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Il y a six ans déjà que cela s’est passé ! Malgré le temps qui passe et qui altère la mémoire, rien n’a entamé le souvenir vivace que nous gardons de notre regretté Siradiou Diallo.
Pour évoquer sa mémoire, sa petite cousine, Adjidjatou Barry Baud, vous propose quelques hommages rendus à l’occasion de sa disparition, ou plus tard.
Ayons nos pensées pour lui !
Paix à son âme. Amen.
La rédaction de www.guineeactu.com
N.B. : Une cérémonie marquant la disparition de Siradiou, ce grand combattant pour la liberté, la démocratie et la paix en Afrique, pour l’état de droit en Guinée, est célébrée par l’UPR, dimanche 14 mars 2010, à Labé, sa ville natale, où il repose à jamais. Cet anniversaire de souvenirs ravivera encore une fois les esprits, au moment où la chère Guinée, à laquelle il a consacré ses dernières énergies, entame un tournant important de la conquête de la liberté et de la démocratie.
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Siradiou Diallo s’est éteint le 14 mars 2004 à l’âge de 67 ans et repose au Mausolée des fondateurs et érudits de Labé, sa ville natale, à côté de l’almamy Alpha Yaya. L’association qui porte le nom du défunt, qui collabora près d’un quart de siècle durant à Jeune Afrique, est née à la mi-novembre, à l’initiative de sa veuve Assiatou Bah Diallo, de ses enfants et de quelques amis de la famille. Après avoir caressé le projet d’un Prix de journalisme, ces derniers ont fini par décider de lancer « Remember Siradiou Diallo » (RSD), une structure moins réductrice qui, à leurs yeux, traduit mieux la personnalité du disparu. Il ne s’agit pas de célébrer une icône, mais de mettre en exergue les idées que Siradiou, comme l’appelaient ses compatriotes, a toujours défendues.
C’est un club de réflexion dont la composition n’est pas encore définitivement arrêtée qui en aura la charge. Au centre de la démarche : « le combat que Siradiou n’a cessé de mener pour la dignité de l’Afrique », comme en ont témoigné les hommages - pas seulement des propos de circonstance - qui ont marqué sa disparition. Tout le monde a pleuré alors l’homme de cœur qui s’est toujours efforcé d’écouter les autres. L’opposant modéré, chef de file de l’Union pour le progrès et le renouveau (UPR), qui se refusait à diaboliser l’adversaire, dans la vie comme dans la lutte politique. Ainsi, en 1984, à la mort de Sékou Touré auquel il a dû de partir en exil dès 1962 a-t-il profité de son premier séjour en Guinée depuis plus de vingt ans pour aller présenter ses condoléances à la famille du défunt président.
Sa veuve, sa confidente, son amie, qui partagea sa vie pendant trente-six ans, n’en est que plus décidée à lancer le prix Siradiou-Diallo pour le « fair-play politique », une qualité dont le manque est si souvent source de conflits de tous ordres sur le continent. La distinction sera décernée chaque année à partir de mars 2008, à l’occasion du quatrième anniversaire de la mort de l’ancien journaliste et ex-député, qui siégea à l’Assemblée nationale guinéenne ainsi qu’au Parlement de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao). Et, à terme, une fondation dont le projet est en gestation viendra couronner le tout. Il s’agit pour Assiatou Bah Diallo d’immortaliser « la conception de la paix, de la liberté et de la démocratie » de son regretté journaliste de mari qui fréquenta dans l’intimité tant de chefs d’État, ministres, opposants et autres dépositaires du pouvoir qu’il avait fini par devenir l’un des leurs. Sans nécessairement leur ressembler.
Elimane Fall
Source : Jeune Afrique, 3 décembre 2006
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C’était en octobre 1958, au lendemain de l’indépendance de la Guinée. Les nouvelles autorités avaient demandé à tous les cadres et étudiants africains de venir apporter leur aide à l’Education nationale. Beaucoup d’Africains comme le professeur nigérien Abdou Moumouni ou le mauritanien Mam Less Diack ont répondu à l’appel.
Siradiou Diallo avait répondu sans la moindre hésitation. Il venait de présenter le baccalauréat au lycée Van Vollan Hoven à Dakar.
Le Cours Normal de Labé venait d’être transformé en Lycée Classique et Moderne, classique parce que le latin allait y être enseigné.
