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Hadja Saran Daraba, Présidente du Réseau des Femmes du Fleuve Mano pour la paix, revient dans cet entretien qu’elle a bien voulu accorder à votre hebdomadaire sur les activités de son ONG, tout en portant un regard critique sur la crise qui sévit au sommet de l’Etat. Le Démocrate : la Guinée a frôlé une nouvelle crise il y a environ trois semaines. Quel rôle le Réseau des Femmes du Fleuve Mano a-t-il joué dans le dénouement de ce bras de fer ? Hadja Saran Daraba : Conformément à notre mission, nous avons cherché à joindre les organisations membres du Conseil national de la société civile pour réfléchir ensemble sur ce qu’il y avait lieu de faire. Car déjà depuis la signature des accords en Janvier-Février 2007, nous avons été de ceux qui ont reconnu que l’accord signé entre les syndicats et le gouvernement comportait des problèmes susceptibles d’en empêcher l’application intégrale. Donc la crise ne nous a pas surpris, en fait, elle était prévisible. Donc dès qu’elle est survenue, étant membre du Conseil national des organisations de la société civile, nous avons contacté nos camarades, et ensemble, nous avons agit au sein du Conseil national. Nous avons également mené d’autres démarches spécifiques pour approfondir d’abord les causes qui ont mené à la crise à ce moment précis, ce qui pourrait nous aider à trouver des solutions susceptibles de l’enrayer. On a l’impression que les problèmes qui ont conduit au mouvement de janvier et février 2007, demeurent toujours. C’est le cas de la cherté des prix, de l’insécurité et de la mal gouvernance. Qu’en pensez-vous ? Je pense que les causes qui ont conduit à la crise de janvier et février 2007 demeurent toujours, mais ce qui a changé c’est l’intensité des problèmes. C’est vrai que la vie est toujours chère mais n’oubliez pas par exemple que le baril du pétrole a atteint 100 dollars maintenant, donc qu’il coûte presque 60% plus cher qu’en janvier et février 2007. La deuxième chose est que le riz coûte effectivement maintenant plus cher sur le marché international à cause du fait que le Vietnam et la Chine ont mis des restrictions sur leur riz à l’exportation à cause de leur propre consommation interne, ce qui fait que le riz que ces pays vendaient sur le marché international est devenu rare et donc plus cher. Je pense aussi que la mal gouvernance n’a pas disparu, non, disons qu’aujourd’hui nous sommes plus conscients des causes et des rouages de la mal gouvernance qu’il y a un an. Nous avons maintenant un environnement qui nous permet notamment de dénouer un certain nombre de choses, de faire des analyses plus pointues et proposer des solutions qui permettent de sortir de la crise. Je pense que c’est ça qui a fondamentalement changé. Ce qui a changé aussi, c’est que l’Etat jusqu’en janvier et février 2007 et peut-être même jusqu’en fin 2007, consacrait 50% de son budget au service de la dette extérieure. Aujourd’hui avec l’effacement de 180 000 000 de dollars de notre dette, ça allège le budget de l’Etat. Mais surtout nous avons renoué avec nos bailleurs de fonds internationaux, la Banque mondiale, le FMI et l’Union Européenne. Et maintenant nous avons un Programme formel avec le Fonds monétaire. Avoir ce Programme formel, ça veut dire que si nous tenons la route par rapport aux indicateurs macroéconomiques, nous espérons que d’ici fin Mai, nous allons pouvoir être allégés d’un gros fardeau de dette. Je pense que c’est cela qui a fondamentalement changé aussi, mais les effets de ces réussites, je pourrais dire, ne sont pas visibles immédiatement, ne sont pas perceptibles immédiatement. Donc il faudrait encore quelques mois pour que ces résultats qui ont été engrangés puissent être visibles. Mais par ailleurs, il y a des erreurs qui ont été commises et qui devraient être désormais corrigées avec plus de vigilance de la part de la société civile, des syndicats, des organisations socioprofessionnels et des partis politiques, pour que le comité de suivi des accords de janvier et février soient mis en place et fonctionne correctement pour que ce qui est arrivé, il y a trois semaines, ne se répète pas de manière structurelle. Ne pensez-vous pas qu’il y a un manque de volonté chez certains citoyens guinéens pour asseoir la bonne gouvernance ? Je pense que ce n’est pas un manque de volonté. Nous avons des problèmes sérieux qui vont constituer des handicaps majeurs pour le développement. C’est le cas du taux élevé d’analphabétisme, du manque d’information de la population, de l’insuffisance d’éducation civique dans le pays. Je pense que le contenu de la citoyenneté n’est pas encore suffisamment approprié par l’ensemble des Guinéens. Nous n’avons pas conscience et nous ne connaissons pas tout ce que l’existence d’un Etat, d’une nation, exige de nous. Je pense que c’est cela qui est fondamental. Ce n’est pas par manque de volonté, mais nous n’avons pas tous les outils nécessaires à cet exercice responsable de la citoyenneté. Je pense