jeudi 1 juillet 2010
Interview de Mahmoud Ben Saïd
Mahmoud Ben Saïd

Il n’y a pas si longtemps, on ne le connaissait presque pas en Guinée, en tout cas pas le grand public. L’homme est apparu sur la scène guinéenne par la grande porte, en briguant la tête du CNT, un organisme législatif créé pour assurer une partie de la Transition en Guinée, au lendemain des événements du 28 septembre 2009. Plus d’un Guinéen s’est alors posé des questions sur la capacité de Ben Saïd à diriger une telle institution.

Mais, après son intégration, toute logique, au sein du trio de direction de l’équipe que dirige Hadja Rabiatou Serah Diallo, M. Mahmoud Ben Saïd a fait ses preuves en quelques mois seulement de travail acharné. En outre, auparavant, il avait pu rassembler une somme d’idées riches d’enseignements dans deux ouvrages publiés il y a peu de temps, l’un à la suite de l’autre.

Avec un œil aussi avisé sur l’actualité guinéenne, M. Ben Saïd livre aux lecteurs de guineeactu.com, dans cette interview-confidences, ses réflexions condensées sur les bouleversements sociaux intervenus en Guinée, avec la disparition du Général-Président Lansana Conté, suivie aussitôt de l’avènement du CNDD, relayée par l’intermède d’une Transition assurée par le Général Sékouba Konaté.

Mais Mahmoud Ben Saïd ne s’arrête pas aux simples constats, puisqu’il partage avec les lecteurs sa vision d’un avenir radieux avec un plan agricole inspiré de son expérience japonaise, qui pourrait conduire le pays à l’autosuffisance alimentaire. Suivons-le dans son cheminement.

Guineeactu.com : Monsieur Ben Saïd, pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs, qui aimeraient savoir, par exemple, comment un agroéconomiste a pu se retrouver au sein du ministère de l’Industrie à Conakry, puis devenir un imam au Japon ? Quelques éléments d’état civil de base et autres informations sur votre parcours en général seront les bienvenus.

Mahmoud Ben Saïd : Avant tout, Mme Barry Baud, je vous remercie de cette opportunité que vous me donnez de m’exprimer dans votre journal. Je suis né, une année avant l’indépendance, à Forécariah, pendant que mon père, un infirmier vétérinaire, y était en service. J’ai grandi dans notre village, Bodié, une des sous-préfectures de Dalaba, où j’ai étudié du primaire au lycée. J’ai commencé mes études supérieures à la faculté d’agronomie de Dalaba et les ai achevées à celle de Tolo (Mamou) dans l’option Production végétale, en 1982. À l’époque, le département de l’Éducation retenait automatiquement un certain nombre d’étudiants comme stagiaires chargés de cours. C’est ainsi qu’on m’a affecté pour enseigner dans les mêmes établissements qui m’ont formé : d’abord à Dalaba, puis à Bodié. Intéressé aux agro-industries, lors du remaniement de l’administration engendré par la deuxième République, en 1984, j’ai sollicité mon affectation au ministère de l’Industrie à Conakry. J’y ai travaillé au bureau d’études, tout en me préparant pour un programme d’études postuniversitaires en économie agricole. J’ai donc parallèlement suivi le programme de perfectionnement à la gestion du CNPG, de même que divers cours de langues. En 1992 j’ai été nommé chef d’un projet, qui était dans sa phase d’étude au Ministère, mais la même année l’ambassade du Japon à Conakry a bien voulu m’offrir une bourse d’études postuniversitaire. Venu au Japon, j’ai en 1995 soutenu une thèse de maîtrise en économie rurale, et en 1998 une de doctorat en mangement d’entreprise appliqué aux coopératives agricoles en Guinée et au Japon. Par la suite, j’ai suivi un stage d’un an dans une entreprise agro-alimentaire de la place, et actuellement je dirige, moi-même, une petite entreprise, qui me permet, entre autres, de mieux comprendre le monde des affaires et du management d’entreprise au Japon. Parallèlement à ces activités, je conduis des recherches en islamologie, tout en étant imam de notre communauté. À Bodié j’étudiais le Coran avec mon père. J’ai poursuivi ces études avec d’autres maîtres à Conakry puis au Japon, surtout avec des spécialistes en tajwid (le perfectionnement de la récitation du Coran) basés en Arabie Saoudite, avec lesquels je communiquais par l’internet. Depuis les événements de 2007 en Guinée, je consacre la plus grande partie de mon temps libre à analyser la situation de notre pays, à collecter et à traiter des données là-dessus. Mes quatre derniers livres portent tous sur le changement en Guinée. Et comme Dieu sait faire les choses, en mars passé j’ai été nommé au CNT. Je suis marié et père de deux enfants. Né Alpha Mahmoud Bah, j’utilise « Mahmoud Ben Saïd » comme nom de plume, pour signer mes écrits en français.       

