|
Le président par intérim, Président de la transition, le Général de Brigade Sékouba KONATE a effectué du 25 au 28 février 2010, une visite d’Etat au Mali. Une visite que les observateurs ont qualifiée de mémorable, son discours ayant été considéré comme historique. Le communiqué final des pourparlers entre les 2 délégations a été à la hauteur des temps forts de la visite. Néanmoins les Guinéens dans leur grande majorité ont été surpris et rappelés à la réalité par deux points de ce communiqué final ; il s’agit des points suivants :
Point 5 : Coopération dans les secteurs de l’Energie et de l’Eau : « … diligenter la mise en œuvre de l’Etude de faisabilité relative au projet d’interconnexion électrique Mali-Guinée et rechercher son financement».
Point 8 : Formation : La délégation malienne a exprimé la disponibilité des Instituts et des Centres de formation du Mali à accueillir des cadres guinéens.
Si l’auteur du présent article a bien compris le message, il s’agit
- Point 5 : d’œuvrer à la mise en œuvre, dans les meilleurs délais, d’un projet d’interconnexion électrique qui permettrait au Mali (pays sahélien et semi-désertique dans sa moitié nord) de vendre une partie de sa production électrique à la Guinée (château d’eau de l’Afrique de l’ouest).
- Point 8 : pour renforcer les capacités de ses cadres, l’Administration publique et le privé Guinéens, feraient bien d’inscrire leurs agents dans les centres de formation continue du Mali au lieu de les envoyer en Europe comme nous avons oublié que la formation continue est un gage d’efficacité et de remise à niveau de l’intellectuel.
Ces propositions pour nobles qu’elles soient, appellent à une profonde réflexion pour tout Guinéen. Comment la Guinée, ainée de 2 ans du Mali, dont l’élite a connu son temps de rayonnement en Afrique de l’ouest en est arrivée à aller chercher la remise à niveau de ses cadres au Mali dont la création de l’université remonte aux années 1990 (il faut rappeler que les grandes écoles existaient depuis 1962 comme l’Ecole Nationale des Ingénieurs ENI de Bamako) ? Comment le Guinéen interprétera-t-il l’importation éventuelle de l’électricité du Mali pour son pays, qualifié de château d’eau avec un potentiel hydro-énergétique capable de satisfaire une bonne partie de la demande ouest africaine. Au-delà d’une simple question de comparaison, il s’agit de voir ici pourquoi nous en sommes arrivés là et qu’est-ce qui nous empêche de nous en sortir. Toute honte bue, en faisant une petite comparaison entre les deux pays, nous pourrons essayer de comprendre nos faiblesses pour enfin changer l’ordre des choses. Pour cela, le présent texte n’a d’autre ambition que de faire un petit parallèle entre le Mali et la Guinée dans certains secteurs de la vie tout en suggérant quelques pistes d’amélioration pour le côté guinéen.
Bref rappel :
La Guinée et le Mali qui faisaient partie des mêmes ensembles du moyen âge africain (Royaume Sosso, empire du Mali, royaume Songhai, …) ont été séparés par la colonisation. Les populations actuelles le long de la frontière sont d’ailleurs très apparentées, ce qui faisait dire à l’ex-président Malien Konaré que « les 2 pays constituent 2 poumons d’un même corps ».
Sur le plan général, beaucoup de choses opposent les 2 pays :
- nature clémente (climat doux, potentialités agricoles, abondance de ressources minières,…) en Guinée et nature peu clémente au Mali (sahel, désert dans le grand nord, pluviométrie limitée, ressources minières limitées, …) ;
- territoire moyen en termes de superficie avec 10 millions d’Habitants, donc facile à contrôler pour la Guinée et immense territoire avec 12,5 millions d’âmes, difficilement contrôlable en ses temps de rébellion autour des richesses telles que le pétrole pour le Mali ;
- pays côtier disposant d’un port en eaux profondes pour la Guinée, pays de l’hinterland dont les marchandises passent forcément chez les voisins aussi bien à l’import qu’à l’export pour le Mali ;
- tous les 2 pays ont eu à expérimenter le socialisme au début des indépendances ;
- tous les 2 peuples ont connu des mouvements populaires en faveur de la démocratie : en Guinée, cela n’a pas pu aller jusqu’au bout en janvier février 2007 tandis que les mouvements sociaux de mars 1991 ont refondé la démocratie Malienne et redonné une âme au peuple.
