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Nous vous livrons la seconde partie de l’interview à bâtons rompus que nous a accordée le Secrétaire général de la Chancellerie de l’Ordre national, à l’occasion du cinquantenaire de notre pays. Un entretien qui retrace le parcours de cet officier de haut rang, de la première République à nos jours.
« …Pour aider à monter la pièce. C’est ainsi que j’ai été choisi par mon ministre et envoyé. Des mois durant, on a travaillé ici sur cette pièce. Puis nous sommes allés à Lagos. Mais en allant à Lagos, j’ai un de mes camarades de promotion des écoles des officiers, Oumar Diakité, qui a son petit frère qui vivait à Lagos comme professeur d’Anglais. Donc il m’a donné une lettre pour son frère. Moi je suis parti avec cette lettre. Mais nous les cadres de la pièce ‘’Thiaroye’’ n’avions fait que sept (7) jours à Lagos. On a fini de jouer et on est restés. Dans ce laps de temps je n’ai pas pu voir le destinataire de la lettre. Je parlais de cela en présence d’un commissaire de police (paix à son âme), Bangaly Fodé Dioubaté. Il me dit ‘’Frère, Djigui, je le connais. Il a même été mon camarade de promotion’’. Je lui ai expliqué que c’est son grand frère ‘’mon ami’’ qui m’a remis cette lettre pour lui. Je n’ai malheureusement pas pu le voir. Puisqu’on n’a même pas été faire un tour en ville. Il me dit : ‘’puisque nous, nous sommes ici pour le moment, laissez moi la lettre’’ ce que je fis. C’est ce commissaire qui, après mon départ de Lagos, a vu Djigui et lui a transmis la lettre tout en lui précisant que c’est moi qui l'avais chargé de déposer la lettre à son niveau. Djigui, lui, aurait confirmé que je suis effectivement l’ami de son grand frère. Et d’ajouter ‘’je n’ai pas suffisamment d’argent disponible à envoyer à mon frère. Je vais néanmoins te remettre 100 Naïras pour lui. Soit à peu près 3.500 Syli à l’époque. Bangaly Fodé lui répondit : ‘’écoute Djigui, j’ai ma voiture qui a des pannes de pièces. On va au marché, tu vas payer ces pièces pour moi. Arrivé en Guinée, moi je remettrai la contre valeur à ton frère’’. Ainsi dit, ainsi fait. Bangaly Fodé arrive à mon insu en Guinée, il paraît qu’il m’a appelé deux fois sans pouvoir me joindre. Il s’est dit, bon, je ne vais pas garder cet argent là. Il ne faudrait pas que je l’utilise autrement. Je m’en vais chercher le destinataire. Parce qu’on lui avait dit de passer par moi. Il cherche et trouve le destinataire. Il dit bon, on m’avait dit de passer par le frère Facinet. Mais comme il est occupé je n’arrive pas à le voir.
Je n’utiliserai pas cet argent. C’est pourquoi je vous ai cherché. C’est votre frère qui m’a remis l’argent, dit-il. Voilà, voilà comme ça s’est passé. Ceci également s’est effectué à mon insu. C’est après tout cela qu’on est venu me ramasser. J’étais avec ma femme et mes enfants au Camp Samory. Et on va m’enfermer. Quand on nous a envoyés à l’interrogatoire, je dis ‘’nous’’ parce que après moi, j’ai vu ce commissaire aussi arriver menotté.
C’était en quelle année ?
En 1977. Donc il y a avait deux lettres. Une était destinée au commissaire, l’autre au destinataire de l’argent, le capitaine Oumar Diakité. On nous dit de lire ces deux lettres On les lit. Et je m’aperçois que dans les deux lettres mon nom y est mentionné. ‘’Comme convenu tu verras le frère Facinet pour qu’il te conduise à mon frère où tu lui donnes l’argent pour remettre à mon frère. A son frère il dit : « Bon, j’ai remis tant à tel, il va remettre au frère Facinet pour toi ou alors lui-même Frère Facinet, va remettre l’argent à l’ayant droit… » J’ai répondu et dit : « l’auteur ; je le connais, c’est le petit frère d’un ami, c’est mon frère. Le contenu je l’ai lu mais je n’y comprends que dalle ». C’est là que le commissaire a pris la parole pour dire qu’il comprend maintenant. Et il a expliqué tout ce que je vous ai dit tantôt, comment ça s’est passé.
