mercredi 25 juin 2008
Guinée : qui peut dire où nous allons ? (Suite)
Ansoumane Doré

NB : J'avais écrit plus haut que les discussions que nous menons sur notre pays devraient intéresser toutes les générations : les plus jeunes pour se faire remarquer, pour certains des plus âgés, pour parler d'expérience. Je dois rectifier quelque peu ces propos pour ne pas être injuste avec des jeunes compatriotes ; tous n'interviennent pas seulement pour se faire remarquer. Je suis parfois très agréablement impressionné par les contributions de certains qui montrent ainsi que la Guinée dispose, à n'en pas douter, de réelles ressources humaines de qualité dont le pays aurait besoin pour avancer. La formule se faire remarquer était donc trop raccourcie. Je voulais donc dire que certains jeunes talents doivent, méritent de se faire connaître.

Dans les lignes précédentes, je dénonçais le repli sur une forme de religiosité ayant conduit beaucoup de nos compatriotes dans un fatalisme qui les empêche d'agir sur leur environnement. Agir comment? Je n'ai pas de mode d'emploi en la matière mais je sais que des peuples, bien que croyant en Dieu, ont toujours agi activement pour changer leurs conditions de vie. Bien de nos compatriotes ont pris l'habitude de terminer leurs interventions par l'invocation Dieu bénisse la Guinée. Ils imitent en cela les Etats -Unis dont le fameux In God we trust (en Dieu nous croyons) utilisé depuis 1864 sur certaines monnaies, puis sur toutes les pièces et billets depuis 1955, ne les a pas empêchés d'être les champions de l'action et du travail. L'adage aide-toi, le ciel t'aidera est connu. En Guinée, Dieu nous a gratifié d'une nature généreuse : pluviométrie abondante en comparaison de pays voisins, nombreux cours d'eau, terres agricoles riches, ressources d'élevage et forestières abondantes, ouverture sur l'Océan Atlantique etc. L'aménagement de toutes ces données qui fait l'économie, vaut des prières. Au reste, si un pays pouvait s'en sortir par les prières seules, la Guinée aurait vu depuis longtemps bien de ses problèmes résolus. Depuis l'époque du PDG, on mobilisait à renfort de miliciens les mosquées pour bénir ou maudire tels ou tels hommes ou évènements et c'étaient très souvent les effets inverses qui se produisaient à la suite de ces prières. Ainsi, en 1981, lors des élections présidentielles françaises, Sékou Touré, en froid avec François Mitterrand, candidat, et en bons rapports avec Valéry Giscard d`Estaing qui voulait briguer un second mandat, fit faire des prières dans toutes les mosquées de Guinée pour la réélection de Giscard mais c`est Mitterrand qui fut élu. Ces faits vécus n'ont pas empêché les pratiques obscurantistes de se poursuivre puisqu'on entend de temps en temps qu'à l'occasion de la réunion d'un groupe technique de ministère sur une question quelconque, il a d'abord été procédé à une lecture du Saint Coran. Il faut qu'on en arrive à séparer le temporel du spirituel en Guinée qui n'est pas un Etat théocratique. Les Etats rentiers du pétrole peuvent se permettre ces confusions. Pour les autres, cette acceptation de la conduite de l'Etat ne peut faire l'affaire que d'une petite minorité pour régner sur un bétail humain informe. Grand Karl Marx !, la religion serait-elle toujours l'opium du peuple?

Il ne s'agit nullement ici d'appeler à l’athéisme, mais il me semble qu'une des clefs du blocage de la société guinéenne se trouve dans ce cadre là.

D'autres clefs de ce blocage existent ailleurs. C'est le cas par exemple du penchant immodéré des Guinéens pour "les titres ronflants". C'était le titre d'un de mes articles où je disais en substance que l'une des sources du mal africain-guinéen était la recherche frénétique des titres, académiques ou autres. Sans minimiser en quoi que se soit les vrais titres universitaires, il y a aussi des bidons pour lesquels la préoccupation des titulaires n'est pas autres que de s'appeler « Docteur X...». Si ce n'était seulement que cet aspect de « m'as-tu vu? », il ne constituerait pas un dommage pour l'Etat, mais c'est la prétention affichée et satisfaite de certains Docteurs X. qui occupent de hautes fonctions d'Etat et ne s'y distinguent que par leur inefficacité. D'où des d'administrations très en-dessous des compétences déclarées des titulaires des postes. C'est ici un point important de notre blocage. Plus de trente ans de ma vie professionnelle à l'Université m'ont permis de relativiser le label "docteur". Or dans notre pays comme dans d'autres pays africains, le gris-gris "Docteur X." ou "Professeur Y." ont conduit certains porteurs de ces amulettes à faire croire que n'être pas parvenu à ces grades est comme si l’on n’avait pas fait de bonnes études. Il faut que les intellectuels eux-mêmes brisent ces mythes pour nous permettre d'avancer. Il y a des gens qui n'ont pas de titre de docteur mais qui sont devenus professionnellement compétents plus que de jeunes docteurs.

