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« Le pouvoir militaire, on n’en veut plus ! » C’est le cri de ralliement des femmes guinéennes qui se sont donné rendez-vous le samedi, 7 novembre 2009, sur la place Victor Hugo, dans le 16e Arrondissement de Paris, pour la « Marche du pagne blanc ».
Organisée par les Forces Vives-Section France et par le Conseil national des jeunes Guinéens de France (CNJGF), la plus grande marche de protestation contre les viols des femmes par les militaires commis le 28 septembre 2009 à Conakry, dans le stade du même nom et aux alentours, a mobilisé des milliers de Guinéens et de sympatisants africains et européens à Paris.
C’est une véritable marée humaine qui s’est ébranlée, à 15 heures, de la place Victor Hugo vers la place du Trocadero. Il y avait dans le cortège presque autant de femmes que d’hommes, signe que le viol massif des femmes en public commis par la garde prétorienne du capitaine Dadis Camara, le chef de la junte militaire qui a usurpé le pouvoir en Guinée, a causé un profond traumatisme au sein de la population guinéenne.
Qu’importaient le froid et la pluie, les manifestants ont battu le pavé parisien, bravant les intempéties d’un automne tourmenté pour manifester leur colère face aux massacres de Guinéens pacifiques et aux viols collectifs de femmes. Et prendre l’opinion publique française et internationale à témoin.
Le point de départ de la Marche est hautement symbolique, car cette place porte le nom du plus grand écrivain français de tous les temps, l’homme de lettres qui a plaidé l’abolition de la peine de mort cent ans avant l’avocat Robert Badinter. De même, l’arrivée sur la place du Trocadero l’est tout autant, car c’est le haut lieu des Droits de l’homme et des revendications populaires, où le président François Mitterrand avait accueilli le héros Nelson Mandela à la sortie de prison du leader sud-africain.
En tête du cortège, quelques femmes exceptionnelles. Il y avait notamment Sanaba Coné Camara, la « Panthère noire » de la cause guinéenne dont la voix décidée et volontaire donnait le ton des slogans et Hadja Biya Diallo, qui s’est illustrée depuis de nombreuses années dans le combat pour l’émancipation des femmes, toutes deux responsables de la Communication des Forces Vives-Section France. Tour à tour, Mouminatou Diallo, cheville ouvrière du parti de Lansana Kouyaté et Aïcha Kéïta Touré se sont relayées au micro, tout au long du parcours, pour galvaniser les manifestants en lançant des cris de fureur contre la junte militaire : « Dadis violeur ! », « Dadis assassin ! », « le CNDD devant la Cour pénale internationale ! »… Brandissant des pancartes, des banderoles, déployant des oriflammes, les manifestantes n’ont pas manqué de susciter l’intérêt des habitantes du 16ème Arrondissement qui se demandaient, à leur passage : « qui sont ces femmes ? » « Ce sont des Guinéennes, leur répondait-on. Elles protestent contre des bandits armés qui ont pris le pouvoir dans leur pays, ont tué en septembre dernier des centaines de civils désarmés, blessé par balle plus d’un millier de personnes et violé en public plusieurs dizaines de femmes ».
Les militantes politiques étaient bien sûr du cortège, comme la très médiatique Nantou Chérif, qui précisera plus tard sur la place du Trocadero qu’elle ne représentait pas de parti politique à cette manifestation, ou l’épouse de Cellou Dalein Diallo qui prendra également la parole. Il y avait aussi de grandes figures de la société civile : Aïcha Bah Diallo, de l’Unesco, Assiatou Bah Diallo, Directrice du magazine Amina, des élues municipales telles que Yacine Diakité (Aubervilliers), Camara Aïssatou (Champigny-sur-Marne) ou Oumou Bah. Il y avait aussi les doyennes qui ont tenu à marquer de leur présence cette formidable manifestation, malgré le poids des ans. Les plus jeunes n’étaient pas en reste comme Hadiatou Diallo Baldé de Rouen, Mariam Touré, Yaya Barry, Dieynabou Diallo, Néné Aïssatou, Néné Ami et Fatou Bah, l’écrivaine Diaryatou Bah, Sow Ka, Ha Sow…
Toutes les femmes étaient ceintes d’un pagne de percale blanche tachée de rouge, symbolisant le sang des personnes tuées le 28 Septembre et celui des femmes violées, qui l’ont été quelquefois à la baïonnette. A contrario, la marche signifiait ainsi une forte revendication pour la défense de l’intégrité physique de la femme.