Alors, quand il a fini, j’ai répliqué en disant, si on m’avait dit que dans mon pays, on peut prendre un simple individu dans la rue, un homme ‘’Lambda’’ et qu’on vienne l’enfermer à Boiro. Qu’on le traite comme on m’a traité, je dis j’aurais juré que non. A plus forte raison un cadre de mon niveau qu’on connaît. ‘’Oui, bon ! Il y a eu des erreurs mais… De toute façon tu peux téléphoner à ta famille, on va te libérer ? Je dis, quand vous me libérerez, ma famille va me voir. Je ne téléphone à personne. On nous a retournés dans nos cellules. C’est là que nous sommes restés. Cela faisait trois mois (26-28) jours. A l’époque, Amneststy International faisait une grande campagne pour venir en Guinée, visiter les prisons politiques. Ah ! Les tenants du régime ne voulaient que cela ait lieu. Donc, je ne sais pas comment ils ont réussi à faire intervenir les américains. Et ceux-ci ont posé une condition. A l’époque, les avions soviétiques transitaient ici pour l’Angola. On avait même créé le dépôt de carburant à Sans-fil où il y a les entrepôts de PAM. Ces dépôts servaient à alimenter les gros porteurs soviétiques pour l’Angola. Puisque les américains voulaient mettre un terme à cela, (donnant – donnant) la Guinée interrompt le transit de ces avions soviétiques. Les américains à leur tour interviennent pour calmer l’ardeur d’Amnesty International. Amnesty devait quand même venir. Ils ont donc eu le temps de vider toutes ces prisons politiques des gens comme nous. On viendra nous dire ceci : ‘’vous aller sortir aujourd’hui et on nous prend pour nous embarquer dans un camion la journée pour venir nous déposer dans la cour la sûreté. Là, le régisseur qui nous reçoit, je vous précise est un camarade à moi que j’avais fait nommer quand le ministère de l’Intérieur nous a demandé des officiers pour gérer des prisons. Puis il commence à expliquer. Et là on prend une liste qui nous accompagnait. C’est avec cette liste qu’on me dit que j’ai été arrêté à la frontière. Je suis condamné à un (1) an de prison avec comme motif ‘’sortie clandestine’’. Alors que j’avais épuisé combien de passeports. Parce que j’étais toujours auprès des délégations du comité de libération de l’OUA. Je faisais partie de toutes les délégations guinéennes, au sein de ce comité. Je dis non, en criant dans la Cour. Je dis (qu’on me condamne même à mort, je m’en fou et que Dieu jugera). Mais pas sur des bases aussi mensongères. On vient me prendre, je suis avec ma famille au camp, on me dit qu’on m’a pris à la frontière, sortie clandestine, moi ? J’ai crié ! Le régisseur même a pris peur. Il dit ah : ‘’je vous ai dit ça vraiment parce que je suis très proche de vous, on est liés, sinon je ne devais même pas le dire’’. Je me suis calmé. Mais tous ceux qui venaient me voir, je leur racontais la vie carcérale du camp Boiro. Il me dissuadait en me disant « mon ami tais toi… » Et je répondais, on m’emprisonne, on veut me museler ? Je dirais tout ce que j’ai vu. Parce que ce n’est pas humain. Un jour, on vient me dire de faire une demande de grâce au président de la République. Je dis, ils m’ont condamné à un an de prison et il me reste combien maintenant ? Et j’ai dit même s’ils communiaient cette peine en condamnation à mort à exécuter sur le champ, j’ai juré que je ne demanderais pardon. Qu’on me tue, je ne demanderai à personne. Pour la bonne et simple raison que je n’ai rien fait de répréhensible. Cela fit tellement de bruits que le directeur de l’administration pénitentiaire à l’époque, qui était le capitaine Finando, un autre camarade, a reçu l’ordre de nous éloigner de Conakry. On était trop remuants. Ce dernier viendra nuitamment me dire : ‘’je t’ai dit de te calmer, tu n’as pas voulu, maintenant j’ai reçu l’ordre de vous éloigner de Conakry. Mais toi, je ne peux le faire comme ça, sans venir te demander où tu souhaiterais aller. Quelle prison. Je réponds la plus proche de Conakry, puisque ma famille est à Conakry. C’est ainsi qu’on a été envoyés à Dubréka. Là évidemment, le premier jour, on a dormi dans cette prison. Mais dès le lendemain, on ne dormait pas dans la prison. On a pris des maisons, les autorités auxquelles j’avais été recommandé par certaines personnes, ont envoyé me chercher. Je les ai fait savoir que je suis prisonnier, celui qui veut me voir vient à la prison. Moi je ne vais chez personne. C’est ainsi j’y ai fait tout mon séjour. Ensuite on nous apprend que nous sommes graciés par le président de la République à l ‘occasion d’une fête. Mais j’avais juré ne jamais plus servir la nation guinéenne, parce que étant déçu. Je l’ai dit, je préfère vivre à coté de ma femme, ma famille, plutôt que de travailler.
