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« Les Guinéens sont brillants en tout, à condition qu’ils ne soient pas plus de deux ! » (Cheick Anta Diop)
Ce n’est pas encore la victoire contre les démons centrifuges de l’exil. Mais près de cinq cents (1) signataires guinéens, éparpillés à travers le monde, qui décident de se donner la main pour réfléchir aux problèmes d’une Guinée grabataire depuis cinquante ans, cela mérite une pause de réflexion.
Je ferai une petite mention spéciale pour les Guinéens de France, dont la diaspora hors du pays natal, est plus que centenaire. C’est pourtant, elle qui se trouve la plus décriée. « Vous avez trop de défauts, vous là-bas en France ! », me disait récemment encore, une personnalité qui, innocemment, reprenait un cliché. J’avais envie de lui dire : « oui, mais quand il s’agit de l’essentiel, on nous sait gré de nos actions, pas seulement de notre solidarité politique. En juin 2006, mais surtout en janvier-février 2007, c’est bien des bords de la Seine sorbonnarde qu’est parti le gigantesque élan de solidarité politique et financière. Nous avons dit en même temps que les mendiants de Guinée :
« Non au système corrompu, non à la ruine morale, politique et économique ! Oui au changement radical ! »
On n’est pas unis en France, répète-t-on, avec plus ou moins de bonne foi. Non en France, nous baignons dans une culture de « chahuteurs ». La culture de la Révolution française. La culture des Lumières : Diderot, Voltaire, Rousseau, D’Alembert Hugo, Sartre Ives Benot (alias Helmann), Jean Suret-Canale, etc. Et plus près de nous, nous vivons toujours, même inconsciemment, la culture des racines de la Négritude de Césaire-Senghor-Gontran Damas, le savant et égyptologue Cheick Anta Diop, dont les racines plongent dans le Panafricanisme du Jamaïcain Marcus Garvey, des W.E.B. Dubois, Georges Padmore qui, de Paris à Rome, ont enraciné les valeurs de civilisation nègre dans la conscience de la Diaspora, avant que la conscience noire ne se transforme sur le Continent en conscience politique de la nécessité de l’Emancipation.
C’est donc partie de la Diaspora, que l’étincelle, l’illumination pour la liberté fut reprise pour exploser sous la plume des Sembène, Mongo Béti, Ferdinad Oyono, Fodéba Keïta, eh oui, le grand Fodéba des Ballets africains, où se retrouvaient d’abord des Africains, (Louis Akin, Italo Zambo, trop tôt disparus, etc.), et ensuite des Guinéens.
Oui, c’est à leur suite que les politiques ont repris le boutefeu, le flambeau pour la liberté des peuples africains. J’hésite ici à citer des noms, pour ne pas faire d’amalgame dissonant. En effet, un Sékou Touré à Côté d’un Lumumba, d’un Kwamé Nkrumah ou d’un Mandela, Houphouët, Senghor, Mamadou Dia ou Modibo Keïta, un Ahidjo à côté d’un Ouandié ou Moumié, Ossendé Afana, ces trois derniers tous Camerounais, martyrs de la liberté, etc., oui, impossible et explosive liste qui risquerait de nous conduire vers un océan sans rivages..
Le vaste mouvement d’émancipation, né des résistances réelles de nos peuples défaits, dont certains se sont littéralement suicidés : en Haute Volta (3), d’autres partis en exil (fergo-hégire d’El Hajj Oumar Tall), sans oublier Samory Touré, Albouri NDiaye, Béhanzin, la Malgache, la reine Ranavalona Ière, bien avant ces derniers, la farouche Angolaise Anne Nzinga et bien d’autres résistants. La vague des idées d’émancipation des années quarante, ne fut qu’un relais politique, dans le cadre des cultures démocratiques du Colonisateur.
