pays sur les rails, le sortir de la crise. Et puisque j’ai pris cet engagement, j’ai cette volonté, les membres du CNT ont cette volonté, je suis sûre et certaine que d’autres Guinéens ont cette volonté de sortir le pays de la crise. On ne peut pas échanger cela contre autre chose. C’est cette volonté qui m’anime. Quand j’ai écouté le Président intérimaire, de Dakar, il a dit qu’il lance un appel à tous les Guinéens qui veulent sortir le pays de la crise, qui veulent aller vers la démocratie. Il a dit le jour de l’investiture que l’armée ne fera rien pour empêcher des élections libres et transparentes. D’abord, les militaires ne sont pas candidats. Le terrain est neutre. S’il y avait des tiraillements à ce niveau et s’il y avait une candidature militaire, on pourrait dire qu’il y aura des élections truquées. Avant on avait douté d’eux. Il y a eu des morts. On ne voulait pas qu’ils soient candidats. Les membres du CNT ne sont pas candidats, les membres du Gouvernement ne le sont pas. Ce sont les acteurs qui veulent aller au pouvoir qui vont combattre ensemble. Il faut que chacun s’implique pour qu’il y ait un minimum de transparence et qu’on aille vers la démocratie. Nous en avons besoin. La Guinée a été la première à accéder à l'indépendance. Mais aujourd’hui, si vous allez au Sénégal, au Mali ou au Burkina, vous constaterez qu'ils sont tous plus avancés que nous. Il faut que le Guinéen prenne conscience de son état actuel. C’est honteux pour nous. Si c’est une malédiction, essayons de prier Dieu afin qu'il nous pardonne et que nous tournions la page. Ce n’est même pas pour nous, mais pour nos jeunes sans emploi. Nous, nous n’avons plus rien à gagner. Pensons aux générations futures, remettons le pays sur les rails. Et cela ne peut se produire sans la démocratie. Cette démocratie, cette transparence, c’est tout le monde qui doit contribuer à le faire. Il faut que les gens cessent de corrompre les corruptibles. Il faut que cesse l’intimidation. Que chacun se dise: je lutte pour mon pays, pour le sortir de sa situation actuelle. J’aime souvent dire que chacun doit méditer et se demander: « Qu’est-ce que j’ai fait pour mon pays? Qu’est-ce que je dois faire demain pour que le pays aille de l’avant? ». On ne peut pas laisser le travail à une seule personne. C’est parce que la Constitution était taillée sur mesure qu’on laissait trop faire. Le Guinéen est trop résigné, il y a eu trop de dérapages. C’est ce qui a conduit à cette situation. C’est un enchaînement. La vérité a manqué, il faut qu’on ose le dire. Moi j’aime bien qu’on me critique, parce que si on ne me dit pas mes défauts, je ne peux pas m’améliorer. Mais les critiques positives, constructives, oui. Critiquer pour critiquer, pour détruire, je ne regarde pas, je continue mon chemin. Car ce qui reste vrai, c’est que le mensonge prend toujours l’ascenseur, il va vite ; la vérité, elle, emprunte les escaliers : tous les deux ne vont pas arriver en même temps. Mais quand la vérité arrive, le mensonge reprend le même ascenseur pour descendre. Telle est ma philosophie.
A quand la promulgation de la loi électorale fixant les conditions d'éligibilité?
Je ne peux pas répondre à cette question puisque les travaux ne sont pas encore terminés.
Propos recueillis par Adjidjatou Barry Baud Pour www.guineeactu.com
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