A vrai dire, tous les détenus du Camp Boiro étaient-ils tous des victimes ?
Oui. En attendant que je sois convaincu du contraire. Je le crierai haut et fort. Pour moi, jusqu’à preuve du contraire, ils ont été des victimes. Qu’on dise ou crie (complot, complot), ça dépend de ce qu’on rajoute à ce concept. Que veut-on dire par complot ? Que l’ancien colonisateur n’ait pas digéré qu’on l’ait bouté hors de notre pays et qu’il entreprenne quelque chose pour reconquérir la Guinée, je ne l’exclus pas. Mais dire qu’il y a eu en Guinée des patriotes à sa solde ? Non ! Je n’y crois pas. Il suffisait tout simplement que vous soyez brillant. Et voilà on cherche une occasion pour vous éteindre. Comme l’a dit Portos dans son livre « La vérité du ministre » en Guinée à l’époque, toutes les herbes devaient avoir la même taille. Celles qui dépassent les autres, on les coupe. Je le dis très sincèrement, j’attends qu’on m’apporte les preuves qu’il y a eu complot en Guinée. Jusqu’à la preuve du contraire, je refuse de croire qu’il y a eu complots. Au sens où ils l’entendent.
Voulez-vous insinuer que le régime défunt s’est servi des évènements de 1970 pour liquider pas mal de cadres guinéens ?
Mais on le sait. Toutes ces révolutions, on l’a dit, se nourrissent de leurs enfants. La révolution guinéenne ne fait pas exception à cela. Comme ailleurs les autres révolutions se sont nourries de leurs propres enfants, la révolution aussi avait fait la même chose. Toutes les occasions étaient bonnes pour faire disparaître certains.
Qui tenez-vous pour responsable(s) de tous ces actes de tortures et violations des droits dont étaient victimes ces détenus ?
Comme je l’ai dit tantôt, il y a des responsabilités collectives ou collégiales et des responsabilités individuelles. Tous ceux qui ont assumé une parcelle de responsabilité y compris moi. J’ai été ministre dans ce pays là. Tous ceux qui, à l’époque, étaient ministres, avaient la voix au chapitre, pour moi ils sont responsables. Tout à fait.
A la célébration du 37e anniversaire de la nuit des fusillades au Camp Boiro, vous avez dit ceci : ‘’le peuple a accepté le pardon, mais quelque part que c’est l’Etat qui n’a accompagné…’’Qu’avez-vous voulu dire par là ?
Cela est vrai. Parce que, quand nous avons pris le pouvoir, nous avons tout de suite demandé au peuple de pardonner. Puisque, nous étions conscients de toutes les horreurs qui se sont produites dans ce pays. Si on ne pardonne pas, la coexistence même était impossible. Il faut pardonner. Le peuple a accepté, encouragé et soulagé, par ce qui s’était passé. Mais on devait accompagner le peuple dans cette acceptation. Ces disparus, on a les rues, les édifices publics, il fallait les baptiser de leurs noms. C’est une façon de les réhabiliter. Donner la pension aux familles, qu’on fasse en sorte qu’ils soient reconnus comme des victimes. Mais rien n’a été fait quand j’ai tenté la réhabilitation de Telly à l’OUA. C’est vrai, je savais que je n’allais pas réussir. Car il y a tellement de levées de boucliers. Mais c’était un premier pas, en faisant figurer la question dans les procès verbaux du sommet. Il y a eu la réplique pour dire ‘’mais tu demandes à ce qu’on réhabilite Telly ici chez vous, qu’est ce que vous avez fait ?’’ Ça c’était une vérité. C’est par après, que ce boulevard a porté son nom. Pour moi les hôpitaux, tous les grands édifices publics devaient aujourd’hui porter leurs noms. C’est une façon de les réhabiliter. C’est comme je l’avais souhaité aussi, écrire un libre blanc qui aurait été l’antithèse du livre blanc (cinquième colonne). Malheureusement, le projet a été aussi à ce niveau étouffé. On n’a pas pu évoluer. Alors que moi je présidais la commission, le Pr Djibril Tamsir Niane était le vice président, Tayiré Diallo était le secrétaire général. On avait fait une bonne moisson d’informations. On avait identifié certains charniers. On possédait des témoignages sonores, sans passion, qui auraient fait la part des choses pour toute personne qui veut s’informer, qu’elle vienne écouter, voire, lire. Et les charniers qu’on avait campés, on a proposé de les ménager, mettre des stèles pour graver les noms de ceux qui reposaient- là. Afin que les familles viennent s’y recueillir. Le Camp Boiro maintenant, il y’a une statue géante à la mémoire de tous les disparus. Naturellement dans mon entendement, la cabine de tortures devait être conservée, les cellules aussi. Oui, parce que, c’est un pan de notre histoire. Si tout ce qui nous rappelle en ce moment de notre histoire là disparaissait, les générations futures risquent de répéter les mêmes choses.