Il avait été décidé que tous les élèves de la Moyenne Guinée admis en classe de 6è allaient être affectés, cette année là, dans ce nouveau lycée. Nous étions à peine adolescents (de 12 à 16 ans), quatre-vingt élèves répartis en deux classes. A l’époque, une classe de 6è était du même niveau qu’une classe de 6è en France, tant par la qualité des enseignants que par le niveau des élèves.
A la rentrée, en octobre 1958, nous avons vu arriver un homme jeune, aux allures de jeune premier. Il avait une tête d’acteur, au sourire étincelant, vêtu d’un costume à la coupe impeccable. Il avait 22 ans. C’était Siradiou Diallo.
Il était chargé du cours d’histoire-géographie. En histoire, le programme portait sur l’Antiquité grecque et latine.
Dès la leçon inaugurale, Siradiou nous captiva. C’était un merveilleux conteur. Il nous initia à la mythologie gréco-latine, fondement de la civilisation occidentale. Il nous émerveillait par les récits de l’Iliade et de l’Odyssée, les voyages d’Ulysse, la longue et émouvante attente de Pénélope (qui dura dix ans)… Nous avons beaucoup appris avec lui et nous gardons aujourd’hui encore des réminiscences de ses enseignements.
En géographie, lors de la composition du 1er trimestre, il prit tout le monde à contre-pied. Nous étions habitués à mémoriser des cahiers entiers et à restituer de mémoire, intégralement les leçons, ce qu’on appelait faire du «laisse guidon ». La question fut : « Donnez une définition de la montagne, la colline, la plaine, le coteau, la vallée. »
Parmi les quatre-vingt élèves de cette époque, beaucoup sont aujourd’hui aux commandes de l’appareil d’Etat guinéen, dont Bah Thierno Oumar, à l’heure actuelle ministre de l’Habitat.
Une dizaine d’années plus tard, après que j’eus accompli un cycle complet d’études à l’Institut Polytechnique Gamal Abdel Nasser de Conakry (IPGAN) en 1970, et après deux ans d’enseignement à l’université guinéenne (à l’IPGAN, puis à l’IPK Julius Nyéréré de Kankan), je suis parti pour la Côte d’Ivoire.
En 1973, j’ai été élu Président de l’Association des Elèves et Etudiants Guinéens en Côte d’Ivoire (AEEGCI) pour un mandat d’un an renouvelable. Je serai réélu deux fois, ce qui a été sans précédent. J’occupai donc ce poste jusqu’à mon départ pour la France en 1976.
Le président Houphouët-Boigny accordait une bourse à chaque étudiant guinéen inscrit à l’Université d’Abidjan, sur sa cassette personnelle, au même taux que la bourse des étudiants ivoiriens (30 000 F CFA). Cela représentait un montant de 25 millions de CFA par an. C’était un montant considérable pour l’époque. Ces fonds étaient versés par trimestre et transitaient par le Président Auguste Denise, ministre d’Etat et alter ego du président Houphouët, et non par le ministère de l’Education nationale, pour ne pas alimenter la xénophobie déjà très vivace du MEECI (Mouvement de Elèves et Etudiants de Côte d’Ivoire).
Le versement de ces bourses était irrégulier. Il arrivait souvent que Siradiou Diallo, en mission de reportage à Abidjan, intervienne directement auprès de Madame Plazanet, l’assistante du Président Houphouët, pour débloquer ces fonds. Mais, il faut dire que d’autres responsables guinéens intervenaient aussi, comme Ba Mamadou ou le Dr Bah Thierno.
Siradiou me recevait souvent à l’Hôtel Ivoire où il descendait ou au domicile du Dr Bah Thierno.
Nous écoutions alors attentivement l’analyse qu’il faisait de la situation politique internationale et plus particulièrement de la Guinée.
Son engagement contre la dictature sékoutouréenne était ferme et déterminé.
Encore une dizaine d’années plus tard, je présente à l’Université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne un doctorat de sciences économiques. C’était en 1981.
Une annonce parue dans Jeune Afrique demande un économiste africain pour compléter l’équipe de journalistes devant lancer le mensuel Jeune Afrique Economie (JAE).
Je suis sélectionné parmi les 450 candidats qui ont répondu à l’annonce.
