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A la suite de mon article : « Qui peut dire où nous allons ? », la sœur Aïssatou Barry m'a interpellé sur un passage qui porte sur les prières de démonstration trop voyantes pour paraître de sincères recueillements. J'ai apprécié les interrogations d’Aïssatou. Avant de répondre, je pense qu'à propos d'actualités guinéennes ou d’ailleurs, nous devons prendre l'habitude d'élargir le champ de réflexion à nos compatriotes. Cela n'est pas inutile comme le croient ceux qui pensent que chaque article doit être un catalogue de « propositions » à la manière des onsultants politiques d'ailleurs jamais lus et encore moins pris en compte par les dirigeants guinéens. Sans aucune prétention particulière, je pense que les Guinéens qui écrivent dans le presse-papier ou dans la presse électronique en étoffant leurs écrits de réflexions par delà l'évènementiel du moment, apportent un plus au niveau d'éducation civique des compatriotes lecteurs moyens. J'ai dit que j'ai apprécié l'interpellation d'Aïssatou et j'ajoute que je demeure disponible pour de telles interpellations. 1- Aïssatou, insiste sur la dimension prière dans la vie des hommes comme dans celle des nations. Sur le fond de ce qu'elle écrit sur ce sujet, je n'ai pas de désaccord. En tant que croyant, je crois en la vertu de la prière. Je n'ai dénoncé qu'une certaine forme de prière, tout de même assez répandue en Guinée, depuis des années. C'est la prière faite sous les fourches Caudines du pouvoir politique, où des marabouts se sont mis au service des politiques en versant dans des pratiques proches du paganisme. Bref, il s'agit de l'utilisation de la religion à des fins politiques entraînant des tas de gens dans ce sillage. Mais en dehors de ce sentier, existent aussi de simples citoyens qui font sans aucun doute des prières sincères. Tout croyant musulman qui fait ses cinq prières quotidiennes implore la grâce de Dieu pour lui-même, pour ses parents vivants ou disparus, pour son pays sans pour autant forcément tomber dans le fatalisme. Ce que je visais donc ce sont les prières systématiquement organisées ou ordonnées par le pouvoir politique et ses agents au lieu d'encourager la population à l'effort créateur de bien-être. J'ai visité en touriste en France et en Europe des monastères où les moines se livrent quotidiennement à la méditation et à la prière mais également à une intense activité de production économique. 2- Quand Aïssatou écrit: « j'ai longtemps rêvé naïvement d'un monde uniforme et juste », je crois que ce trait de caractère est la marque de ceux ou celles qui ont un idéal humain élevé. La tendance répandue est alors de les traiter de naïfs en oubliant que les sociétés humaines seraient invivables si l'on ne rencontrait que des malins. Cependant un « monde uniforme et juste » n'a été jusqu'ici qu'un idéal. La grande expérience historique du socialisme du XXe siècle, sans aller jusqu'au communisme, a tourné au fiasco après 74 ans de durée en URSS. Compte tenu de la nature de l’homme, c'est donc un juste milieu qu'il faut souhaiter. 3- « La force de la prière est qu'elle agit sur la conscience et fait changer la mentalité » dit Aïssatou ; encore faut-il que la conscience existe. Cette affirmation ne s'est pas toujours vérifiée partout. Sans la réfuter totalement, je constate seulement que ce n'est pas l'évolution qu'on observe en Guinée. Encore une fois, je précise que tout peuple croyant adresse des prières au Dieu Tout-puissant. L'exemple de la mère d'Aïssatou montre qu'elle représente la sagesse même et la simplicité de la prière dans sa pureté. Là où l'on en arrive à tomber dans le fatalisme, c'est quand un peuple des temps que nous vivons fait siennes les paroles des temps très anciens qu'il n'a probablement jamais entendues comme celles de l'Ecclésiaste d'environ 250 av. J.-C. disant: « Vanitas vanitatum, Vanitas vanitatum et omnia vanitas » (vanité des vanités, vanité des vanités et tout est vanité). Ces paroles signifient que tout est décevant ici-bas, l'activité humaine n'est qu'une vanité et concluent qu'il faut prendre la vie comme Dieu l'a faite et s'en remettre à lui. Ce n'est pas ce type de fatalisme qui a fait avancer l'humanité. 