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Je suis guinéen vivant en Côte d'Ivoire depuis plus de trente ans, précisément à Abidjan. Le jeudi 17 mars 2011, vers 17h, au niveau d'un barrage érigé par des soldats pro Gbagbo, mon taxi woro woro a été arrêté et deux jeunes soldats, autour de 20 ans, ont demandé les pièces d'identité des passagers. J’ai exhibé ma carte consulaire et mon certificat de résidence. A la vue de République de Guinée, un des soldats m'a intimé l'ordre de descendre du véhicule et de le suivre jusqu'à leur abri. Là il me demande où je vais. Je lui réponds que je viens de terminer mes cours à l'Université et que je rentre chez moi une Cité voisine. Alors, il me demande si j'ai un papier pour prouver que j'enseigne bien à l'université. Par chance j'avais sur moi le contrat qui me lie à l'Etat de Côte d’Ivoire que je lui montre. Au vu du papier le jeune soldat me dit que de toute façon eux ils ne savent pas lire. On leur a dit de rechercher les Guinéens, Maliens, Sénégalais, Burkinabés et autres, et de les abattre et que ça tombe bien je suis guinéen. Il tenait sa kalach devant moi. Entre temps arrive leur chef, la trentaine bardé de son gilet pare-balles. Il me demande ce qu'il y a. Je lui explique. Il lit rapidement mon contrat et du regard il intime l'ordre au jeune soldat de me rendre mes pièces et me dit de rentrer chez moi. Je l'avais échappé belle car à cet endroit il y a eu plein d'exactions tant à l'égard des étrangers que des Ivoiriens originaires du Nord de la Côte d’Ivoire. On ne peut pas tout dire.
Depuis cette date j'ai décidé de quitter ma maison, abandonner mes enfants et je suis allé me réfugier chez une amie habitant un autre quartier afin de sauvegarder ma liberté de mouvement. Ainsi, j'ai continué à me rendre à mon travail et acheter des billets d'avion pour rapatrier mes enfants en Guinée. C’est ainsi que deux ont pu prendre le vol Asky du jeudi 31 Mars pour rejoindre leur mère à Conakry. Deux autres devaient s'envoler le vendredi 1er avril. Hélas, la guerre était déjà aux portes d’Abidjan et tous les vols étaient suspendus.
Du jeudi 31 mars, après avoir quitté l'aéroport et être arrivé vers 13h à la maison, je suis resté cloitré jusqu'au 14 avril au matin. C’est hier matin que j'ai osé me rendre au grand marché d'Abobo qui avait été d'ailleurs touché quelques semaines auparavant par un obus occasionnant d'ailleurs beaucoup de victimes. Là, j'ai pu acheter toutes sortes de condiments nécessaires pour préparer une bonne sauce africaine que j'ai envoyée à mes enfants. On ne s'était pas vu depuis le 21 mars (25 jours). Nous avions des contacts téléphoniques et via internet bien sûr quotidiennement et mes voisins veillaient bien sur eux.
Du 31 mars au 11 avril nous avons traversé à Abidjan des moments très difficiles. Lorsque les tirs étaient derrière la maison, j'ai dû parfois aller m'installer dans les toilettes pour échapper aux balles perdues. Un matin nous avons ramassé 8 douilles dans notre jardin. Nous avons d’ailleurs été chanceux dans la mesure où nous n'avons pas connu, ni coupure d’eau, ni d’électricité, ni d'internet, contrairement à d'autres quartiers. Les pillages aussi nous ont été épargnés ainsi que les exactions des miliciens. Du moins pour l'instant.
Prochainement je compte publier un article sur cette crise ivoirienne dont je suis un témoin privilégié. Bonne lecture.
Boubacar Doumba Diallo
www.guineeactu.com
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