J’arrive à Jeune Afrique. Siradiou m’accueille chaleureusement. Il me met le pied à l’étrier, m’expliquant comment rédiger un article, comment réaliser un reportage, une interview ou tenir une rubrique.
A propos d’interview, il excellait dans ce genre. Il ne faut pas croire, comme beaucoup, que l’interview consiste seulement à tendre un micro à quelqu’un et à reproduire intégralement ses propos. Bien au contraire, c’est le genre, en journalisme, le plus difficile.
Le journaliste doit d’abord se documenter ; il doit connaître sur le bout des doigts les sujets qu’il va aborder avec son interlocuteur. Il doit poser les questions qu’aurait aimé poser le lecteur. Après avoir recueilli l’interview, il doit la retravailler, réécrire les questions et les réponses, mais sans altérer le style de l’interlocuteur. « Je n’ai jamais trahi la pensée d’un chef d’Etat », m’a confié un jour Siradiou. Il faisait ses interviews sans jamais utiliser de magnétophone. Il travaillait avec sa plume et sa mémoire, qui était prodigieuse.
Béchir Ben Yahmed, le patron du Groupe Jeune Afrique - qui me garde aujourd’hui encore toute son amitié, malgré la malveillance de certains compatriotes africains -, lui avait accordé un statut privilégié, lui permettant de cumuler la fonction de directeur de toutes les rédactions du groupe J.A. et de leader d’un mouvement politique.
J’ai eu, à mon tour, le privilège de l’accompagner dans plusieurs de ses missions en Afrique. Ce fut d’abord à Yaoundé, à l’occasion du 10e anniversaire de l’unification du Cameroun en mai 1982.
Hervé Bourges, ancien directeur de l’école de journalisme de Yaoundé, venait de créer « le club de la presse » de RFI. Il a tenu à consacrer sa 1ère émission au président Ahmadou Ahidjo. Je retiens de cette émission cette réplique fameuse du Président Ahmadou Ahidjo : « Certains hommes sont faits pour diriger les autres hommes ». Après l’émission, cet homme que personne n’osait approcher à moins de quatre mètres, nous reçut, Siradiou et moi, en aparté.
Puis, Siradiou prit l’initiative de m’amener chez le ministre de la Jeunesse et des Sports pour m’aider à préparer le « papier » que je devais faire sur le sport au Cameroun.
Nous avons été ensuite, en compagnie de l’ancien Rédacteur en Chef de J.A., Jos-Blaise Alima, chez l’ancien secrétaire général de l’OUA, Mboumoua, et chez plusieurs autres personnalités.
Mais Siradiou n’allait pas que chez les gens d’en haut. Il allait aussi dans les familles des gens ordinaires pour se saisir à bras le corps des réalités de leur vie quotidienne. Il rendait visite à ses anciens condisciples de Dakar, de Poitiers et de Paris. Partout, la communauté guinéenne l’accueillait toujours à bras ouverts.
Je l’ai également accompagné au Zaïre où nous avons rendu visite, par exemple à Ramazani, alors ministre de l’Information, devenu plus tard ambassadeur à Paris, à Mbemba Saolona, alors le patron des patrons zaïrois…
Nous avons été ensemble plusieurs fois aux assemblées annuelles de la Banque Africaine de Développement - BAD où nous invitait notre compatriote Babacar N’Diaye, lui pour J.A. et moi pour JAE (Jeune Afrique Economie).
J’étais frappé par le ton ferme et sans concession qu’il avait devant les plus hautes autorités des pays qu’on visitait.
Il était d’un calme olympien. Il manifestait une grande maîtrise de soi. C’était un analyste politique de très haut niveau, un homme charismatique qui suscitait donc forcément des passions, véhémentes, houleuses, contradictoires, antagoniques.
Je me donne comme mission de perpétuer dans la mémoire de nos concitoyens, dans celle de la postérité et des générations futures, le souvenir impérissable de cet homme exceptionnel.
Alpha Sidoux BARRY, directeur de rédaction de www.guineeactu.com
Source : www.guineeactu.com, 13 mars 2008
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Cela se passe en octobre 1983 au café Le Jour et nuit, à Rabat. Légèrement grisé, mon voisin de table se tourne vers moi :
– De quel pays ?
– De Guinée !