A s’en tenir à ce petit rappel, on dirait que le Guinéen aurait pu s’attendre à un pays relativement plus avancé que le Malien. Mais la réalité de ce début de 3ème millénaire est toute autre. Même l’espérance que nous avons en nos pays diffère : un auditeur d’une des radios privées ne disait-il pas que la différence entre Malien et Guinéen est que le premier croit tellement en son pays qu’il l’appelle Malibâa (grand Mali) tandis que le second est tellement désespéré du sien qu’il n’y voit que des problèmes. Le constat est que le Mali est en train de prendre une longueur d’avance sur nous et il suffit d’analyser les points suivants pour s’en rendre compte.
Nous traiterons le sujet en 2 parties : d’abord une comparaison sur le plan économique puis une comparaison suivant les autres critères.
Le présent article traite uniquement de la question économique.
1. Sur le plan économique :
a. Au niveau du secteur primaire : des similitudes existent mais la grande différence réside ici dans la gestion.
Le Mali commence à être exportateur de céréales (riz notamment). Le pays jouit d’une confiance auprès des bailleurs qui n’hésitent pas à financer de grands projets d’aménagement de milliers d’hectares dans la vallée du Niger (à travers l’Office du Riz du Niger et l’Office du Riz Ségou) avec des canaux d’irrigation et des ouvrages de régulation sont en béton. L’autre point fort de l’Agriculture malien, c’est la culture du coton avec l’aura qu’a eue la CMDT (Compagnie Malienne de Développement du Textile) même si la filière cotonnière du continent est actuellement dans l’impasse. Le Mali possède aussi l’un des cheptels les plus importants de la sous-région (14 millions de ruminants pour 6 millions de bovins) sans oublier la pèche fluviale qui dépasse les 100000 tonnes par an. Au niveau des mines, le Mali vient en deuxième position en Afrique de l’Ouest dans la production aurifère après le Ghana. La présence de la bauxite est signalée dans le sud du pays dans les zones voisines de Tougué et Dinguiraye et les indices de présence du pétrole sont en phase de vérification. Il est à parier que le sérieux, comme les Maliens savent le faire, dans l’exploitation de leurs ressources pourrait contribuer à faire reculer la pauvreté au Mali.
En Guinée, le secteur agropastoral est complètement délaissé et la renommée de la riziculture Baga n’est qu’un lointain souvenir. Les grands projets (Office du Riz de Siguiri ORS, Projet Agricole de Guéckédou PAG, …) ont été des fiascos ; on n’en retrouve aucune trace actuellement et le pays continue à importer des centaines de milliers de tonnes de riz par an. Les bailleurs financent de moins en moins de projets d’irrigation car ceux qui ont été financé ont été des occasions pour certains cadres de se remplir les poches. La filière du coton se débat dans d’énormes difficultés tandis que l’élevage est de plus en plus abandonné, faute de soutien et de modernisation. Malgré son potentiel halieutique, la production Guinéenne atteint à peine 100000 tonnes à cause de la contrebande en vigueur dans ce secteur. Le pays qui a misé sur les mines pour son développement continue toujours de rêver à travers des mégaprojets brandis fréquemment par des cadres qui ont du mal à comprendre que la théorie des avantages comparatifs est révolue et qu’il penser compétititivité. Depuis 40 ans que la bauxite du triangle Fria-Sangarédi-Kindia est exploitée, la situation du Guinéen n’a guère évolué. Les autres ressources minières n’ont pas apporté plus de bonheur : la ville diamantifère de Banankoro ne possède pas de route et s’y rendre relève d’un parcours de combattant. On peut aussi ajouter les ressources pluviales (4000 mm de pluie en Basse Guinée et en Forêt) et la forêt (Ziama, Bossou, …) qui n’ont pas su profiter au pays. Il est temps qu’on change de paradigme en matière de développement, de savoir que le salut ne viendra pas forcément du secteur minier seul, mais d’une économie diversifiée et intégrée à la mondialisation.
b. Le secteur secondaire : ici c’est un chassé croisé entre les 2 pays. Au moment où la Guinée délaissait son industrie (à partir de 1985), le Mali a commencé à s’intéresser aux unités manufacturières (notamment dans l’agro-industrie).
