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Mon précédent article consacré aux modalités de la réconciliation et du changement en Guinée a suscité des réactions très contrastées, les unes en majorité favorables, quelques autres, minoritaires, très violemment hostiles. Dans notre communauté, le dialogue sera long et difficile. A preuve, certains n’ont même pas attendu la publication de l’article avant de réagir. Dès qu’il a été annoncé, ils se sont jetés sur le titre pour m’adresser force insultes et invectives. Ceux-là avancent toujours le visage masqué, s’abritant le plus souvent derrière l’anonymat d’un simple prénom. Peu importe votre argumentation, ce qui compte c’est leur seule opinion. Il faudrait que les administrateurs de sites refusent désormais de publier tout auteur qui ne donnerait pas ses prénoms, nom et photo. Il ne suffit pas que le responsable d’un site connaisse la personne qui écrit ; il faut aussi que le public puisse identifier celle-ci. Nous qui allons au débat à visage découvert, nous recevons des coups de toutes parts. Quand est-ce que tous nos compatriotes comprendront qu’on peut avoir un dialogue citoyen, serein, démocratique, sans insultes ni invectives ? Les échanges n’en seront que plus constructifs. Qu’est-ce qu’un débat démocratique ? Feu Dr Baldé de Tougué, l’un des tous premiers sociologues guinéens, disparu en 1979 à Paris, en a donné la meilleure définition lors d’un meeting de l’AEEGF, l’ancêtre de tous les mouvements d’étudiants guinéens en France : « La démocratie, disait-il, c’est la possibilité de faire cohabiter et coexister des opinions contraires, voire contradictoires ou antagoniques. ». C’est la capacité à accepter l’autre dans sa différence. L’esprit d’intolérance que certains manifestent bloque tout dialogue. Rien ni personne ne peut m’impressionner. Lorsque je parle du régime sékoutouréen, c’est en connaissance de cause, car je l’ai connu de l’intérieur, c’est-à-dire dans les camps de la mort avec tout le cortège de nuisances et de souffrances qui en résultent après, alors que beaucoup de ceux qui s’agitent sur le Net n’en ont qu’une connaissance lointaine. Qu’on en juge. Après la soutenance de mon mémoire de DES à l’Institut Polytechnique Gamal Abdel Nasser de Conakry (IPC), le 30 Septembre 1970 (Thème : « Contribution à l’étude des techniques et des méthodes de la planification guinéenne »), j’ai décidé de partir pour Dakar afin de découvrir cette métropole mythique dans notre imaginaire de l’époque qui n’était que parcimonieusement informé de tout ce qui avait trait à l’étranger. En compagnie d’un de mes anciens élèves du CER du 2 Août, Fofana Madiba, je pars pour Kankan, ensuite Siguiri. Là, nous empruntons une espèce de chaland, mi-pirogue mi-bateau, sans moteur, chargé d’au moins une vingtaine de personnes (les boat people n’ont pas existé qu’en Asie), pour nous rendre à Bamako par le fleuve Niger. Dans la capitale malienne, le chemin de fer Dakar-Niger était interrompu. C’était l’époque où les flux d’exilés guinéens commençaient à se renverser du Sénégal vers la Côte d’Ivoire. Je décide alors d’aller à Abidjan. Je fais le voyage en compagnie de Tierno Monénembo (pour nous Thierno Saïdou Diallo ou Djosky), rencontré par hasard. A Abidjan, je passe deux mois de vacances. Le 20 Novembre 1970, je m’embarque dans un taxi-brousse pour rentrer en Guinée et reprendre mes fonctions de professeur à l’IPC où j’avais été affecté après la soutenance du mémoire de DES (j’y avais déjà enseigné souverainement en 1969-1970, en raison bien évidemment du cruel manque d’enseignants que connaissait le pays, tous les profs occidentaux ayant été chassés après la Révolution culturelle proclamée en 1968). J’arrive à la frontière guinéenne le 22 Novembre, le jour - manque de chance - où des commandos de l’Armée portugaise débarquent à Conakry pour délivrer leurs prisonniers détenus par le PAIGC, mais accompagnés de patriotes guinéens visant, eux, à renverser le régime du PDG. Avec mes compagnons, qui étaient des commerçants, nous tombons sur une