– Vous n’allez pas me dire que vous vous appelez Diallo, vous aussi !
– Pourtant si !
– Êtes-vous un parent de Siradiou Diallo ?
– Oui ! (en vérité, bien que Diallo de mon vrai nom, je n’ai aucun lien de parenté avec lui).
– Alors, on ne se quitte plus. Siradiou Diallo est mon idole. Je ne manque jamais un de ses articles. D’ailleurs je les ai tous.
C’est ainsi qu’avec l’écrivain et cinéaste Ahmed Bouanani, Younès (ainsi s’appelait-il), un jeune cadre du ministère des Finances, devint mon plus fidèle compagnon durant mon long séjour au Maroc (plus tard, je serai le témoin de son mariage). Grâce à Siradiou Diallo ! Ce nom, il est vrai, avait fini par faire le tour du continent. Il suffisait de le prononcer pour entendre pleuvoir les plus beaux éloges et gronder les foudres les plus hostiles. Car l’homme qui le portait fut quelqu’un de secret, de complexe, de paradoxal. Quelqu’un qui, pour le plus grand embarras de ses amis, n’en faisait qu’à sa tête et n’éprouvait jamais le besoin de s’expliquer. Quelqu’un de subtil, d’absolument insaisissable ! Cultiver la différence et la contradiction à ce point va bien pour un personnage de roman, très mal pour un homme politique. À croire que Siradiou prenait un malin plaisir à acheter lui-même les verges avec lesquelles ses ennemis (il n’en manquait décidément pas !) le fouettaient !
Maintenant que la porte du destin a fini par se refermer, que retenir de lui ? Il s’impose de noter d’avance que Siradiou est le produit de deux éléments. Un événement : celui des indépendances africaines (et de leur épouvantable atmosphère, la guerre froide). Et une éducation : celle d’un jeune homme issu d’une grande famille musulmane de cette vieille cité mystique et érudite de Labé, cette Tombouctou du Sud où il convient de cultiver le goût du scepticisme et du contrôle de soi, de la méditation et du discernement, dès le plus jeune âge. Ce qui fait que c’est un adolescent prévenu de la nature complexe et forcément ambiguë du monde, peu enclin aux outrances verbales et aux certitudes qui croise, au milieu des années 1950, la ruée pleine de bruit et de fureur des nationalistes révolutionnaires. La mode est de lire Marx et de s’essayer sous les préaux et dans les amphithéâtres à des discours haineux et grandiloquents sur les méfaits du colonialisme et le passé grandiose et virginal de l’Afrique. Trop peu pour lui : les meetings, les manifestations de rue, ce n’est pas son style, et le marxisme, ma foi, se révélera vite à ses yeux une soupe insipide à laquelle, décidément, il ne goûtera jamais.
La lutte pour la libération du continent, il y participera activement cependant, d’abord au cours normal de Kankan (oui, les étudiants guinéens ont largement contribué à l’indépendance !), ensuite à William-Ponty puis à l’université de Dakar, où il sera l’un des dirigeants de l’Union générale des étudiants d’Afrique de l’Ouest et manifestera violemment contre l’assassinat de Lumumba. L’indépendance, oui, mais avec réalisme et mesure ! Sékou Touré, il réprouve ses excès, mais il le soutient et l’admire. La rupture ne viendra qu’en 1961 à la suite du « complot des enseignants et de la sanglante répression qui s’ensuivra. Plus que tout, c’est cet événement qui déterminera sa conduite ultérieure. Le parti unique montre ses limites, et Sékou Touré sa véritable nature, celle d’un homme assoiffé de pouvoir et de sang, pour lequel le lyrisme nationaliste et révolutionnaire n’est qu’un prétexte pour consolider et perpétuer son régime. Cependant, les intellectuels africains continuent de l’acclamer malgré l’évidence. Siradiou en gardera beaucoup de ressentiment et finira par prendre ses distances. L’élite africaine, surtout celle de gauche, est si superficielle, si démagogique, si émotive et versatile !
