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Le mardi 4 août dernier, le président de l’UFC (Union des forces du changement) a été interpellé par des militaires et conduit de force à la Cour d’appel de Conakry. Dans cet entretien, il affirme que l’affaire domaniale pour laquelle il a été présenté au Procureur général n’est qu’un paravent. Bref, il y voit une tentative d’intimidation consécutive au dévoilement de la ligne politique de son parti qui se veut un parti d’opposition au CNDD. J’ai été interpellé pour quelques heures dans la matinée du mardi 4 août dernier.
Aboubacar Sylla : Je suis parti de chez moi un peu après 10 heures du matin. Je me suis acheminé vers la ville sans savoir que j’étais suivi par un véhicule rempli de militaires au niveau de Dadia à Kipé. C’est au niveau de Dadia que mon véhicule a été bloqué par le véhicule des militaires. J’ai été obligé de m’arrêter. C’est ainsi qu’ils sont descendus pour se diriger vers moi. Ils m’ont agrippé pour me faire monter dans un pick-up qui a pris la destination de la ville. Sans savoir pourquoi je me suis retrouvé dans leur véhicule, on est finalement arrivé au Palais de justice. J’étais aussitôt reçu par le procureur de la République qui m’a dit qu’on était parti me chercher pour un problème domanial que j’aurais avec une citoyenne guinéenne et qui remonte à 1989. C’est-à-dire il y a 20 ans donc. Et ce fut ma première surprise parce que je crois qu’en matière de conflits domaniaux on n’a pas besoin de filer des gens, de les arrêter dans la rue, de les interpeller de façon si violente. Surtout quand la personne est une citoyenne connue qui a des fonctions officielles et publiques. Je pense que les gens peuvent être convoqués tranquillement par les autorités compétentes. Mais, malheureusement, j’ai été interpellé de cette façon et je me suis retrouvé dans le bureau du Procureur manu militari.
En réalité, de quoi retourne cette affaire domaniale ?
A mon arrivée à la Cour d’Appel, on m’a dit qu’il y a une dame qui s’était plainte d’un problème de terrain. J’avais fait une permutation de terrain avec une dame en 1989 précisément le 3 août. Une permutation qui a été formalisée par un acte notarié pour dire qu’elle me donne un terrain et que je lui donne un autre à la place. Il semble que sept ans après cette permutation, le terrain a été occupé par une tierce personne. Au lieu de s’attaquer à cette personne, elle a préféré porter plainte contre moi. Mais, à mon grand étonnement, c’est maintenant qu’on se souvient subitement qu’il y avait ce conflit domanial. De là à faire un rapport entre mes nouvelles activités politiques et cette interpellation, il n’y a qu’un pas que je viens de franchir facilement. Parce que non seulement c’est une question qui concerne les tribunaux et j’ai appris par des sources dignes de foi là-bas que c’est une affaire qui a été commanditée par le ministre de la Justice lui-même, qui a ordonné que je sois donc interpellé dans cette affaire. Cette forme d’interpellation n’est pas du tout habituelle dans le cas des conflits domaniaux. Dans un problème de terrain, on n’arrête pas quelqu’un avec telle violence sans aucune convocation encore moins un mandat d’amener.
Lors de la conférence de presse marquant le lancement de votre parti l’UFC, vous avez promis de « faire la politique autrement ». Est-ce une façon de vous intimider?
En tout cas, c’est la seule explication que je trouve à cette façon de se comporter avec les citoyens. On n’a pas besoin d’interpeller quelqu’un dans la rue avec une telle violence si ce n’est pour l’intimider. Donc, je considère qu’il s’agit d’une tentative d’intimidation. Pourquoi ? Parce que nous avons dit, et je crois qu’on a été le seul à le dire publiquement, que l’UFC assume son statut de parti d’opposition. Nous sommes un parti d’opposition ce qui ne nous empêchera pas d’être un parti ouvert au dialogue avec le CNDD et les autorités en place. Mais nous demeurons jusqu’à nouvel ordre un parti d’opposition, une opposition qui se veut constructive. C’est ce qui dérange. J’assume les propos publiés dans certains journaux suite à ma conférence de presse. C’est après avoir tenu ces propos que ces problèmes ont commencé. Sinon cette affaire domaniale remonte à 1989. Comme vous le voyez c’est un acte de permitation notarié et enregistré aux impôts sous un numéro très précis et à la date 28 août 1989.