En Guinée, le peu d’industries dont disposait le pays à la mort du premier président a complètement disparu de nos jours. L’usine de Textile de Sanoyah, la conserverie de Mamou, l’huilerie de Dabola, l’usine de Thé de Macenta, la briqueterie de Kankan ainsi que l’usine de confiture de la même ville sans oublier la sucrerie de Koba sont entre autres les unités industrielles dont la disparition fait mal aux Guinéens. Même les centres de recherche n’ont pas été épargnés : si certains existent encore, le fameux centre de Pasteuria n’est que ruine. Ces hauts lieux de notre histoire contemporaine n’ont même pas été aménagés pour des fins touristiques. Il a fallu l’arrivée des Asiatiques (Chinois et Indous) pour voir émerger de nouvelles unités industrielles (Sodéfa, Topaz,…). Il est grand temps que l’Etat Guinéen se penche sur le secteur manufacturier en commençant par résoudre le problème énergétique. On pourrait par exemple opter pour des barrages hydro-électriques de moyenne taille et peu couteuses dans chaque région au lieu de nous entêter avec nos vieux grands projets énergétiques qui ont du mal à trouver du financement.
Le Mali est engagé dans une dynamique de diversification et mise sur le secteur secondaire pour créer beaucoup d’emploi pour la jeunesse. Avec le barrage de Manantali, un grand pas a été fait dans la fourniture de l’électricité et des unités manufacturières commencent à voir le jour. Il faut aussi signaler les unités industrielles du secteur cotonnier qui emploient déjà beaucoup de Maliens ; des réformes sont en cours actuellement pour redynamiser ces unités en vue de créer plus de valeur ajoutée. Le secteur de l’agroalimentaire aussi connait un début encourageant d’industrialisation (sucrerie, la filière laitière, la confiserie, la brasserie).
c. Le secteur tertiaire : dans le domaine des services, beaucoup de similarités, même si l’avantage à ce niveau pourrait être du côté malien.
Les deux pays abritent chacune une dizaine de banques commerciales et autant de sociétés d’assurances dont certaines appartiennent aux mêmes groupes. Dans le secteur des télécom, la Guinée a 5 opérateurs de téléphonie avec une interconnexion difficile alors qu’au Mali il y a Orange et l’opérateur historique Sotelma (dont le processus de privatisation a été couronné de succès selon les spécialistes). Pour ce qui est de l’accès à Internet, nous n’avons pas d’éléments de comparaison ; notons toutefois que Mouna Internet reste un cyber de taille dans la sous-région. Dans le domaine des prestations intellectuelles (Bureaux d’études, Cabinet d’audit, Cabinet de formation, …), les sociétés Maliennes ont gagné beaucoup de marché sur appel d’offres en Guinée alors que les miennes ont du mal à être compétitifs au Mali. Autres domaines clés du secteur tertiaire, le tourisme et la formation supérieure. A cause de l’importance de ces 2 activités, nous les traiterons séparément plus en bas.
Au-delà de cette revue des secteurs de l’économie des deux pays, la comparaison sur le plan économique porte sur :
- Les réformes en matière de business : l’amélioration de l’environnement des affaires connait plus d’avancée au cours des dernières années au Mali qu’en Guinée (dans le rapport 2009 de Doing Business, le Mali occupe le 166e rang tandis que la Guinée est au 171e)
- Comme conséquence du point précédent, les Investisseurs se rendent plus volontiers au Mali qu’en Guinée malgré le potentiel Minier de notre pays. En 2007, le Mali a reçu un Flux d’IDE de 360 millions de Dollars alors qu’en Guinée le volume des IDE hors secteur minier est presque marginal. L’Hôtel Laico où la réception du Général Sékouba a eu lieu est un exemple des investissements libyens au Mali alors que chez nous la volonté des mêmes Libyens de s’investir dans l’hôtellerie s’est heurtée aux considérations politiques.
- Dans les 2 économies, le poids du secteur informel est énorme surtout dans les secteurs du petit commerce, de l’artisanat, de la teinture, … dont la règlementation pose d’énormes difficultés aux 2 gouvernements.
- La lutte contre la corruption : Au Mali, un bureau de Vérificateur National a été mis en place et il procède à un contrôle interne des engagements de l’Etat au cours de l’année. Chez nous, les questions d’audit sont interprétées politiquement et les différentes tentatives risquent d’être vaines malgré une adhésion populaire à un audit général des dernières années du régime Conté (à noter que le Capitaine Dadis n’a perdu sa popularité que lorsqu’il donna l’impression d’abandonner les audits au profit de son éventuelle candidature).
- La monnaie : le choix d’une monnaie nationale est une question de souveraineté pour les Guinéens bien que la mise en place d’une monnaie unique ouest Africaine, dépourvue de tout lien politique comme le Franc CFA et non surévalué grâce à une parité fixe, fait son chemin dans la sous-région. Sur ce plan, nous pensons que le mérite revient à la Guinée de gérer sa politique monétaire tandis que le Mali et les autres pays de la zone CFA se voient dicter leur politique monétaire par la France. Cet aspect général étant résolu, il revient aux Guinéens de se battre sur le plan production pour soutenir leur monnaie.