Comme membre du Conseil national de transition (CNT), vous êtes au premier rang des acteurs de la transition en Guinée. À partir de votre expérience au sein de cette institution, pouvez-vous justifier les raisons qu’il y aurait d’espérer une prochaine sortie de crise ?

C’est surtout l’engagement des acteurs de la transition qui justifie cet espoir. Au CNT, par exemple, il y avait plusieurs tendances au départ, mais au fil du temps nous nous sommes presque tous convaincus qu’il valait mieux donner la priorité à l’élection présidentielle, l’étape la plus importante de la transition. Même si les conditions idéales ne sont pas remplies, la nouvelle Constitution étant préparée, on s’est dit qu’on pouvait avancer et chercher la perfection dans la marche. Le pragmatisme de notre présidente, Hadja Rabi, a grandement influencé notre motivation. Évidemment, l’engagement du Président de la Transition, le général Konaté, permettait et permet toujours d’espérer.  

Vous venez de publier, coup sur coup, deux ouvrages portant, l’un, sur les 12 premiers mois de la transition sous Dadis Camara et l’autre, sur d’importantes propositions pour une bonne gouvernance dans notre pays. Le titre du premier, « La transition préméditée », paraît insolite. Pouvez-vous nous l’expliciter ?

Vous avez raison. Certains lecteurs m’ont déjà indiqué qu’ils n’avaient pas compris le titre. En fait, le mot « transition » ici n’est pas celui de la transition politique que traverse le pays, mais le passage de la vie à la mort, de l’état de santé physique et morale au massacre physique et moral qui s’est produit le 28 septembre 2009. Bien que me trouvant alors à des milliers de kilomètres de Conakry, j’ai été traumatisé par la barbarie du 28 septembre et des jours qui ont suivi, surtout par le fait que cela ait été préparé, prémédité ! C’est donc ce massacre de paisibles et innocents militants, causé par des criminels qui ont préparé leurs crimes, que j’ai nommé « La transition préméditée ». Ce message est d’ailleurs visible sur les images de la couverture du livre. Évidemment, même ces criminels parlaient alors de transition. Je me suis donc servi de la même expression, à dessein, pour dénoncer leurs actes. Ils parlent de transition politique et ils opèrent, avec préméditation, une transition au massacre. Le fait que le livre commence par les premiers mois de la transition politique n’est qu’un prélude au massacre du 28 septembre, qui est l’élément principal de l’ouvrage. Le mot « transition » ne pouvait d’ailleurs s’appliquer à la transition politique, qui en fait, ne sera complète qu’après les élections.

Vos propositions pour une bonne gouvernance, qui font l’objet du second livre, sont fort pertinentes. Mais dans le contexte guinéen et vu l’enracinement des mauvaises habitudes qui y sévissent depuis plus de 50 ans, des turpitudes de toutes sortes de la part des dirigeants, des mentalités rétrogrades, arriérées, voire moyenâgeuses quelquefois des gens, de la corruption généralisée jusque dans les plus hautes sphères de l’État, de la politique monétaire et budgétaire aberrante des responsables économiques et financiers, ces propositions ne sont-elles pas que de simples vœux pieux ?

Ah !... Elles le seraient si nous le voulions ainsi, mais si tous les Guinéens – du moins la majorité des Guinéens – s’engagent pour un changement radical, ce changement sera bien possible. Tout dépendra de nous et de nos dirigeants, surtout ces derniers. Nous sommes en élection : si le Tout-Puissant nous guide vers un Président patriote, dans les actes et non dans les paroles, le résultat ne se fera pas attendre. Il suffira qu’il donne l’exemple de la bonne gouvernance pour qu’il soit suivi par les autres Guinéens. L’exemple d’Omar II en Syrie, dont je me suis servi comme modèle dans le livre, le prouve à suffisance. En seulement deux ans et demi, une situation pire que la nôtre a été complètement changée. Dans un pays où on pouvait mourir de faim, le bien-être des populations est arrivé au point où il n’était plus possible de trouer quelqu’un à qui donner la zakat. Malheureusement le successeur d’Omar II n’avait pas la même vision que lui. Et leur pays est vite retombé dans la décadence. Pour nous aussi, dans ce livre j’ai élaboré une politique du combat permettant d’aller jusqu’à la racine de notre mal. Il s’agit de développer simultanément les contrôles et le civisme. Il faut remonter le sens de responsabilité de chaque membre de la société, et en même temps instituer un système intransigeant de contrôles et de sanctions. Il faut traquer les fossoyeurs de l’économie jour et nuit. Il faut les inquiéter sans cesse, pour qu’ils sachent que la seule solution est de revenir à la normalité. Bien sûr, tout ceci serait un rêve si ceux qui sont chargés de mener un tel combat ne donnent pas, eux-mêmes, l’exemple de la probité.