patrouille mixte de miliciens et de militaires, tous armés jusqu’aux dents. Ils nous acheminent manu militari à la prison centrale de Kankan où je trouve détenu un étudiant de Kouroussa, Condé Cancobory (dont je n’oublierai jamais le nom), cueilli quant à lui à la frontière malienne. Nous comparaissons devant le Sous-comité Révolutionnaire (le Comité Révolutionnaire étant basé, lui, à Conakry). Les commerçants sont condamnés théoriquement - à la tête du client -, à des peines de prison ferme de 3 mois à 6 mois, pour s’être rendus à l’étranger. Nul ne sait ce qu’ils sont devenus car ce motif d’accusation conduisait généralement par la suite aux camps militaires et à la mort. Condé Cancobory et moi sommes, quant à nous, considérés comme des « Eléments de la 5ème Colonne » et transférés, sous escorte policière, à la Sûreté Nationale à Conakry (trois jours de train, qui marchait encore à l’époque), puis au Camp Boiro, avant d’être conduits finalement au Camp Alpha Yaya où étaient détenus les principaux prisonniers arrêtés dans le cadre du « Débarquement portugais du 22 Novembre 1970 » et où siégeait le Comité Révolutionnaire (dont le nom est inspiré sans doute du Comité de Salut public sous la Révolution française). Nous sommes amenés aux « 32 Escaliers », l’ancienne résidence du commandant français du camp, à l’époque coloniale, transformée en un véritable Goulag. Le Camp Boiro n’était pas encore le sinistre camp de la mort qu’il est devenu peu après. Nous y côtoyons des personnalités comme Barry III, Monseigneur Raymond-Marie Tchidimbo, Madame Camara Loffo… sans avoir, bien sûr, la moindre possibilité de leur parler. Nous comparaissons devant le Comité Révolutionnaire sous l’inculpation de « mercenaires et d’agents de la 5ème Colonne ». Voilà comment on devenait un mercenaire sous le régime du PDG. Nous avons dû notre salut à l’absence du machiavélique Kéïta Mamadi (avec qui j’avais quelques différends), parti pour le « Front Nord » à Koundara où il a fait des centaines de victimes, et au fait que le futur Fouquier Tinville du Camp Boiro, en l’occurrence Ismaël Touré, avait été momentanément écarté par son frère. Le Comité Révolutionnaire était présidé alors par Diakité Moussa. Celui-ci nous fait libérer (opération qui dura une journée entière, car on était trimballé de la Fédération à la Section, jusqu’au Comité de base du lieu de résidence avec, à chaque étape, d’interminables sermons révolutionnaires), mais en suspendant sur nos têtes une épée de Damoclès. « Nous allons vous laisser partir, nous lance-t-il, le regard insoutenable, mais nous vous aurons à l’œil pour vérifier à tout moment si votre engagement révolutionnaire est conforme à vos actes ». Nous avons laissé aux « 32 Escaliers » des centaines de malheureux, dont un élève de seize ans, et dont le cas était plus grave que le nôtre, pour s’être rendu à la bibliothèque de l’Ambassade de Suisse où il avait été arrêté par les compagnons de Kwamé Nkrumah auto-proclamés miliciens du Parti-Etat. Aucun langage humain n’a de mot assez fort pour exprimer ce que les détenus de ce Goulag ont enduré : l’angoisse, les frayeurs nocturnes, les traumatismes de toutes sortes, l’attente interminable encore plus dure la faim, sans parler des tortures physiques. Le « Livre Blanc » publiera une liste de 95 personnes sous la rubrique « Eléments dénoncés par la 5ème Colonne, mais relaxés sans condamnation ». Nous avons été à deux doigts de la mort. Notre libération est intervenue à la veille du matin où il y eu des pendaisons publiques sur toute l’étendue du territoire national. De retour à l’IPC, Joseph Noël - la compagne de Louis Sénaïnon Béhanzin, ministre de l’Idéologie -, alors directrice des études, me refuse l’accès aux cours, arguant qu’elle ne sait pas ce que j’étais allé faire en Côte d’Ivoire. Elle m’envoie chez Koumbassa Saliou, Inspecteur général de l’Enseignement. Celui-ci reprend le même argument que Joseph Noël et m’affecte au CER du 2 Août où j’avais enseigné l’année écoulée, en même temps que je donnais le cours d’Economie du