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L’Internet veut que l’on soit bref et synthétique pour donner l’occasion à l’internaute de cerner les contours de la pensée écrite. Ce qui n’est pas facile. En respectant ce principe, l’on est amené à décomposer les propos en séquences. Ainsi reviens-je avec le même titre pour compléter mon argumentaire d’hier.
La Guinée sociale, politique, économique et historique a été évoquée succinctement. Ce tableau resterait inachevé si l’on ne visite pas la culture guinéenne.
La culture est, pour un pays, ce qu’est la nourriture à l’individu. Elle draine des valeurs et conditionne l’Homme dans son rapport aux choses et aux êtres. La culture est la lumière qui éclaire l’être humain dans sa perpétuelle quête qui semble n’avoir de fin parce que par définition, l’Homme est un animal constamment insatisfait et irascible. C’est pourquoi dans les pays organisés, l’Etat met en place des structures culturelles qui offrent à l’esprit un éventail de possibilités pouvant permettre au citoyen de s’épanouir ou d’avoir ce sentiment-là. Il édifie des garde-fous jalonnant le parcours à effectuer. On parle de morale et vertu, pour les uns, de lois pour les autres. Dans ce schéma, l’autorité dirigeante, comme le maître pour l’élève, devient la référence, car elle est détentrice du pouvoir qui garantit, à chacun la liberté, les droits et devoirs. Egalement, elle lui impose une certaine norme qui sous-tend le respect des institutions qu’elle représente.
De 1958 à nos jours, les générations guinéennes successives ont reçu quels modèles culturels de l’Etat ?
La ou (les réponses) à cette question pourrait, peut-être aidé le Guinéen à se ressaisir, au lieu de s’agiter constamment, à travers des procès d’intention qui ne l’avancent nullement. Et puisqu’ils n’évoluent pas, leur blocage, consciemment ou inconsciemment, produit celui de la marche du
pays. Ainsi est-elle née la culture guinéenne. Celle du mimétisme maladif, de la stratégie de la terre brûlée (personne d’autre, si ce n’est pas moi, mieux vaudra le chaos). Il en découle la politique de l’opposition systématique à tout ce qui vient de l’autre ou de son groupe d’appartenance. Dans la projection, le Guinéen est devenu un éternel opposant sans conviction, ni raison.
Dans le discours, il est incapable de reconnaître à l’autre ses qualités même similaires ou pareilles aux siennes, simplement parce qu’elles viennent d’autrui. Cette perception du vivre-ensemble a été alimentée continuellement par les bien-pensantes têtes. Et le clivage sourdine les rapports
Conséquence immédiate : la vie nationale, sans dire politique, est formatée par l’esprit partisan tissé de fibres ethniques ou régionalistes.
La stratégie a donné naissance à une fraction de la population qui se complaît dans la victimisation sans recul par rapport à l’histoire politique et économique du pays. Dès lors tout est sujet à interprétation encore qu’elle serait constructive, mais non ! Et c’est là qu’intervient le drame passé, présent et à venir.
Cependant, il peut être évité en élevant l’esprit critique au-dessus des considérations conjoncturelles parfois même factices et fortuites.
Or dans toutes les sociétés humaines, l’histoire enregistre des pages de désagrément, des crimes, des désastres. Et pourtant, les Hommes parviennent toujours à restaurer le tissu social parce que, quelque part, ils acceptent de concevoir avec l’ensemble constitutif de leur société nationale un nouvel espace dans lequel ce qui aurait pu éternellement les diviser, devient le joint social. On en fait un lieu de pèlerinage spirituel qui cimente leur savoir vivre ensemble. Parviendrons-nous à ce stade en Guinée ?
Alors, faut-il écrire à l’attention des Guinéens : Transcendons tout ce qui peut nous maintenir dans cette vie presque végétative qui nous tient depuis cinquante ans. Le plus important serait de dire en concert : Plus jamais ça ! Et alors, puis ouvrir un nouveau chemin balisé de faits progressifs ayant pour moteur l’épanouissement de chacun et de tous.