Mais voilà, le vainqueur, après avoir décapité au seuil des indépendances cet élan, en tuant les meilleurs de ses promoteurs, a bon dos de répéter ce constat prophétique, que « l’Afrique noire est mal partie » (2) ou que « l’Homme noir (ou l’Africain) n’a pas eu le sens de l’histoire » (Sarkosy à Dakar). En cela, il a été aidé par ceux qui ont souillé la liberté retrouvée par la bâtardise des indépendances (Amadou Kourouma).
Mais que l’afro-pessimisme ne nous fasse pas oublier les vrais pères de nos indépendances, dont l’abâtardissement ne change en rien leur patriotisme précoce.
Les pères fondateurs de l’émancipation, ce sont ces élèves et étudiants des années cinquante et non certain futur Père de la Nation, qui ne comprenait pas alors que savoir ou ne pas savoir fabriquer une aiguille n’est pas un critère d’aptitude à répondre présent quand l’humain est interpellé. Parmi ces étudiants, il y avait certainement des Guinéens. Et cela a continué jusqu’aux années 60 à Dakar où une des rares universités africaines a prolongé Mai 68, une université où des étudiants africains conduits par le Guinéen Baldé Samba, étaient en phase avec l’explosion en France.
En France, à peu près à la même époque, avec d’autres armes, d’autres étudiants ont pris le flambeau de Fodéba Keita avec l’ensemble théâtral Kaloum Tam-tam, qui fut une des jeunes troupes qui rivalisait avec des troupes planétaires comme le Leaving Theater, le Bread and Puppet, voire le théâtre de Grotowsky, dans le renouvellement de l’écriture et de la mise en espace dramaturgiques.
La diaspora guinéenne a souvent été un phare, en Europe ou dans plusieurs pays africains. Que ce soit en matière culturelle, en médecine, dans l’enseignement, et il faut le dire, pour ne pas l’oublier, le secteur informel. En Côte d’Ivoire, Diallo est devenu synonyme de « tablier », comme le Mauritanien au Sénégal est le boutiquier par excellence.
Il faut certes rappeler ici le propos de Cheick Anta Diop : « Les Guinéens sont les plus brillants en tout, à condition qu’ils ne soient pas plus de deux ». La cacophonie dans le milieu guinéen d’aujourd’hui a plusieurs causes qu’il serait long d’expliquer ici. Je n’en retiendrai qu’une.
D’abord, il faut noter qu’elle a commencé en 1984. Car il ne faut pas assimiler la variété de la lutte engagée par les « Anti-guinéens » contre le régime dictatorial, à de la division. Il y avait même des pro-Sékou Touré plus ou moins planqués ici et là, voire infiltrés et qui rendaient compte à qui de droit, des agissements des « contre-révolutionnaires » expatriés. On ne citera pas de nom pour ne pas creuser outre mesure notre « division ».
Les rivalités d’aujourd’hui renvoient à des différences d’approche, à une conception différentielle du patriotisme. A des intérêts plus ou moins subjectifs. A de l’opportunisme au sens le plus objectif du terme. Certains sont plus pressés que d’autres de se faire une place au soleil, après tant de décennies d’attente, d’exil. Un strapontin, un marocain voire même une petite notoriété redorée par quelque blason de la République, ne seraient pas de trop quand on est aux bords de la retraite. Cette aspiration légitime des uns, inspire à ceux qui y ont intérêt et qui sont pour la plupart responsables de la ruine de ce pays depuis cinquante ans, l’infâme toxine qu’ils lancent sourdement depuis le pays:
Guinéens de l’Intérieur, Guinéens de l’Extérieur, battez-vous !
Ainsi parlent les démons de la division. Encore un peu d’histoire. Au seuil des années 90, du temps du règne du CMRN, les Partis politiques n’étaient que des êtres fantomatiques, des ectoplasmes exhalant la clandestinité sous forme de libelles (ceux de Ba Mamadou, les « Seguetis » d’un MND clandestin de Alpha Condé), quand les futurs pontes du PUP rasaient les murs du ministère de la jeunesse et des sports pour se faufiler dans le petit bureau de feu Dorank Assifat.