développement et de Statistique descriptive à Poly. Là, Sékou Philo, président du CA du Lycée, reprend l’argument du précédent (ils s’étaient sans doute donné le mot) et m’envoie dans les classes de 10ème. Les élèves des 12èmes (dont leurs aînés avaient parlé de moi) protestent auprès de Sékou Philo. Celui-ci finit par céder, mais non sans me convoquer à son bureau, brandissant la menace : « Je sais que tu donnes des cours volontairement réactionnaires », faisant ainsi allusion à mon cours d’Economie du développement donné l’année précédente dans lequel je me référais à nos maîtres, les classiques et néo-classiques anglais (Adam Smith, Ricardo, Stuart Mill, Walras, Pareto… Keynes, Lewis et d’autres). « Je vais te donner les Terminales, mais… ». La même épée de Damoclès était suspendue au-dessus de ma tête. Lors du premier conseil des professeurs, il menace encore : « Il y a ici des professeurs sur lesquels pèsent de très lourdes accusations ». A la fin de l’année 1971, Guilavogui Galéma, nouvel Inspecteur général de l’Enseignement, m’affecte à l’Institut Polytechnique Julius Nyéréré de Kankan (IPK), à la demande de Ba Mamadou, Administrateur de cette université, qui manquait cruellement de professeurs. Je me suis dit, à part moi, qu’ils me raccourcissaient le chemin, car j’allais tout mettre en œuvre pour regagner la Côte d’Ivoire où, entres autres, je deviendrai président de l’AEEGCI, le plus important mouvement d’élèves et d’étudiants guinéens de la diaspora (plus de 5 000 membres recensés en 1975). Je raconte cet épisode de ma vie pour dire à tous ceux qui croient qu’on peut m’impressionner, que je ne peux avoir peur de rien, pas même de la mort, ultime fin de tout. Je prêche l’apaisement pour contribuer à créer les conditions du changement en Guinée, mais aux conditions préalables que j’ai déjà précisées. Hélas, beaucoup ne se donnent pas la peine de lire attentivement ce qu’on écrit. Je maintiens qu’on ne peut pas juger Ahmed Sékou Touré. Aucune juridiction au monde ne juge un mort, quel que soit ce qu’on peut lui reprocher. On a évoqué le procès de Nuremberg. A Nuremberg, ce n’est pas Hitler qui a été jugé, mais ses comparses, jugement auquel certains d’entre eux se sont soustraits en se suicidant. Il ne s’agit nullement d’exonérer Sékou Touré, ni de le dédouaner, encore moins de le justifier. C’est le régime du PDG et le système qu’il a mis en place qui sont en accusation et qui doivent être démantelés et extirpés jusqu’à leurs moindres radicelles, afin que nous puissions enfin passer à la IIIème République. J’ai signé une tribune mettant en garde Lansana Kouyaté contre toute « réhabilitation » de Sékou Touré. En réalité, même ses plus farouches partisans ne peuvent pas le réhabiliter, car il n’a jamais été jugé et condamné par un tribunal. Le projet de Lansana Kouyaté était en fait d’organiser une entreprise de glorification d’Ahmed Sékou Touré - ce qui l’a perdu car les Guinéens y sont en majorité opposés. Je m’oppose moi-même fermement à un tel projet. Nous parlons beaucoup de réconciliation nationale. Notre frère Bah Bashir, qui est en Amérique du Nord, m’a fait remarquer que ce terme prête à confusion et qu’il comporte une grande part d’ambiguïté. C’est vrai, car il n’y a pas d’affrontement interethnique en Guinée. Il n’est pas question de réconcilier des groupes ethniques, comme ce fut le cas en Afrique du Sud (dont la commission Vérité et Réconciliation a inspiré notre mot d’ordre de Réconciliation nationale) ou au Rwanda. Il s’agit pour nous de faire la vérité sur les crimes politiques commis sous l’Ière et la IIème Républiques et de réparer les préjudices subis par les familles des disparus et des victimes. C’est pourquoi, la proposition de nos compatriotes d’Amérique du Nord de mettre sur pied une commission « Vérité et Justice » est plus appropriée. Ce qui pourrait se faire dans le cadre du Dialogue national pour le changement préconisé par le Comité d’Initiatives Citoyennes (CIC). Alpha Sidoux Barry www.guineeactu.com
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