Aviez-vous reçu une convocation avant votre arrestation concernant ce problème domanial ?
Je n’ai pas reçu une convocation encore moins un mandat. Lorsqu’on a voulu m’interpeller dans la circulation, c’est ce que j’ai exigé des agents. Je leur ai demandé où est votre convocation ? Où est votre mandat d’amener ? Je leur ai dit qu’on n’interpelle pas un citoyen comme ça. Il s’agit d’une personnalité publique et il ne s’agit pas d’une personne qui se cache. Je ne me cache pas et on peut me joindre à tout moment. Malheureusement, aucun document n’a été présenté et j’ai été transporté de force dans le véhicule militaire.
Maintenant que vous êtes libre, peut-on considérer que l’affaire est close?
J’espère au moins qu’on va laisser les choses évoluer de façon judiciaire et qu’on ne viendra pas faire une interférence politique dans une affaire judiciaire qui date de 20 ans. J’espère qu’on n’utilisera pas la violence dans une affaire qui n’en a pas besoin. Quand j’ai eu la certitude que les instructions sont venues du ministre de la Justice, je me suis dit que c’est une ingérence flagrante du pouvoir exécutif dans les affaires judiciaires. Ce qui est totalement contraire à l’esprit démocratique.
Est-ce que vous avez un appel à lancer au président Moussa Dadis Camara ?
Je voudrais vous dire qu’il y a des personnes qui revendiquent un statut que le président ne leur a pas donné. Des gens se font passer aujourd’hui pour d’ardents défenseurs d’une cause qu’on ne leur a pas confiée et qui font du zèle au nom du CNDD et au nom du chef de l’Etat. Je crois que ceci est extrêmement dangereux et le président devrait prendre des dispositions pour éviter que des gens qui agissent en son nom ne ternissent l’image d’une institution comme le CNDD. Et qu’ils ne ternissent pas son image personnelle. Parce que même dans le cadre de l’interpellation d’un citoyen délinquant, d’un citoyen convaincu déjà d’avoir commis un crime, cette forme d’interpellation est totalement anormale. Rien que cette façon de faire décrédibilise un régime. Or, on n’en a pas besoin en cette période cruciale. On a plutôt besoin de donner des gages de bonne gouvernance, de tolérance, de respect des droits de l’homme.
A votre avis, le ministre de la Justice peut-il agir sans en référer au chef de l’Etat ?
Pour l’avoir entendu inviter tout le monde à se comporter d’une façon plutôt courtoise avec les leaders politiques, je ne crois pas que le président de la République prendrait de telles décisions. Personne n’est au dessus de la loi. Ce n’est pas parce que je suis un leader politique que je suis au dessus de la loi. Mais en tant que leader, je ne dois pas subir des comportements, des décisions, des attitudes qui sont de nature à violer les droits des citoyens libres dans un pays qui se veut respectueux des droits de l’homme.
Lorsque vous êtes arrivé à la Cour d’Appel, est-ce que le Procureur vous a présenté une convocation ou un mandat d’amener ?
Le Procureur m’avait signifié qu’il s’agissait d'une partie d’explication sans me tendre un quelconque document. Donc, il m’a demandé d’évoquer le problème et d’en discuter avec lui y compris avec la partis plaignante. Je crois que les choses se sont dénouées après cet entretien et j’ai pu regagner mon domicile quelques heures après.
Comptez-vous porter plainte contre X ?
De toute façon, je laisse d’abord la situation évoluer. Par la suite, les membres du Bureau politique vont se retrouver en situation de crise pour voir quelle suite donner à cette affaire parce qu’il n’est pas question de laisser les choses évoluer de cette façon dans notre pays. Cela, à un moment où on est en train de prêcher une nouvelle gouvernance politique et économique. Je pense qu’on n’a pas le droit de laisser prospérer ce genre de comportements qui ternissent l’image de ce pays. Et qui font qu’aujourd’hui la Communauté internationale et une bonne partie de l’opinion nationale guinéenne sont en train de demander que la transition soit écourtée. Afin qu’il y ait un régime constitutionnel normal capable de promouvoir les droits des citoyens.
Propos recueillis par Diallo Amadou N’Diaré L’Indépendant, partenaire de www.guineeactu.com
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