Vous avez tout de suite indiqué qu’un collège d’écrivains avait été mis en place pour tenter de perpétuer les mémoires du Camp Boiro. En attendant que cela ne se concrétise, vous personnellement, songez-vous écrire dans ce sens ?
Eh bien ! Ce n’est pas seulement le Camp Boiro. Disons, que j’ai fini d’écrire maintenant mes mémoires. J’ai 688 pages manuscrites aujourd’hui. J’ai pris contact avec pas mal de Maisons d’édition en France. Je crois que celle qui emporte mon adhésion, ce serait certainement Kalmann- Lévy qui me bouscule d’ailleurs. Je me demande encore ce que je peux tirer de cette œuvre. Ce n’est pas pour la valeur marchande que j’ai écris. J’ai écrit pour l’histoire. Mais il y a un certain nombre de choses qui me bloquent, m’empêchent encore d’aller à l’édition.
Pour quelle (s) raisons ?
D’abord la première raison, il faut reconnaître sans fausse note, que le Guinéen ne tire jamais les leçons de l’histoire. La dernière, les générations montantes ne lisent pas. Lire, ce n’est pas leur affaire. J’ai fini d’étudier, il me faut un job et voilà c’est tout. Alors qu’ils ont fini soi disant d’étudier, mais ils sont porteurs de connaissances branlantes. Si on écrit pour cette jeunesse qui ne lit pas, qui ne s’intéresse pas, à quoi bon ? En fin, la troisième, c’est un conseil du président Houphouët Boigny (Paix à son âme). J’ai dirigé une mission en Côte d’Ivoire. Après que le président ait reçu toute la délégation, comme il se doit, on a congédié les membres de la délégation et je suis resté en tête à tête avec lui. Il m’a entretenu sur beaucoup de sujets. Des sujets divers, variés et intéressants. Il a parlé de tous ces grands hommes qui ont fait beaucoup de choses pour leurs pays. C’était si intéressant et riche que suis resté suspendu à ses lèvres. Quand il s’est arrêté, je dis Monsieur le Président excusez-moi. Pourquoi vous n’écrivez pas vos mémoires. Il me dit que je n’écris pas. Il me demande, quels sont les deux plus grands hommes du monde ? Je dis Ah ! C’est une colle. Il répond que c’est Jésus et Mohamed (PSL). Il m’interroge, est-ce qu’ils ont écrit ? Je dis non. Donc la postérité n’a qu’à écrire ce qu’elle aura retenu de moi. Moi, je n’écris pas. Ensuite il me dit, tu me dis d’écrire mes mémoires. Si je dois écrire mes mémoires, n’est-ce pas la vérité que je dois écrire ? Je dis bien sûr, M. le président. Il demande la vérité est-elle bonne ? Je répondis oui. Lui il a ajouté, ‘’pas quand elle ne construit pas’’. Je dis, mais je ne vous comprends pas. Il dit, en Guinée vous avez aimé Sékou Touré au point de le défier oui ou non ? Je dis Mr le président. Il dit, si dans mes écrits, je vous présentais l’autre facette de Sékou Touré que vous n’avez pas connue et que vous arriviez à le détester, est-ce que j’aurais construit ? Il dit, alors tu es jeune pour ta gouverne, le jour où il te viendra à l’idée d’écrire tes mémoires, penses bien à ce que je viens de dire. Si tu veux parler d’un homme, mesure l’impact de ton écrit sur sa vie, celle de sa famille et partant, toute la nation s’il est responsable. Il dit, si l’impact est négatif abstiens-toi d’écrire. Cette vérité là ne l’écrit pas. Si l’impact n’est pas négatif, donne libre cour à ta plume. C’est le président Houphouët que je cite ainsi. Et comme moi j’ai commencé à écrire, je suis sorti du gouvernement le 6 février 1992, j’ai commencé à écrire la semaine qui a suivi. Dans ma retraite, dans ma plantation, j’écrivais à partir de 3 heures et demi, 4 heures du matin. Mon plan, j’ai ouvert une toute petite fenêtre sur la fin du règne colonial. Et j’ai fait un survol de l’indépendance guinéenne, de la révolution et tout ; jusqu’au jour où l’armée est intervenue pour prendre le pouvoir et jusqu’au jour où moi-même je suis sorti du gouvernement.
Propos recueillis par Camara Moro Amara et Samory Kéïta L’Indépendant, partenaire de www.guineeactu.com
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