Lorsque les femmes se lèvent, attachent bien fort leur pagne et prennent la tête du combat politique, elles entraînent toute la société. Souvenons-nous du 27 Août 1977 lorsqu’elles se sont mobilisées contre les exactions de la police économique. Depuis des semaines, toute la population souffrait de la recrudescence des excès et des atrocités de ces forces de l’ordre. Les brimades contre les ménagères et les vendeuses sur les marchés avaient atteint leur paroxysme. Ce jour-là, les femmes se sont levées et ont décidé de marcher sur la présidence de la République. C’était là un extraordinaire coup d’audace, que personne n’aurait même pu envisager. Chemin faisant, elles se sont heurtées à la police, armée, qui n’a pas hésité à ouvrir le feu. Certaines sont tombées. Les autres ont continué. Elles ont forcé les barrages et sont arrivées à la Présidence. Sékou Touré est apparu à son balcon. Elles lui ont jeté leurs revendications à la figure. Elles ont quitté leurs pagnes et lui ont lancé : « Quel que soit ton pouvoir, c’est nous qui t’avons mis au monde ! » Terrorisé, il s’est enfui, s’est réfugié dans ses appartements, a fondu en larmes et s’est jeté la tête contre les murs, en désespoir de cause et d’impuissance. Revenu au balcon, il décréta sur-le-champ l’abolition de la police économique.
En débouchant sur la vaste place du Trocadero, vers 16 heures, le cortège avait considérablement grossi, s’enrichissant à chaque étape de nouveaux manifestants. En fin de compte, l’esplanade grouillait de monde, prête à recevoir les messages des oratrices. Celles-ci se succèderont des heures durant, appelant à la mobilisation constante pour ne pas laisser les crimes impunis. A ce propos, le rapport de l’ONG américaine Human Rights Watch (HRW) est plus qu’accablant pour Dadis. Il établit que 150 à 200 personnes aux mains nues ont été tuées par les forces de l’ordre qui ont fait aussi plus de 1 200 blessés, que des dizaines de femmes et de jeunes filles ont été violées au stade et que d’autres ont été séquestrées pendant des jours dans des villas privées où elles ont subi d’atroces sévices sexuels collectifs.
Arrivée sur le parvis des Droits de l’homme, la manifestation a pris une ampleur impressionnante. Aux voix des Guinéennes se sont ajoutées celles d’autres Africaines, témoignant toutes des dérives autoritaires et criminelles des régimes militaires sur le continent. De Lausanne, Adjidjatou Barry Baud a envoyé aux manifestantes un message de solidarité leur assurant qu’elle était de tout cœur avec elles.
Retenons, à titre d’illustration, les interventions des deux responsables de la Communication des Forces Vives-Section France.
« La femme guinéenne a été humiliée, torturée, violée, souillée dans sa chair et dans son âme », a déclaré Biya Diallo. « Nous voulons, nous demandons, nous exigeons solennellement de toutes les autorités compétentes de Guinée, d’Afrique et du Monde que vérité et lumière soient faites.
« Si, en temps de guerre, ces actes sont considérés comme des crimes contre l’humanité, que dire lorsqu’ils sont commis en temps de paix ?
« Notre exigence de justice et de solidarité, qui sont les fondements de la devise de la République de Guinée, est la condition sine qua non pour recouvrer notre dignité, notre honneur de mères, d’épouses, de filles. Si justice n’est pas faite, notre volonté commune de faire de notre Guinée un pays de droit ne sera qu’une illusion, un mirage et jamais une réalité », a conclu Biya Diallo.
Sanaba a porté l’émotion au summum en lisant le poème que lui ont inspiré les exactions contre les femmes le 28 Septembre, dont voici quelques extraits :
…
28 Septembre 1958, année de ferveur
| | Sanaba Coné |
Femme à l’honneur
Guinée indépendante
28 Septembre 2009, autre 28 Septembre
Date de mort, année sombre
Homme de déshonneur, année noire
Année de violence, crime bestial
Bêtise humaine
Année de viol, année de l’horreur
Femme de l’innocence, innocence violée
Viol de la conscience
…
De tes viols naîtra l’enfer des violeurs et des tueurs
Criminels, assassins, justice des hommes, vous périrez
Pour que vive la Guinée
Pour que triomphe la justice
Pour que naisse la démocratie
Pour que naisse le respect de la dignité humaine
Dadis partira
Peuple de Guinée tu vaincras
Lorsque Dadis est arrivé au pouvoir, le 23 décembre dernier, bien que ce fut par la force, nous l’avons néanmoins pris en sympathie, lui avons tendu une main fraternelle, nous les anciens Polytechniciens l’avons même traité en compagnon d’armes. Mais il s’est disqualifié définitivement comme leader politique en entachant l’Etat guinéen de crimes de sang, dont il doit porter la lourde responsabilité, lui et les principaux chefs de la junte. L’opinion publique a envisagé un moment de chercher à sauver le soldat Dadis. C’était avant les massacres et viols du 28 Septembre. On ne peut pas sauver un soldat perdu, qui glisse sur la pente irrésistible de la perdition, entraîné irrémédiablement vers l’abîme. Les kalachnikov sont, certes, de son côté et de celui de ses sbires. Mais la volonté du peuple est plus forte que toutes les armes à feu réunies.
Alpha Sidoux Barry Directeur de publication
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