Une seule idée l’obsède après cela : délivrer son peuple de la dictature. Le plus vite possible et par tous les moyens ! Qu’importent les chuchotements des mégères et les menaces des inquisiteurs ! Et c’est bien à cela qu’il consacrera le reste de sa vie avec l’entêtement qui est le sien. Il sait, depuis l’enfance, que l’image importe peu, que l’essentiel se trouve dans l’idéal que l’on se fixe et dans la force intérieure que l’on met à le réaliser. Il sait aussi que le chemin de l’idéal est une série d’épreuves. Pour le parcourir, il faut accepter d’avaler des couleuvres. Et des couleuvres, il en avalera tout au long de sa vie de journaliste et de politicien, mais avec la sérénité métaphysique d’un bouddha méditant au milieu des braises.
Au terme de sa vie, cet homme abondamment dénigré par les « bien-pensants de la cause africaine » (j’en fus dans ma jeunesse et je lui suis reconnaissant de ne m’en avoir jamais tenu rigueur) avait pourtant ne serait-ce qu’un mérite : celui de la cohérence. Ah ! le nombre de « révolutionnaires africains » devenus ministres des régimes qu’ils prétendaient combattre, voire thuriféraires zélés de ce néocolonialisme hier tant honni.
Sans le moindre malaise et sans un mot de repentance !...
Tierno Monénembo, écrivain guinéen
Source : Jeune Afrique, 28 mars 2004
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« Je suis très peiné par le décès de Siradiou Diallo, a confié à J.A./l'intelligent François Lonsény Fall, le Premier ministre guinéen. De lui, je garde l'image du grand journaliste de Quand j'étais jeune, j'admirais son courage. Avec sa plume, il menait la lutte pour la liberté. Je retiens aussi de lui l'image de l'homme politique qui n'a jamais refusé le dialogue. C'était à la fois un homme de conviction et un homme courtois, pondéré. Pour moi, il incarnait l'opposition constructive. Grâce à son expérience à il avait acquis une très grande ouverture d'esprit sur les questions africaines. Il avait une vision pour le continent. Je souhaite que son parti ne baisse pas les bras, qu'il perpétue l'idéal que Siradiou Diallo avait porté. Et que les autres leaders de l'opposition guinéenne s'inspirent de son exemple. »
François Lonsény Fall
Source : Jeune Afrique, 21 mars 2004
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Siradiou Diallo a été l’un de ceux qui m’ont appris à mieux comprendre et aimer la Guinée et les Guinéens. En 1974, je menais, comme représentant du secrétaire général de l’ONU, une action pour la normalisation des relations entre l’Allemagne fédérale et la Guinée, et la libération de trois Allemands détenus au camp Boiro. Une seconde négociation débouchait le 14 juillet 1975 sur la normalisation entre Conakry et Paris et la libération d’une vingtaine de Français détenus depuis cinq ans. J’étais évidemment à l’affût de tout ce qui pouvait influer sur ce processus, car je devais avoir avec Sékou Touré une relation confiante. Les opposants guinéens ne voulaient pas d’une normalisation avec la France qui donnerait un sursis à Sékou, dont la chute était – selon eux – inévitable et imminente....
Sékou était très irrité par les articles de Siradiou Diallo, le plus notoire opposant au régime, en raison notamment de la tribune que lui offrait Jeune Afrique. J’écrivis donc à Béchir Ben Yahmed, précisant ne pas vouloir peser sur la ligne du journal. Il me fixa rendez-vous avec lui et Siradiou ; je leur exposai ma démarche ; ils m’expliquèrent leur position sur le régime guinéen. Peut-être jugèrent-ils mon optimisme un peu candide, mais les écrits de Siradiou au cours de cette période, sans dissimuler son hostilité envers Sékou Touré, furent rédigés d’une manière qui n’a jamais nui à l’action que je menais. Je disais à Sékou : « La semaine prochaine, je vais à Paris, j’en profiterai pour rencontrer Siradiou Diallo. » Sékou me répondait : « Aucun problème ; vous êtes un ami, je vous fais confiance, vous pouvez voir qui vous voulez, même les anti-Guinéens » – c’est ainsi qu’il appelait les opposants. Siradiou était incrédule : « Comment, Sékou ne voit pas d’inconvénients à nos entretiens ? Je ne peux pas le croire ! ». Je n’osais lui dire que je préférais que Sékou soit informé de ces rencontres par moi-même plutôt que par quelqu’un qui aurait pu se trouver dans l’entourage de Siradiou !
