Le directeur de publication du site internet guinéen, guineenet vient d’effectuer un séjour en Guinée. De retour en Europe, Ibrahima Kylé Diallo a confié ses impressions à guineeactu.com. Interview.
Guineeactu.com : M. Ibrahima Kylé Diallo, vous étiez en visite au pays. Qui êtes-vous ?
Ibrahima Kylé Diallo : A cette question qui pourrait être d’ordre philosophique, je réponds de façon simple. Je suis un citoyen guinéen de la diaspora. J’anime un petit site et j’interviens souvent sur le Net. Je précise que je ne suis ni journaliste ni écrivain. Bien que diplômé de l’enseignement supérieur, je ne prétends pas non plus être un intellectuel…
Un des maux de notre pays est de raffoler de certains mots : vous écrivez un texte, vous devenez écrivain. Si ce texte est publié, vous voilà journaliste. Vous avez été inscrit dans une université, vous vous offusquez qu’on ne vous range pas dans la catégorie des intellectuels ! Un stage dans un établissement financier vous confère le qualificatif de banquier. Les titres « docteur » ou « professeur » ne sont plus précédés d’articles définis et deviennent des prénoms dont l’oubli peut être ressenti comme une offense.
Quelles sont les raisons de votre séjour en Guinée ?
Kylé en Guinée n’est pas en soi un événement majeur ! Il s’est agi d’une visite familiale, donc privée. C’est ce que j’ai mentionné sur la fiche de débarquement à l’aéroport de Conakry. Cependant, j’en ai profité pour prendre la température locale ! Je n’ai rien de sensationnel à déclarer dans cette interview, mais je compte publier prochainement des articles plus détaillés.
Quel regard portez-vous sur notre pays ?
J’ai vu un pays en panne dans tous les domaines. C’est du moins, ce qu’indique mon thermomètre ! La Guinée est tellement en retard que même avec un gouvernement d’unité nationale, bien intentionné, il faudrait plusieurs années pour la remettre sur de bons rails. La crise y revêt un triple aspect : politique, économique et moral.
Nous avons eu des dirigeants d’une incroyable médiocrité. Au lieu d’équiper le pays, ils ont, par exemple, démonté et revendu des rails. Pire, ils y ont introduit la drogue ! La Guinée est le pays de l’insécurité (alimentaire, juridique et physique !). Même à la campagne, on n’est plus à l’abri. On nous parle du « Pivi » des villes (en réalité dans une partie seulement de Conakry), mais où est le « Pivi » des champs ?
Avez-vous rencontré des problèmes ethniques en Guinée ?
Je n’ai pas constaté de problèmes ethniques au niveau des quartiers. Je ne dis pas qu’il n’y en a pas ! Les Guinéens cohabitent sans tension palpable, le souci permanent de chacun d’eux étant de trouver de quoi se nourrir.
En revanche, j’ai bien rencontré des problèmes d’esthétique et d’éthique. Conakry est un township laid, pollué, poussiéreux, mal éclairé et puant ! Par ailleurs, on ne sait plus qui est qui ! L’arnaque, la drague et la drogue y sont partout. Bien des gens ont plus peur des militaires que de Dieu !
Quelles sont pour vous les perspectives d’avenir du pays ?
Pour le moment tout me semble flou dans ce pays aux potentialités volontairement non mises en valeur. Le scandale guinéen n’est pas que géologique, il est essentiellement politique ! Je ne sais pas ce que la junte militaire nous réserve. Va-t-elle tenir ses engagements ? Aurons-nous une transition durable ?
Quoi qu’il en soit, ce n’est pas le kaki qui sortira la Guinée de la grisaille. La Guinée a besoin d’élections à tout prix mais pas à n’importe quel prix. Des conditions minimales sont requises mais nos militaires ne doivent pas jouer la montre et utiliser comme prétexte que tout doit être parfait avant de rendre le pouvoir aux civils.
Nous avons un Premier Ministre qui n’est pas chef mais membre de gouvernement. Sa marge de manœuvre est trop étroite et je ne crois pas qu’il puisse faire quoi que ce soit. C’est l’humiliation qui, à terme, le guette. J’ai peur pour lui !
Que pensez-vous d’Ousmane Conté qui a déclaré qu’il n’était pas le parrain du trafic de drogue ? Alors qui est-ce ?
Je ne sais pas qui est le parrain ! C’est à Ousmane Conté de répondre à cette question qui nous regarde tous ! Il prétend ne jamais mentir, ce qui facilite les choses.
Pour vous, qui êtes Parisien, pourquoi la France n’arrive-t-elle pas à faire évoluer sa politique vis-à-vis de l’Afrique ?