- L’intégration : les 2 pays sont membres de la CEDEAO, de l’UA et de la CENSAD. Chacun est par ailleurs membre d’un autre regroupement : l’UEMOA pour le Mali avec de réelles chances d’intégration économique à moyen terme et la Mano River pour la Guinée qui est handicapée par des situations politiques précaires (sortie de guerre ou situation de crise politique).
- L’urbanisation : la physionomie de la capitale Malienne a fortement changé au cours des 15 dernières années. Ici les constructions sont réglementées et l’ordre des Architectes et celui des ingénieurs ont leur mot à dire sur tout dossier de construction qui atteint un certain standing. Par ailleurs, le gouvernement Malien a mis en œuvre un programme de zones assainies qui permet à des cadres de se trouver un logement grâce à des prêts contractés dans les banques. A Conakry, il est indéniable que de jolies villas sont construites en haute banlieue mais le grand problème reste leur accessibilité et le manque d’eau et d’électricité. Dernier élément, Conakry connait un sens unique le matin et le soir alors qu’à Bamako tel n’est pas le cas.
- Les moyens de transport : Les Guinéens ont préféré revendre les ferrailles du Conakry-Niger aux Chinois sans aucun égard pour la souffrance de leurs aïeux tandis que les Maliens gardent jalousement leur chemin de fer Bamako-Dakar, lequel permet un lien fort entre les 2 pays. Après la disparition de Air Afrique, le Mali a réussi un gros coup en lançant, au cours des dernières années, Air Mali International qui commence à rivaliser avec les majors de la zone ouest-africaine (Air France, Air Ivoire, RAM). La Guinée est l’un des rares pays à ne pas avoir de compagnie aérienne dans la sous-région.
- Le tourisme : le Mali accorde toute sa place à ce secteur transversal. Un salon du tourisme est organisé, des chiffres sont vulgarisés et des objectifs à court et moyens terme sont connus, un benchmarking gagnant est à l’œuvre. L’organisation du tour cycliste du Mali (dont la première édition vient de se tenir en ce mois de mars 2010) s’inscrit dans le cadre de la valorisation de la destination Mali (ils se sont inspirés de la réussite du tour cycliste du Burkina Faso). Des tours opérateurs Français desservent le nord (Tombouctou surtout) avec des vols charters. En Guinée le tourisme fait partie des secteurs oubliés en cette période de mondialisation. Aucune visibilité de ce ministère à l’intérieur comme à l’extérieur. La question du tourisme se résume à la privatisation ou pas des grands hôtels, rien de plus. On ne connait même pas le nombre de visiteurs par an, le potentiel côtier n’est pas exploité, les traces de commerce triangulaire à Boffa sont en train de disparaitre alors que certains américains noirs auraient pu retrouver leur racine en Guinée, … Le comble, c’est que les cadres du département ne font pas d’effort. A l’occasion du CITM de 2008 (Chinese International Travel Market), où la Guinée était l’un des invités africains aux côtés du Cameroun et du Zimbabwe, nous avons vu le reportage de la RTG dans lequel les arguments essentiels de nos cadres étaient : la Guinée, scandale géologique, château d’eau de l’Afrique de l’Ouest, pays multiculturel, … L’argumentaire minier est contreproductif dans des salons touristiques professionnels car on assimile des zones minières africaines à des zones de conflit où les enfants ne vont pas à l’école et où la protection de l’environnement est souvent le dernier souci. Donc il faut trouver des messages adaptés aux différents pays pourvoyeurs de tourisme (le Golfe, la Chine, la Japon, l’Europe, l’Amérique du nord, …). J’avais d’ailleurs fait un article suite à la diffusion de ce reportage (Le Tourisme Guinéen est-il sur un nouveau départ ?)
Comme on le voit, cet exercice nous montre qu’en l’état actuel des choses, il ne saurait y avoir match entre le Mali et la Guinée, le premier ayant pris une longueur d’avance sur le second dans beaucoup de domaines
Espérons que la nouvelle vague de managers guinéens renverseront cette tendance dans la prochaine décennie.
La suite très prochainement
Que Dieu guide la Guinée et lui donne la chance de choisir des dirigeants capables de la sortir de sa torpeur actuelle.
Mamadou CISSE Master II en Entrepreneuriat et Gestion d’Entreprise Prof. de Marketing International à Koffi Annan
www.guineeactu.com
|