Par conséquent dans une administration, ceux-là devraient occuper un poste de directeurs par rapport à ceux-ci. Le doctorat est une formation intellectuelle de haut niveau, mais pas un certificat d'aptitude professionnelle. C'est ainsi que ça se passe dans les grands pays avancés. Ainsi vous avez dans l'Administration française des fonctionnaires de même grade, certains docteurs, d'autres non. Le doctorat n'est obligatoire que dans l'Enseignement supérieur et l'on ne devient compétent qu'après des années de pratique. On compte même de nombreux professeurs docteurs dans l'Enseignement secondaire aujourd’hui.

Tout ceci dit, il faut tenir compte des niveaux de formation mais en même temps relativiser les titres et privilégier les compétences. Je reconnais qu'il y a, pour ce que j'ai pu constater dans ma formation (Economie-Gestion), des bons, très bons doctorats mais qui ne sont pas, comme on le fait en Guinée, automatiquement équivalents de compétences professionnelles dès l'acquisition. Cette compétence ne s'acquiert qu'après des années de pratique dans tous les domaines même dans l'enseignement.

Quand on consulte les CV à rallonge des responsables de l'encadrement de l'Administration guinéenne, on est "impressionné" (ça doit d'ailleurs être l'effet recherché), par l'alignement de certificats, diplômes, séminaires qui sont assimilés à de la compétence. Paradoxalement, aucune administration ne marche correctement. Où est la compétence ? L'étalage de "compétences" sur papier est un fait aussi répandu dans la fonction civile que dans la fonction militaire en Guinée. L'on se doit de signaler ces faits pour une régénération de l'Administration publique après l'épais manteau de brouillard qui recouvre le pays.

L'inefficience de notre Administration ne se mesure pas seulement à l'étalage des titres civils et militaires mais aussi au niveau de la redondance d'autres titres et appellations d'origine non contrôlée comme les désuètes appellations d'Excellence ou d'Honorable. Excellent ou honorable en quoi ? Allez savoir... et cependant, le moindre consul ou député apprécie hautement que vous fassiez précéder son nom de ces sobriquets. Plus haut que ceux-là, le non-emploi dans un texte de l'expression "Son Excellence" (S.E) n'est pas seulement un manque d'éducation mais un manquement grave. Ce dernier s'est tout de même atténué récemment. Une fois le brouillard guinéen dissipé, ces mauvaises habitudes doivent être balayées pour plus d'efficacité sociale sans quoi on aura beau réaliser des élections transparentes, le blocage continuera.

Qu'il s'agisse du gouvernement de Souaré, qu'il s'agisse d'autres gouvernements, chacun doit réfléchir, par delà l’actualité, en comparaison de ce qu'il a vu ailleurs dans le monde, aux problèmes qui bloquent notre société. Il ne s'agit pas de problèmes lointains, nous vivons avec et nous les côtoyons tous les jours. Soulever ces questions n'est être polémiste.

Nous sommes sur le Net, formidable instrument d’aujourd’hui, où un certain nombre d'entre nous viennent dans un but didactique. J'ajoute que sans faire des articles de revues spécialisées, on essaie, tout en commençant par une question de l'actualité guinéenne ou d'ailleurs d'élargir l'espace de réflexion pour tous. Cette façon de voir les choses a l'assentiment des uns et pas d’autres. La vie va ainsi. A ce propos, j'ai lu, un jour, un article d'une compatriote qui se plaignait que pour lire certains textes, elle était obligée de consulter le dictionnaire. J'avais envie de lui dire que cela pouvait constituer pour elle un enrichissement intellectuel ou alors que si ce n'était pas son objectif de ne lire que des textes où elle n'aurait pas de dictionnaire à consulter. Je ne crois pas en effet que des auteurs se font le malin plaisir d'aller chercher des mots pour embêter le lecteur. Dans nos rencontres sur cet extraordinaire instrument qu'est l’Internet, il serait souhaitable que  tous les échanges se déroulent dans la fraternité sans méchants mots même sur des questions politiques où forcément l'on n'est pas toujours d'accord. D'ailleurs à ce que je constate, les réactions sont parfois vives, (est-ce notre tempérament national?) mais pas catastrophiques comme on veut bien le faire croire. Il faut faire l'effort de se comprendre dans la diaspora aussi bien qu'à l’intérieur. Un grand nombre de nos compatriotes ont d'énormes problèmes personnels ou familiaux à résoudre. Quand il s'agit en outre des cas d'exilés, les éléments de fragilisation sont nombreux et pourtant cet exil, avec parfois tous ses aspects de déshumanisation, est préféré à la vie en Guinée. L’accumulation qui résulte de toutes ces situations ne facilite pas toujours un dialogue apaisé. Le sort fait à notre pays revient toujours comme la source première d'explication du déboussolement général des Guinéens. Quand je vois ici, à Dijon, certains de mes compatriotes de profession marabout ou manœuvres, vivant dans une société dont ils ne comprennent ni les tenants ni les aboutissants et qu'on se retrouve en soutien en leur compagnie au tribunal, parce qu'ils ont commis une infraction dont ils n'imaginaient même pas l'existence, on ne peut pas s'empêcher de penser à la source première de tous ces malheurs des Guinéens. 