Démarche douloureuse, harassante, éprouvante, déstabilisante et même, à des égards, révoltante, que je demande ? Comment faire autrement parce qu’un jour, il faudra admettre ce qui s’est produit et pardonner (sans oublier !) ce qui est arrivé chez nous ? Faut-il continuer à ressasser ? Ce qui ajouterait davantage au mal ! Faut-il se convaincre que nous sommes tous condamnés à partager le quotidien ensemble parce qu’enfermés, tous, sur l’unique portion de terre qui nous identifie guinéens ?
Trouvons les modalités appropriées à la résolution de la triste histoire guinéenne. Il faut que s’ouvrent de nouvelles perspectives génératrices d’une Guinée gravant sur le registre de son histoire à écrire non plus le deuil, les pleurs, la misère et surtout cette souffrance qui parle de tombes non identifiées parce que non localisées. Pensons à la reconstruction de notre patrie ! Les aigreurs, les rancœurs, l’idée d’impunité et tous ces sentiments de frustration, d’injustice nous ont assez et longtemps flagellés ! Elevons-nous maintenant au-dessus de ces rivières faites de la rmes et de sang ! Bâtissons une autre Guinée. C’est possible !
Depuis le 23 décembre 2008, la Guinée arpente une route qui peut conduire ou à sa renaissance, ou à une nouvelle impasse si nous persévérons à ne regarder que dans le rétroviseur de l’histoire qui ne nous renvoie que les crimes et n’attise que l’idée de revanche.
Mais quelle revanche, sur qui et pour quoi ?
Le mal est là, irréparable, mais sur lequel peut s’édifier des forteresses protectrices qui empêcheront sa reproduction. Nous devons œuvrer afin que nos générations présentes et à venir ne connaissent jamais les affres des gouvernements criminogènes passés.
C’est ce combat qui doit guider le Guinéen. Sinon, les orphelins que sommes-nous devenus, par la bêtise humaine de petites gens parvenues au sommet de nos têtes, continuerons à le demeurer. Et nous pourrons, sûrement, être livrés à d’autres cruautés et barbaries.
Il se trouve que la population guinéenne est à 99% croyante et peut-être religieuse. Donc le pardon trouve sa place déjà dans le cœur de chaque citoyen. En tant que croyants, laissons à Dieu, sa part dans la gestion des faits.
Pourquoi le temps ne semble pas s’accomplir dans notre pays ? Pourquoi l’horizon ne se dégage-t-il pas chez nous pour fertiliser et féconder le rêve de ceux que nous pleurons et qui sont partis en nous invitant à devenir les ouvriers de l’œuvre qu’ils ont laissée, malgré eux, en friche ? Nous voici bloqués et ce frein rejaillit négativement sur la gestion du temps historique que nous devons dompter.
Le CNDD est sur le banc des jugements depuis que la question domaniale a vu le jour. Des maisons sont démolies, la vie de nombreuses familles se trouve ainsi subitement brisée. Savons-nous qu’avant de devenir propriétaires de ces lieux d’autres (les premiers possédants) ont souffert également le martyr ? Combien de Guinéens (surtout expatriés) se sont vus arnaqués dans l’achat d’un terrain ou simplement d’une petite réalisation, levier au retour éventuel? Mieux, les victimes d’aujourd’hui ne connaissaient-elles pas le marché de dupe qui les engageait ?
Ce qui est étonnant dans le tollé de condamnations ; c’est de ne pas pourvoir se dire comment les victimes d’aujourd’hui, tout puissants, hier, ont-elles accepté, en toute connaissance de cause, la transaction ? Beaucoup d’entre elles savaient que les terrains appartenaient à l’Etat. Malgré cela, elles ont fermé les yeux et se sont rendu propriétaires d’un bien national. Lorsque le voleur n’est pas connu, et que le receleur est arrêté, à lui de le dénoncer.
Pour vendre le patrimoine national, il a fallu que nos victimes actuelles soient complices de la dépossession de l’Etat, parfois des particuliers. Elles ne se seraient pas prêtées à ce jeu, les domaines n’auraient pas été vendus.
Poussons encore un peu loin l’analyse !
Essayons, par exemple, d’identifier les truands de vendeurs. Il est fort probable que bon nombre sont proches ou parents des victimes. Nous connaissons la psychologique sociale guinéenne et savons, à peu près, quelles sont les combines lorsque le pot au rose est découvert. Alors, que publiquement, les dépossédés, d’aujourd’hui, désignent nommément ou intentent des procès contre les vendeurs ? Qui étaient-ils, ces véreux vendeurs qui n’ont eu aucun scrupule de tromper les leurs au nom de Dieu argent?