En 1990, quand Jeune Afrique Livres publia la biographie que j’ai consacrée à Diallo Telli, Siradiou en écrivit la préface. Il avait été de ceux « qui manifestèrent quelque appréhension, pour ne pas dire une certaine réticence » : comment quelqu’un qui fut, « plus qu’un simple diplomate, un proche, sinon un ami de Sékou Touré, pourrait-il écrire un livre crédible » sur sa plus illustre victime ? Mais Siradiou a bien voulu reconnaître que j’avais présenté « avec bonheur », « grâce à des informations et des témoignages souvent inédits », « un Diallo Telli à la fois attachant et complexe ». Je veux rendre grâce aux qualités professionnelles et humaines de Siradiou Diallo, qui a toujours eu le souci de me donner des informations d’un réel intérêt pour la réussite de ma mission et a su dépasser ses options personnelles pour rester toujours un formidable témoin et un acteur de premier plan dans l’histoire de l’Afrique et de son propre pays.
André Lewin, ancien ambassadeur de France en Guinée (1975-1979)
Source : Jeune Afrique, 28 mars 2004
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J'ai connu Siradiou Diallo à la fin des années 1960, lors de son bref passage à l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) où j'étais alors moi-même chargé de mission.
Par la suite, j'ai appris à le connaître et à l'estimer quand il est devenu secrétaire général du Regroupement des Guinéens de l'extérieur (RGE). L'organisation et l'animation de ce mouvement, dans une période extrêmement difficile (moralement et matériellement) pour de nombreux Guinéens exilés et traumatisés par la terreur du régime de Sékou Touré, ont montré les qualités de leader de Siradiou Diallo. Ferme dans ses convictions mais ouvert dans le débat, constant dans les objectifs de libération de la Guinée de la dictature du PDG (Parti démocratique de Guinée, devenu parti-État à partir de 1978), amical même avec ceux dont il ne partageait pas toujours les opinions, tels me sont apparus quelques traits de caractère de Siradiou Diallo.
Pr Ansoumane Doré, Dijon, France
Source : Jeune Afrique, 4 avril 2004
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Avec les amis, en bande joyeuse et insouciante, nous ne serons plus de tes déplacements annuels en Europe que, pour ma part, je n’avais jamais ratés depuis notre rencontre. Tu n’oubliais jamais tes connaissances : tu les appelais par leur nom, avec respect, en gratifiant les uns de mots gentils, les autres de ta bonne humeur contagieuse.
Mais en nous quittant, tu n’auras fait que prendre de l’avance sur nous, sur tout, avec détachement. Premier comme tu l’as été ici-bas sur tes camarades. Nous te rejoindrons. Et tu nous attendras certainement, Siradiou Diallo, pour qu’ensemble nous formions, à nouveau, d’autres convois. Pour l’Allemagne, le Benelux, la France, où tu t’adressais à tes jeunes compatriotes exilés, trop jeunes, en mal du pays, dans un face à face homérique de questions-réponses. Des scènes inoubliables. Comment leur expliquer à présent qu’ils ne te reverront plus et que c’est à eux que revient désormais le devoir de t’aider à survivre. Désormais nous sommes orphelins, mais responsables.
Quand tu t’es assoupi à jamais ce jour maudit du 14 mars 2004, à 21 heures en France, nous, parents et amis, à des distances éloignées, sommes restés éveillés toute la nuit à veiller sur ton corps et ton esprit. Nos pensées rivées vers ton lit de mort. Pourtant nous ne nous sommes pas du tout concertés. Mais nous nous sommes mis à nous téléphoner, spontanément, sans fin. Comme pour exorciser ce mauvais sort qui nous tombait du ciel. Coup de massue inattendu. Qu’avons-nous donc fait pour que cela se produise : ce pire des scénarios qui pouvait, pour nous militants, arriver à notre peuple.
Je ne suis pas parvenu à m’endormir ce jour-là et pas suffisamment les jours suivants. Et quand plus tard, j’ai eu envie d’un bon sommeil, le téléphone a sonné, si fort que j’ai sursauté de surprise. Pour me tenir éveillé, pour m’éviter de m’endormir. C’est médusé et incrédule que chacun a appris la mort du Président de l’UPR, Siradiou Diallo, surpris lui aussi par une maladie traîtresse, mais mort debout, comme seuls savent se comporter, au moment fatidique du dernier soupir, les grands hommes de sa trempe. Dans la douleur à peine contenue, perceptible sur les visages contrits de parents, de militants, de compatriotes et d’amis désemparés, venus de partout le monde, inconsolables de souffrance, nous avons assisté à son retour définitif au pays natal. Parti par les airs. Nous l’avons vu passer, en coup de vent fugace. Si rapide que nous avons cru voir son ombre nous fuir.