Je ne suis pas Parisien, mais Saint-Bricien ! Je crois que la question devrait être formulée autrement, car c’est l’Afrique qui n’arrive pas à adapter sa politique ! Les Etats africains attendent trop de la France sur les plans économique, technique et culturel. La France maîtrise sa politique et l’adapte en fonction de ses intérêts. La France n’a pas une politique africaine mais des politiques régionales. Il appartient aux Etats africains de mieux s’organiser pour exiger de la France la réciprocité en matière de coopération en mettant fin à leur statut infériorisant de quémandeur ! Comment voulez-vous qu’un Etat soit respecté si ses propres fonctionnaires sont payés par un autre, si ses élections sont financées par l’extérieur, etc. ? La coopération militaire entre la France et certains Etats africains n’aurait eu de sens que si, par exemple, un bataillon de soldats Gabonais était installé à Bobigny, en région parisienne ou que des avions tchadiens (s’il en existe !) survolent l’espace aérien français !
Depuis quelques jours, les Guinéens suivent de près, sur le petit écran, les débats concernant la guerre que le président Dadis a déclarée contre les narcotrafiquants. Quel est votre commentaire à ce sujet ?
La guerre est déclarée mais le combat est-il effectivement mené ? Le plus grand crime c’est d’avoir introduit la drogue en Guinée ! Le petit écran nous offre du cinéma joué théâtralement mais cette comédie n’amuse personne car il s’agit d’un drame !
Nous voudrions de la lumière, on nous éblouit par les flashs du « juge » Dadis qui distribue des brevets de patriotisme à des compatriotes qui ne mériteraient d’être qualifiés que par la première syllabe ! La méthode est douteuse. Je pense que pour quelqu’un qui est issu de l’armée, la grande muette, Dadis est un peu trop bavard ! Il touche à tout, passe du coq à l’âne, ouvre des parenthèses qu’il oublie de fermer, n’approfondit rien et blanchit unilatéralement les plus sales. Nous avons un juge sans justice ! Il faut un minimum de professionnalisme dans ce genre d’affaires ! On constate que l’équipe d’audit est ridiculisée par les audités car aucune étude solide des dossiers n’a été faite préalablement à l’interrogation. On risque d’avoir le contraire du résultat escompté car les dossiers sont mal montés, les questions mal posées, ce qui permet à des délinquants d’échapper à ce qui reste une parodie de justice.
Comment jugez-vous la manière de présenter les choses quand on sait qu’il existe le principe de la présomption d’innocence et du respect des droits de l’homme ?
La présomption d’innocence est un droit fondamental qu’il convient de respecter. Cependant personne n’est dupe et nous avons sous la main des coupables certains ! Dadis aurait gagné en crédibilité en s’attaquant prioritairement à la famille Conté qui est au cœur de tous les trafics maléfiques qui ont gangrené le pays. Se contenter d’interroger Ousmane Conté déjà affaibli et hospitalisé n’est que le reflet d’un demi courage à ne saluer que timidement.
Les Guinéens ont soif de savoir qui a fait quoi pendant les évènements tragiques de juin 2006, de janvier et février 2007. Parmi les compagnons d’armes du Président, qualifiés pompeusement de patriotes, qui était où ? Des policiers ont été massacrés ! On est en droit d’exiger une enquête « patriotique » sur le sang versé que certains ont sur les mains et d’autres jusqu’aux coudes !
Le domicile secondaire d’Hadja Rabiatou vient de faire l’objet d’une perquisition, comme ce fut le cas, ces derniers temps, des domiciles de Cellou Dalein Diallo et de Mamadou Sylla de Futurelec. Qu’en pensez-vous ?
C’est de l’intimidation par inquisition ciblée car la procédure s’est déroulée sans mandat. Les hommes du général de brigade Konaté apparaissent comme ceux d'une brimade. On bafoue les droits élémentaires des citoyens. Je comprends que certains partisans de M. Cellou qui vient de perdre sa mère voient le CNDD comme un Comité de Neutralisation de Dalein Diallo !
A la limite, il faudrait chasser les sorciers, fussent-ils sacrés, et non s’engager dans une chasse aux sorcières ! Quand je vois de soi-disant défenseurs des droits de l’homme (en fait des défenseurs de « droits d’hommes ») appuyer systématiquement et sans discernement une junte et donner des leçons de patriotisme dont ils croient détenir le monopole, je me dis qu’on ne connaîtra jamais un individu ! Il aurait fallu une certaine mansuétude, certes, mais absolument critique, pour dénoncer à temps les errements d’un groupe pour le moins inexpérimenté. Ce comportement de griot ne rappelle-t-il pas un certain régime dans lequel critiquer le chef c’est être contre la nation ?
J’ai été un des premiers à me féliciter du coup de Dadis, mais seulement comme élément de rupture avec une situation institutionnellement bloquée. Ce n’est pas l’homme en tant que tel qu’il faudrait soutenir mais son action qui doit être de courte durée, dans tous les cas de figure.
J’en viens à me demander si les 39 lettres adressées par M. Sy Savané à la fraction républicaine de l’armée sont parvenues aux vrais destinataires ! Le secret de la correspondance ayant quelque peu été violé, une quarantième lettre ne semblerait pas inopportune.