Si un tel jugement a lieu, les Guinéens sauront la vérité.
Plutôt que d’incriminer le CNDD, essayons tous d’encourager nos pauvres parents à une action en justice contre les vendeurs. La vérité pourrait dérouter plus d’un concitoyen !
L’ethnocentrisme est au cœur de ce qui se produit actuellement en Guinée. C’était la culture administrative et de gestion du bien public. Pourquoi, c’est une proportion importante de l’une de nos communautés nationales qui soit plus affectée par la démolition et la dépossession des domaines attribués à l’Etat ? Voilà un autre visage du comment la Guinée était gérée et par qui !
Ayons le courage de lever et déchirer ce voile qui nous étouffe au nom d’une solidarité groupale destructrice de l’assise sociale. Le port de cette voile nous rend si aveugle que l’oubli est fait de l’intérêt général de la Guinée. Conséquemment, nous tombons, sans le vouloir, dans des travers préjudiciables à la recherche de solutions à notre retard cinquantenaire.
Hier, la marche se faisait à l’envers, le CNDD veut la remettre à l’endroit. Voilà un des chemins qui mènent à la démocratie ! Pourvu que cela nous conduise au bon port !
Peut-on, par exemple, demander à ceux touchés par la démolition de leurs biens (s’ils y consentent) le nom des faiseurs de leur malheur d’aujourd’hui ? Il serait intéressant que les Guinéens sachent quels furent ces pseudos propriétaires des biens de la République.
Pendant la période faste de truanderie, nos malheureuses victimes actuelles rivalisaient. De façon ostentatoire, chacune voulait prouver sa richesse, mais elles oubliaient le retour du bâton que l’histoire guinéenne fait toujours abattre sur certains de ses enfants qui piétinent d’autres.
Le boomerang guinéen ne manque jamais de se déclencher, à chaque fois, depuis que le soleil de l’indépendance se lève et se couche aux deux horizons opposés de notre pays. Ce qui donne le caractère de réversibilité aux positions de tout Guinéen dans la vie publique. Malheureusement, peu de mes compatriotes se souviennent de cette justice naturelle et surtout guinéenne. Jamais les glorioles n’ont couvert durablement les porteurs de couronne en Guinée. Il arrive toujours un moment où l’éclipse s’empare des têtes étoilées des successifs gouvernements. Elles tombent, les unes après les autres, sans que leurs concitoyens réagissent parce qu’ils qualifient la chute comme l’intervention de la justice divine. C’est devenu la constance de la vie politique et gouvernementale chez nous.
Tous ceux qui ont fait la pluie et le beau temps dans notre pays connaissent, d’une manière ou d’une autre, la période de vache maigre au cours de laquelle certains crèvent plus vite que d’autres. Cette loi semble être incontournable voire inévitable. Même ceux qui gardent la puissance, leur fin est calamiteuse, désastreuse et triste. Lansana Conté (Dieu, ait son âme !) est le dernier exemple. Il est passé au purgatoire guinéen et terrestre avant d’entrer dans celui de l’au-delà. Ce fut une longue, pénible et triste fin!
Donc, aujourd’hui, l’on peut déplorer la machine actuelle de démolition, mais peut-on procéder autrement ? Tôt ou tard, l’Etat serait revenu sur la question.
Comme on le vit tous les jours, et de tout temps, la culture guinéenne est une imbrication complexe à l’analyse. Les bourreaux d’un jour deviennent les victimes, un autre jour. Toute notre histoire est construite de cette incompréhensible incohérence que nous n’observons pas suffisamment.
Et l’absence d’une vraie culture nationale est à la source de cette tourmente vie qu’il est temps désormais d’extirper de la Guinée et à jamais !
Si cela est possible, faisons l’hypothèse que la démocratie naîtra de ces douleurs que nous ressentons maintenant pourvu qu’elles fertilisent heureusement l’espace de son éclosion!
Paris 19 mai 2009
Jacques Kourouma
Pour www.guineeactu.com
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