Interrogeons à présent l’agroéconomiste que vous êtes. Depuis des décennies, on affirme que le développement doit commencer par l’agriculture. On a englouti à cet effet des centaines de milliards de francs guinéens qui ont produit les résultats que vous savez. N’est-ce pas là une fausse route ? Ne rendrait-on pas de meilleurs services aux agriculteurs et, par conséquent, à l’agriculture, en commençant par la création d’infrastructures économiques et sociales (routes, voies ferrées, hydro-électricité, magasins de stockage et de conditionnement des produits agricoles, centres de santé publique…), étant donné que les paysans n’accroîtront pas leur production tant que ces services ne leur seront pas fournis ?

C’est vrai que de gros investissements ont été faits dans l’agriculture, alors que le problème alimentaire se pose toujours. Mais je pense, d’abord, que ce n’est pas seulement dans l’agriculture que nos investissements ont produit moins que les résultats escomptés. Ensuite, je pense que les faibles résultats ne doivent pas être attribués aux choix des investissements mais à la gestion de ces investissements. Quant aux infrastructures de base que vous venez de citer, leur création est sans doute nécessaire, mais ici aussi, il faut préciser qu’elles ne vont pas automatiquement résoudre le problème. La gestion de ces infrastructures, d’une part, et l’usage qu’en feront les agriculteurs, d’autre part, sont les facteurs clés de la réussite. Je pourrais vous donner l’exemple des agriculteurs japonais. Ils sont généralement organisés en coopératives. Vous pouvez voir un groupement qui englobe tout un village, où toutes les activités agricoles se font en commun, dans la plus grande entente. Le système coopératif est développé dans l’ensemble du territoire national. Les petits agriculteurs qui opèrent individuellement possèdent les outillages de base, et, pour les grandes opérations, comme la moisson ou le traitement du riz paddy, ils utilisent en commun les grands équipements. C’est à ce niveau justement que vous sentez le plus l’importance de la conscience professionnelle, du civisme. Pour la récolte du riz, vous empruntez une moissonneuse-batteuse, si vous n’en avez pas une, et vous déposez votre riz paddy au centre rizicole, où se fait le traitement du riz. Là, il y a dans la cour des cuves qui communiquent avec les installations de séchage, de décorticage et de blanchiment du riz, situées à l’intérieur des bâtiments. De votre champ, donc, vous chargez le riz paddy dans votre camionnette pour le verser dans une de ces cuves communes du centre rizicole, et vous revenez plus tard prendre une quantité de riz net correspondant à la quantité de paddy que vous aviez déposée dans la cuve. Tout ceci se fait automatiquement, sans surveillance personnelle. Le paddy provenant de tous les clients est déversé dans les mêmes cuves, donc mélangé. On n’a fait que peser et noter, au préalable, leurs quantités respectives. Le riz net est, lui aussi, déversé dans des réservoirs communs, d’où il est réparti équitablement entre les clients, à partir d’un taux de conversion moyen du paddy au net. Sous certains cieux on se poserait des questions avant de prendre part à une telle œuvre commune. Le riz des autres est-il d’une bonne qualité ? Leur taux de brisure n’est-t-il pas plus élevé que le mien ? Ne me triche-t-on pas dans la pesée du paddy ou dans sa conversion au net ? Cependant, pour les riziculteurs japonais ces questions ne se posent pas. Chacun fait son travail avec le plus grand sérieux, et chacun pense à la fois à soi et aux autres. Leur devise est que chacun s’évertue à produire un riz d’une excellente qualité, justement pour ne pas pénaliser les autres. C’est cet esprit qui leur permet de se servir des équipements de cette façon, dans la plus grande harmonie et sans le moindre problème, pendant des dizaines d’années.

Selon l’approche classique des coûts comparatifs, chaque pays devrait se spécialiser dans les productions pour lesquelles il présente les meilleurs avantages par rapport aux concurrents étrangers. Dans cette optique, la Guinée devrait accorder la priorité absolue au développement du secteur minier. Croyez-vous que cette vision qui privilégie le commerce international est encore valable de nos jours ?