Que pensez-vous d’une candidature indépendante en Guinée ?
Les partis politiques ne devraient pas avoir le monopole dans la désignation de candidats qui sont toujours leurs chefs. Mais comment éviter des candidatures fantaisistes ? Il faudrait un minimum de structure et tout candidat, même indépendant, devrait montrer sa capacité à rassembler au-delà de sa région et de sa communauté. Peu importe son âge, l’essentiel étant sa santé physique et mentale, sa compétence et son intégrité. Aucun civil ou militaire n’est responsable de son état-civil ! C’est être limité que d’insister sur une limite d’âge !
Que pensez-vous du troisième homme ?
Ne connaissant pas les deux premiers hommes, j’ignore tout d’un troisième qui se définirait par rapport à eux. Tout est possible en Guinée. Ce dont je suis sûr, c’est que la junte ne pourra assurer à la Guinée ni la démocratie, ni le développement. L’unique mission de l’armée est de défendre le territoire contre toute attaque venant de l’extérieur. La place des militaires, c’est dans les casernes et non dans les ministères !
Le capitaine Dadis qui s’est autoproclamé Président de la République (et comme si ce titre n’était pas suffisant, on lui ajoute celui de chef de l’Etat !) semble s’installer durablement et fait tout pour se renforcer. J’ai vu des badges à son effigie et il distribue énormément d’argent dont les montants n’ont rien à voir avec son traitement supposé. Il cultive l’image du chef généreux, mais avec l’argent public ! Il va falloir qu’il rende des comptes dès maintenant et qu’il « s’auto audite » en expliquant ses liens avec Conté et sa famille ! On sait que l’ancien Président n’affectait aux postes lucratifs que ses plus fidèles amis. Or, le poste « carburant » est stratégique et très lucratif en Guinée. C’est la « Total » si l’on peut dire…!
Que pensez-vous de la candidature d’une femme à la présidence de la république?
Cette question féministe pourrait se révéler anti-féminine. Les hommes et les femmes sont égaux en droit et je rappelle que 52% des Guinéens seraient guinéennes. La politique est tout un art, comme la cuisine. Je ne vois pas pourquoi une femme (qui serait le troisième homme) ne serait pas candidate, dans la mesure où elle ne traîne aucune casserole et n’envisage pas de nous rouler dans la farine !
De nombreux observateurs pensent aujourd’hui que les Guinéens n’ont besoin que de trois partis politiques pour un processus démocratique viable. Qu’en dites-vous ?
Ne nous focalisons pas sur un nombre. L’important c’est d’instaurer la démocratie qui suppose l’alternance par la voie des urnes. En fait, aucune constitution n’est mauvaise ; c’est son application qui pose problème ! Il faudrait y inscrire, dans le préambule, la durée du mandat présidentiel (5 ans, renouvelable une seule fois) et faire en sorte que cette disposition ne puisse faire l’objet d’aucune modification avant une période d’application de 40 ans !
Cependant, compte tenu de la spécificité guinéenne, je pense que pour un départ, 2 grands partis nationaux bien structurés avec des programmes clairs seraient suffisants. Comme vous le savez, en Guinée l’Etat a précédé la nation. Celle-ci est en construction, donc fragile. Le multipartisme intégral est un facteur de désintégration nationale quoi qu’en pensent les chefs de groupuscules politiques, porteurs, quelquefois, de bonnes idées.
Un seul parti, c’est contre la démocratie mais une multitude de partis, c’est contre la nation puisqu’elle favorise la constitution de baronnies oisives sur fond de clientélisme ethnique.
Avec 2 partis, on a la clarté : une majorité et une opposition bien définies. On gagne en lisibilité. Qui a le temps de lire les programmes de 40 partis ?
Avec 3 partis, celui qui est au pouvoir risque de s’éterniser, les 2 autres de l’opposition ayant du mal à s’entendre et manœuvrant en coulisses chacun pour son compte. Comme en amitié, c’est difficile de se comprendre à trois !
Avec une infinité de partis, c’est l’atomisation de la vie politique pouvant mener au chaos ! Il faut créer les conditions pour qu’un citoyen n’adhère pas à un parti par réflexe ethnique mais par conviction politique.
Votre mot de la fin ?
Permettez-moi de sortir des vœux traditionnels en disant un mot des singes ! Je suis, à l’origine, géographe de formation et je demeure sensible à l’écologie.
Je constate avec regret la disparition des singes de nos campagnes, ce qui constitue une catastrophe. Je n’ai vu aucun primate en liberté durant mon récent séjour en Guinée. Les singes auraient-ils tous « émigré » involontairement vers des marmites, compte tenu de la généralisation de certaines habitudes alimentaires ?
Comme les forêts aussi disparaissent, reboisons le pays ! Quand on n' a plus de singes pour détruire une partie de nos récoltes, c’est le signe que le pays se meurt !
Adjidjatou Barry Baud, www.guineeactu.com