Tout cela pour dire que, même si l'on ne peut pas grand-chose devant certaines situations, il faut essayer de se comprendre.

C'est le lieu de rappeler que Saïdou Nour Bokoum, m’a adressé au travers de son article "Cissé, Kylé, Petty, ne rouvrez pas la boîte de Pandore", une interpellation à laquelle j'ai été sensible. Sur des questions soulevées par ces trois compatriotes, Saïdou aurait souhaité qu'en aîné des trois compatriotes cités, j'intervienne et leur dise à la manière du leader communiste disparu Georges Marchais : « Taisez-vous ! ». L'intention de Saïdou procède de nos références villageoises du droit des aînés dans l'organisation sociale. C'est donc louable comme intention. Cela me rappelle d'ailleurs que quand je suis arrivé en France dans les années 50, les aînés africains nous entouraient d'un soin particulier. Un exemple, dans les réunions mensuelles des sections académiques de la Fédération des Etudiants d'Afrique Noire en France (FEANF), une ligne de l'ordre du jour était "Divers" où dans ma section, étaient soulevées des questions individuelles: " tel était sorti dimanche sans s'être peigné" , "X. a été vu avec des souliers non cirés", "vous êtes ici l'image de l'Afrique Noire...Attention au maintien", etc.

Qu'il est loin ce temps et la solidarité qui l'accompagnait.

Dans l'adresse de Saïdou, les petits frères sont des hommes et j'indiquais ci-dessous les tensions sous-jacentes. En l'état actuel de mes rapports avec des compatriotes, je ne vois que deux avec lesquels je peux lancer un tel "taisez-vous!" sans que ce soit pris au tragique, d'ailleurs je n'aurais pas eu l'idée de le faire, nous avons des rapports les plus simples et les plus cordiaux et des échanges quotidiens (mails ou téléphones). Ces deux frères sont Ibrahima Kylé et Jacques Kourouma. Bien sûr qu'il y a d'autres frères, et ils sont nombreux comme les doyens Julien Condé, Dr Thierno Bah, Kabiné Kéita , Dr Bérété Bakary, Abou Katty,  mais j'ai parlé dans les deux cas cités de l'intensité quasi-quotidienne des rapports. Des deux autres noms cités par Saïdou, je peux dire qu'avec Oumar Cissé,  j'ai toujours eu des relations fraternelles et cordiales, notamment dans nos rencontres à l'ACTOG (Association des Cadres et Techniciens d'Origine Guinéenne). Cela ne peut pas me permettre de lui dire de se taire. Quant à Petty, nous n'avons pas eu d'occasion d’échanges.

Dans tous ces cas il y a eu déjà des réactions parfois vives mais sans gravité et le souhait devrait être que tout le monde en vienne à des sentiments moins crispés.

C'est comme l'appel de Jacques Kourouma en faveur de Sékou Souapé Kourouma qui ne devrait pas revêtir aux yeux de certains comme une levée boucliers ethnocentriste, ses appels en d'autres temps en faveur d'autres montrent qu'il est un combattant de la cause guinéenne. Des réactions à son article montrent, d’ailleurs, que beaucoup l'ont pris pour tel. Que Jacques ait saisi l'occasion de cet article pour présenter les problèmes fondamentaux de la Guinée Forestière m'a semblé une bonne chose. Son message doit cependant s'adresser sans équivoque à tous les Guinéens comme il l'a toujours fait.

À suivre…

Ansoumane Doré, Dijon, France

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Vos commentaires
O. Cissé de Bma, jeudi 26 juin 2008
Bonsoir grand frère Doré, Je suis pleinement d’accord avec toi, pour faire un usage très parcimonieux de tous ces titres ronflants (académiques ou diplomatiques). La marque de respect à laquelle je tiens beaucoup, pour ma part, est celle du droit d’aînesse. J’adore systématiquement (dans le privé évidemment), être appelé körö, ou kötö, ou tonton etc. (et réciproquement). Lors d’une réunion en 1971, un copain s’était pris une baffe publique, pour avoir apprécié l’intervention du « camarade » qui avait parlé avant lui… !!! C’était son père qui n’appréciait pas la familiarité de l’expression « camarade », très à la mode sous la Révolution. Moi je ne suis qu’un enseignant, « bouffeur de craies », donc point de titres à exhiber.

Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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