que c’est ça le vrai problème. Les partis politiques disent pour la plupart que les femmes ne doivent pas revendiquer des postes en restant dans les bureaux. Cette affirmation est-elle fondée ? Je pense qu’ils ont raison, les femmes ne peuvent pas rester dans les bureaux, bon encore que rester dans les bureaux, c’est quand même remplir un contrat qu’on a signé avec l’administration publique ou avec le secteur privé. Je pense que si les femmes veulent des postes, elles doivent les revendiquer, mais mieux, elles doivent s’engager effectivement dans la lutte politique. Quand vous voyez le nombre de militantes dans les partis politiques et la faiblesse de leur représentation dans les organes de décision de ces partis politiques, il y a un paradoxe. Je pense que c’est là où les femmes doivent jouer un rôle. Elles sont les militantes, elles doivent pouvoir jouer sur leur nombre dans les partis politiques. Pour ce qui concerne l’administration, pour ce qui concerne le secteur privé, je pense que la formation, l’information, l’organisation sont des choses incontournables, si elles veulent accéder aux instances de décision. Ce n’est pas le diplôme forcément qui va leur donner le poste, c’est la formation continue, la compétence réelle, mais également la volonté d’assurer la responsabilité, parce que même si vous êtes compétent, si vous ne voulez pas assumer de responsabilité c’est-à-dire pouvoir être blâmé, pouvoir être puni, accepter de payer pour des fautes commises, alors les femmes n’auront pas accès aux postes de décision. Etiez-vous représentées à Gorée lors de la rencontre qui avait regroupé plusieurs associations de la société civile ? Oui j’ai été personnellement invitée ; on m’a présenté une communication. Malheureusement j’avais une mission très urgente à la frontière entre la Guinée et le Mali, à cause d’un conflit entre deux villages frontaliers. Mais tout de même il y avait deux membres de notre réseau qui y étaient présents. Quels sont les chantiers sur lesquels travaillent votre ONG en ce moment dans le cadre du maintien de la paix en Guinée et dans la sous région ? Les principaux axes sont la formation des femmes pour qu’elles puissent réellement jouer leur rôle ; leur donner des capacités individuelles, organisationnelles nécessaires à une bonne intervention dans la prévention de la gestion des conflits. Nous avons aussi un programme d’éducation civique qui permet aux citoyens guinéens de savoir leurs droits et leurs devoirs. Nous avons également un programme de promotion économique des zones qui ont été affectées par des conflits notamment en Guinée forestière et sur les régions frontalières à savoir Forécariah, Kissidougou, N’Zérékoré et bientôt Beyla. Nous avons un projet de création d’une radio privée des femmes de la Mano, qui permettra de passer les messages des femmes pour une meilleure intégration de l’Afrique de l’Ouest. Le dernier axe sur lequel nous travaillons beaucoup, est un programme sous régional de lutte contre la prolifération et la circulation d’armes légères, mais aussi un autre programme d’intégration africaine, et c’est pourquoi au mois de novembre dernier, nous avons tenu deux réunions importantes des femmes commerçantes de la Sierre Leone, du Liberia, de la Guinée et de la Côte d’ivoire, à Forécariah et à N’Zérékoré. Nous allons probablement avoir une réunion à Siguiri pour les femmes du Mali et du nord de la Guinée, et une autre à Labé pour intégrer celles du Sénégal et de la Guinée Bissau. Avec tous les efforts que déploient la société civile et les syndicats pour une Guinée prospère, êtes-vous optimiste quant à la vision d’une Guinée meilleure, en 2025 par exemple, où la corruption serait bannie et la bonne gouvernance établie ? Je suis tout à fait optimiste, c’est pourquoi je continue à travailler avec mes camarades, avec mes amis, avec mes collaborateurs, avec mes collègues au sein de la société civile. Je crois que la corruption et la misère ne sont vraiment pas des fatalités ; si nous faisons justement des programmes d’éducation civique, des programmes pour former les femmes, des programmes de sensibilisation, des campagnes de plaidoyer et de lobbying, nous aurons la capacité de vaincre tous ces maux qui sont sur notre chemin vers un développement durable. Si nous les Guinéens, nous prenons conscience que nous avons les solutions à nos maux, que nous sommes les premiers acteurs de notre développement, de notre prospérité, alors il n’y aurait pas de raisons pour que nous ne réussissions pas. L’essentiel est qu’il y ait d’abord une prise de conscience du fait que nous aurons ce que nous aurons voulu avoir ; que nous deviendrons ce que nous voulons devenir. Donc moi je suis tout à fait optimiste, je sais que la Guinée est promise à un bel avenir si ses enfants se donnent la main et si ses enfants travaillent pour cela. Propos recueillis par Aminata Touré Source : hebdomadaire Le Démocrate, Conakry, partenaire de www.guineeactu.com
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