4- Je pense qu'Aïssatou se culpabilise pour des faits qu'elle n'a pas commis en toute conscience. Par exemple, en tant que médecin-vétérinaire, un vaccin mal réussi sur un chien qui en garde des séquelles ne fait pas d'un praticien un « malfaiteur » (c'est moi qui utilise ce terme). Même en médecine humaine ce type d'accident arrive hélas. Cela est regrettable même si dans le cas d'Aïssatou, « ce n'était qu'un chien », tout métier comporte ses risques. A ce sujet, notre sœur rappelle avec humour et délicatesse ma charge contre les Docteurs X. qu'on peut trouver dans la fonction publique guinéenne, en disant: « je suis médecin-vétérinaire (ce n'est pas un faux titre wallaï !) ». J'ai compris la taquinerie, mais de cela, je suis absolument sûr que ça n'en est pas. En Europe, il paraîtrait absolument difficile à un Africain ou une Africaine de se prévaloir d'un faux titre académique et de travailler avec. Je saisis l'occasion pour dire que les Docteurs X. ne sont qu'une minorité dans notre pays où l'on trouve dans toutes les disciplines de bons et très bons docteurs. Ce ne sont évidemment pas ceux-là que je visais mais les docteurs marrons qui ont dû se reconnaître et je demandais à tous les intellectuels de les débusquer pour atténuer le blocage de l'Etat guinéen. Je pense que c'est une suggestion qui a retenu l'attention de certains de nos compatriotes. Dans le droit fil de ce qui précède, Aïssatou, ton engagement de croyante t'a menée à soulever d'autres grandes questions sur les comportements diaboliques de certains hommes, la guerre, la barbarie, l'injustice et tu en viens à conclure que « La prière est la force du démuni », la force de l'agneau face à l'hyène ?... Et quand tu écris: « Les grandes églises souvent complices et bénissant des chefs armés ? » on en revient au point de départ de ta question: le type de prières que j'avais en point de mire. Sur la fin de ton texte, je suis tout à fait d'accord avec les vigoureux NON que tu opposes à un certain nombre de situations. 5- « Se méfier de l'instruction non guidée par la foi » ? C'est vrai que des adeptes du diabolique Docteur Mabuse existent dans toutes les sociétés mais de là à préférer un « simple illettré » à la tête d'un pays, je reste dubitatif. De nombreux dictateurs dans le monde et surtout en Afrique étaient parfois plus proches de ton « illettré » que de l'intellectuel, ce qui ne veut pas dire que des intellectuels n'ont pas été dictateurs. D'ailleurs, tu parles d' « un homme intègre, bon et vertueux qui appliquerait cette règle: ce que tu veux pour toi et pour ta famille, fais-le aussi pour ton prochain. » Pour atteindre ces qualités, il faut être plus qu'un illettré qui peut être parfait au plan de sa famille, de sa grande famille, de son village et encore. Au-delà, et surtout à l'échelle d'un pays, les choses sont hors de sa portée de compréhension. L'honnête homme dont tu as tracé le portrait, incarne étrangement les impératifs catégoriques de la morale du devoir dans les « Fondements de la Métaphysique des Mœurs » (1785) du philosophe allemand Emmanuel Kant (1724-1804), d'où il dégage trois impératifs catégoriques: - Un impératif catégorique de devoir moral, dont la formule est: « Agis toujours de telle sorte que tu puisses vouloir en même temps que la maxime de ton action devienne une règle universelle ». Je ne puis vouloir par exemple que tout le monde me trompe; tromper est contraire à la loi morale.
- Un impératif catégorique relatif à l'homme comme fin absolue, ce qui lui donne une valeur absolue, d'où la deuxième formule : « Agis de telle sorte que tu traites l'humanité dans ta personne et dans celle d'autrui toujours comme une fin, jamais comme un moyen ».
- La moralité consiste alors à vouloir la législation universelle qui, seule, rend un règne des fins possible, d'où la troisième formule: « Agis de telle sorte que tu puisses vouloir que ta volonté devienne le législateur universel dans la république des fins, c'est-à-dire des volontés libres et raisonnables ».
Ainsi, c'est l'homme qui s'impose la loi morale en tant que personne raisonnable. Ces rappels montrent que la dimension cultuelle doit avoir de l'importance dans la conduite d'une société humaine. 6- Enfin, pour relier ta question de départ : la prière à la marche de notre pays, je vais terminer par les considérations suivantes. La pratique de l'indépendance en Guinée depuis 1958 a ressemblé à du paganisme dans des lieux saints de Dieu (Mosquées, Eglises, Temples). Des Guinéens de l'extérieur qui ont longtemps cru que ceux de l'intérieur du pays étaient en prière, ont petit à petit découvert qu'en réalité les chefs et une masse de gens ne s'y livraient qu'à de l'impiété. Ils ne faisaient dans les lieux saints que le contraire de ce qui devait normalement s'y accomplir. L'indépendance qu'on assimilait à du sacré, a été confisquée par une minorité qui en tire profit et en vit grassement au détriment de la majorité des Guinéens qu'elle a acculée à la prière et à la mendicité. Ansoumane Doré, Dijon, France pour www.guineeactu.com
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