Cependant qu’à l’Institut Polytechnique, des étudiants remuants bravaient les autorités avec des réclamations qui poussées jusqu’au bout, déboucheraient sur des revendications politiquement incorrectes. Mais la témérité des étudiants a toujours « boosté » celle de leurs maîtres, les enseignants qui n’étaient pas en reste et qui, quelques mois plus tard, allaient mettre par terre le Pouvoir militaire. Ou presque. Demandant une augmentation de 8% de salaire, ils en auront 100 %. Lansana Conté était déjà, virtuellement, devenu l’artisan d’un fabricant de Premier ministre avorton d’un papelard tripartite, taillable, corvéable et limogeable à merci.
L’Etat de droit, et j’écris à cent à l’heure, pour en arriver à mon propos, se faisait cahin-caha, sans liaison organique entre l’action syndicale et l’action politique. Très vite, dès la reconnaissance des Partis politiques, l’hydre ethnocentrique qui, comme une génération spontanée, avait investi les âmes, a vite fait de vriller l’unité des étudiants. Le SLEEG (4) semble-t-il, syndicat qui fut le parangon de l’exigence sociale, s’est vu plomber très vite par le venin du mal guinéen. Diviser pour régner. Les Atigou et autres étudiants contestataires se retrouvèrent expulsés de leur conscience politique et peut-être de leur patrie ou seulement de Poly, je ne sais.
Les Guinéens de l’Extérieur s’entendirent dire :
« Restez là où vous êtes ! Continuez à visiter Western Union, mais ne venez pas ici. Nous avons besoin de vos dollars, mais pas de vous. Vous n’êtes plus comme nous. Vous ne sauriez vivre sans eau ni électricité... »
D’ailleurs je saute un pan de l’histoire.
L’action syndicale vient de rejoindre l’action politique. Le mouvement bakha (bleu) est devenu rouge jaune vert. Toute la Guinée est dedans : syndicats, Partis politiques, CNOSSG A, CNOSSG B (renseignez-vous), Imams, religieux, et mêmes militaires. Ce sont les Forces vives.
Enfin, ils vont réussir là où tous ont jusqu’à maintenant échoué : l’unité d’action nationale !
Qu’on se rappelle un propos hâtif d’un des héros des journées de janvier-février 2007 (ou de juin 2006 ?) : «Nous avons réussi là où les Partis ont échoué.. ». Vont-ils réussir ce coup-ci ? Pas si sûr !
Car où sont passés les Guinéens de l’Extérieur ? « Mais ne sont-ils pas des Guinéens d’abord ? » rétorque-t-on, dans ce Forum (sic) des Forces vives.
« Donc ils font partie des forces vives, par Dieu ! Et la loi est formelle : tous les Guinéens sont éligibles et peuvent voter, qu’ils soient à Yomou (le Bled de Jean-Marie Doré ?), ou de Djakarta. Pourquoi donc spécifier dans les structures fondamentales qui seront crées avec les Forces vives, en intelligence avec le Pouvoir, une entité des Guinéens de l’Extérieur ? Non mais n’est-ce pas diviser encore les Guinéens, en maintenant cette « fiction », cette opposition « Guinéens de l’Intérieur/Guinéens de l’Extérieur » qu’on veut justement dénoncer ? »
Ainsi parlent les pourfendeurs d’une spécificité de la Diaspora.
A cette spécieuse démonstration, en vérité, simple pétition de principe (le problème est résolu puisqu’il n’y a pas de problème), il y a d’abord des réponses historiques. Il y a l’entité des Maliens de l’Etranger, les Sénégalais de l’Etranger, les Français de l’Etranger, pour rester dans le sectoriel (élections). J’entends déjà la chansonnette bien connue.
« Ah non, nous en Guinée, on n’est pas comme les autres.
On a été les seuls à dire « au diable Monsieur le colon ! » en 1958.
Nous sommes un scandale géologique, dans les cieux, sur terre, et sous terre.