Très souvent il y a plusieurs possibilités d’aboutir aux mêmes résultats, en tout cas avec de faibles différences, si on suit vraiment la voie normale. Par contre, quelle que soit l’option choisie, si elle n’est pas suivie normalement, de bons résultats ne seront jamais obtenus. Étant si généreusement servis par le Bon Dieu en ressources minières, nous avons évidemment grand intérêt à donner une priorité à l’exploitation de ces ressources. Mais là aussi la bonne gestion, de l’octroi des marchés à la gestion des revenues du secteur, est la clé du succès.

Le développement est-il possible dans le strict cadre territorial d’un État comme la Guinée ? Autrement dit, le regroupement interrégional ou l’intégration régionale ouest-africaine ne sont-ils pas les seules voies possibles de développement pour la Guinée à l’ère de la mondialisation ?

On subit toujours l’influence de son voisinage. Toutefois, aussi longtemps que les pays auront des frontières entre eux et des gouvernements différents, chacun d’eux devra envisager son développement interne avant tout, et miser sur la collaboration avec ses voisins seulement après. Quelle que soit la voie de développement que la Guinée choisira, elle devra avant tout compter sur l’effort de ses enfants : les Guinéennes et les Guinéens.

Comment régler définitivement le problème de la monnaie guinéenne ? Laquelle des options suivantes est-elle la meilleure : maintien de la zone monétaire autonome, adhésion à une zone monétaire verticale (par exemple, lien avec l’euro), ou bien coopération monétaire ouest-africaine ?

Votre question est pertinente. En fait, elle est si importante qu’on ne doit pas répondre à la légère. Seule une étude soutenue par des experts en politique monétaire et en coopération internationale pourrait permettre une réponse fiable. Cela dit, personnellement il y a autre chose qui me préoccupe autour de la monnaie guinéenne. La monnaie, dans un sens, n’est qu’un simple bout de papier. Ce papier n’a de valeur que ce que lui confère la situation économique du pays qui l’utilise. Et comment évolue notre économie ? D’après le constat du Premier ministre, dans sa récente conférence de presse, la gouvernance de Lansana Conté a mis le pays à genoux et celle du Cndd l’a mis à plat ventre. En moins d’une année, entre le 23 décembre 2008 et le 3 décembre 2009, la gestion du CNDD a laissé une dette intérieure supérieure à 4.000 milliards de francs guinéens. Pendant ce temps, on sait que des soldats armés allaient à la Banque centrale pour prélever nos réserves d’or, par kilos, au nom du président du CNDD ! La presse a même annoncé l’envoi à Ouagadougou de 50 kg d’or dans une tentative de corruption. Dans une telle situation, la première mesure concernant la monnaie guinéenne est d’arrêter ces dilapidations… Bref, l’économie de notre pays se présente à mes yeux comme une maison en flammes. On ne peut décorer une maison qui brûle : on éteint le feu d’abord. Et en la reconstruisant, avant de penser à la peinture, aux vitres et aux rideaux, on pense à la fondation, aux piliers et aux murs. Autrement dit, il faut, avant tout, faire cesser les gabegies et instaurer la bonne gouvernance pour redresser notre économie, et, partant, notre monnaie. 

Merci, M. Ben Saïd, d’avoir accepté notre invitation.

C’est à moi de vous remercier de la bienveillance de Guineeactu.com à l’endroit de mon humble personne.


Interview réalisée par Adjidjatou Barry Baud
pour www.guineeactu.com

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Vos commentaires
ben said, samedi 3 juillet 2010
merci soeur adji et tout le lectorat de guineeactu. j`ai pu enovoyer ces mots du cyber mouna parce que nous ne travaillons pas ce matin. apres les resultats provisoires hier soir, tout est calme ici. j`avais dirige la delation d`observateurs du CNT pour la region de mamou. et tout s`est bien passe. on peut etre fier d`etre des guineens. nous nous preparons pour le second tour. je travaille justement dans la commission suivi de la CENI, nous avons du pain sur la planche. encore une fois, merci a tous.
Traoré, vendredi 2 juillet 2010
Pardon mon frére,le gouvernement et les institutions de la transition ont été incapable d`établir la justice contre Dadis camara et sa bande dans leurs crimes contre l`humanité le 28 septembre 09,et ils ont été aussi incapable de publier le resultat des audits publice.Pour les élections,les resultats sont déja mis en cause par les leaders et le peuple.NB:Nous voulons la fin des bla-blas.
Mamadou Cellou BAH, jeudi 1 juillet 2010
Je trouve cet entretien bien fait et instructif pour tou bon guineen surtout pour la nouvele generation. Je salue la maturite de Mr Ben Said et je trouve l`ensemble de ses reponses tres pertinent. Que Dieu accorde a la guinee la chance de passer cet etape crucial et lui donne des hommes et des femmes competents, patriotes et croyant en vue de nous sortir de cette situation plus que precaire. Amin

Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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