Il nous l’avait dit le 7 septembre 2003, s’adressant au public parisien : « Je ne suis pas rentré en Guinée avec un pied dehors et un autre dedans. » Mort au champ d’honneur. A soixante huit ans à peine. Trop tôt, même pour un Guinéen à l’existence incertaine. Déjà nous commençons à mesurer les conséquences de cette perte énorme, la disparition d’un combattant aguerri qui a contribué, à côté d’autres bonnes volontés, à maintenir l’équilibre fragile du baromètre sociopolitique de la Guinée et de la sous-région. Siradiou DIALLO ! L’homme de consensus, aux idées généreuses, usé par un combat politique incessant, accroché jusqu’au bout à l’idée de la paix et de la démocratie, jusqu’à l’agacement, tenu jusqu’à l’absurde à ses convictions, à ces principes humains de tolérance qui font bouger les montagnes.
Comment, en ces instants de souhaits et de bonnes intentions pour notre peuple, ne pas nous adresser à vous Guinéens, hommes et femmes de bonne volonté, de partout, animés de justice sociale, de venir en aide à la Guinée. Puisse cette disparition physique de Siradiou servir de détonateur contribuant aux retrouvailles effectives de tous les Guinéens ! Pour qu’ensemble, unis, nous amorcions le véritable combat du progrès et de l’amélioration de nos conditions de vie.
De cet être exceptionnel qu’était Siradiou Diallo, nous retiendrons pour notre compte, comme un legs inestimable, cette liberté d’expression et d’initiative qu’on rencontre rarement dans un parti politique africain, qu’il nous a habitué à prendre, avec cette absence de dogme autre que la concertation et la quête de la liberté et de la démocratie pour son peuple. Avec en prime, le respect de l’avis de l’autre, sans faiblesse aucune.
Travail inachevé, mais dont les bases d’édification sont toutes tracées, qu’il incombera à nos dirigeants et aux militants de l’UPR de préserver à tout prix, de concrétiser afin que les efforts que nous avions ensemble déployés avec lui ne soient pas vains. Afin d’éviter de nous endormir pour longtemps. Il savait et le répétait à satiété que nous pourrions vivre un jour de tels moments tragiques. A preuve, dans un de ces rendez- vous annuels avec l’Europe et ailleurs, il ne cessait de répéter ces paroles-ci, si glaçantes de lucidité, prémonitoires d’une fin qui prend tout son sens aujourd’hui : « l’UPR n’a pas été créée pour faire de moi un président, mais pour conquérir le pouvoir avec un des nôtres ; je ne suis pas éternel.»
Pour reprendre ce mot du publiciste qui collait si bien à la perception qu’on se faisait de François Mitterrand, Siradiou Diallo était lui aussi, au plan guinéen, une « force tranquille ». S’il n’a pu conquérir le pouvoir en Guinée, il aura au moins réussi à réaliser l’unité de son parti, à le hisser plus haut que les autres, contre vents et marées.
Mais le chemin pour la victoire est encore long, semé d’embûches. Cependant, bien qu’ébranlés en ce moment dans nos assises, dans notre forteresse UPR, nous militants devons savoir résister aux faiblesses, à la récupération. Lutter encore plus dur que nous ne l’avions fait auparavant pour conserver la position enviée de notre parti. Notre devoir militant : continuer le combat pour faire triompher les idéaux de l’UPR, afin que « notre parti, de par sa composition, reste le reflet de la population guinéenne, dans lequel continueront de se côtoyer toutes les ethnies du pays ».
Il n’y a ni malédiction ni une prétendue fatalité régionale ou nationale qui frapperaient notre pays. Il n’y en aura pas. Chassons plutôt en nous l’obscurantisme démobilisateur et ravageur de nos volontés afin d’apprendre à vaincre et à gagner, par l’effort et le travail.
Tolomsè Camara
Créteil, le 28 mars 2004
www.guineeactu.com
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