Non vraiment on n’est pas comme les autres ! »
Même si nous vivons comme des vers de terre, et nous lavons avec les ratons laveurs ! Donc laissons l’argument de l’expérience des autres nations. Cependant, les faits sont têtus. « La preuve du lafidi, c’est qu’on le mange ! », diraient… les Anglais.
Nous sommes au bas mot, trois millions de Guinéens à l’Extérieur, sur un total de neuf à dix millions. Nous sommes trois millions à avoir, à peu près, tout ce que les Guinéens de l’Intérieur n’ont pas, quel que soit par ailleurs notre niveau de vie à Djakarta, Paris, New York, Dubaï, Tokyo, etc. Mais nous sommes Guinéens. Et la Guinée est une famille. Hélas, j’ai envie de dire.
Pour terminer et me faire admettre que je suis un Guinéen comme tous les autres, je demande, pourquoi Mamou, Kankan, Dinguiraye ont un député et pas les 200 mille Guinéens de telle zone européenne ou de la sous-région, pour ne pas aller trop loin ? Ou alors, on veut me faire comprendre que le Député de Dinguiraye est là-bas pour défendre mes intérêts de blédard ? Même si je ne partage pas ses idées politiques, puisqu’il se peut que nous ne soyons pas du même Parti ?
Moi, je crois qu’on devrait tout simplement nettoyer cette loi, en la balayant. Il faut voter une nouvelle loi, qui interdirait l’expression « Guinéens de l’Extérieur ». Avec la simplification collatérale qu’il n’y aurait plus de Guinéens de l’Intérieur !
Et plus de combat, faute de combattants...
Donc, futurs ex Guinéens de l’Extérieur, préparez vos familles. Qu’elles serrent la ceinture ! Western Union va fermer ses bureaux en Guinée. Qu’elles se débrouillent avec leur scandale géologique !
A moins qu’on se mette autour de la table des Forces vives, pour qu’on s’explique. Notre force ne vient pas du fait que nous soyons Guinéens, reconnus par telle ou telle loi, qu’on a toujours mal appliquée à Abidjan, Paris, etc., pendant les élections. Notre force vient du fait que nous ne sommes pas en Guinée. Nous trouvons ailleurs ce que nous ne pouvons pas encore trouver en Guinée. Fodé et Yaguine n’eussent pas laissé congeler leur jeunesse dans un train d’atterrissage, s’ils n’avaient perdu l’espoir de vivre plus longtemps en Guinée.
Notre force, c’est notre spécificité. Elle pèse trois millions. Plus que Labé, Conakry, Kankan et Nzérékoré réunis.
Chercher à nous mettre dans une association, c’est vouloir mettre un éléphant dans un kono worowila (petite tunique de sept bandes de coton).
Cette loi électorale dans laquelle on veut noyer notre spécificité, est une tunique de Nessus. Une reconnaissance qui nous serait suicidaire, si on s’en contentait.
Nous voulons une autre loi. Une loi constitutionnelle, pas plus, pas moins. Mais j’en conviens, cela mérite plus d’arguments que nous développerons bientôt, lors de ce débat national, si c’en est vraiment un. Nous ne chercherons pas des alliés dans les Forces vives. Nous en sommes une partie intégrante.
Une partie intégrante, entièrement reconnue à part !
La reconnaissance que nous cherchons, seul le peuple souverain nous la donnera, lors de ces Assises nationales.
Notes :
1) Si l’on ajoute les 216 signataires du Manifeste Odyssée 2010 aux 175 de l’Appel pour des Assises des Guinéens de l’Extérieur, en tenant compte des personnes morales, on frôle bien 500 signataires
2) De René Dumont, qui a eu trop tôt raison et qui n’était pas un colon !
3) Crépuscule des temps anciens, Nazi Boni, roman, éd. Présence africaine
4) Louis MBemba Soumah, l’emblématique leader du S.L.E.E.G, vient de troquer sa casquette de syndicaliste, contre une casquette « made in Dadis »
Wa salam.
El Hajj Saïdou Nour Bokoum pour www.guineeactu.com
Pour signer la pétition : http://www.lapetition.be/sign_petition
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