 |
J’ai la certitude que toute société humaine crée ou doit créer les conditions de la réalisation d’une pleine vie démocratique. Mais la démarche oblige à sa régulation.
En Guinée, comment peut-on espérer la démocratie, si les tares qui ont gangrené l’assise de la vie nationale restent enracinées dans le cœur et les poumons du pouvoir, ou que ceux qui les ont semées, continuent de fréquenter encore les artères où doit se fixer le cadre de la souveraineté nationale ?
C’est bien cette question qui fait la différence d’approche et de lecture de l’évolution guinéenne actuelle, entre ceux qui me condamnent et moi. Pour seule réponse, je dis : à quoi sert-il de courir, si dès les premiers pas, l’essoufflement doit vous abattre ?
N’est-ce pas une chance pour notre pays d’avoir aujourd’hui des autorités qui veulent associer tous les enfants guinéens à la gestion du destin national, dont l’unique direction et seul objectif ne sont autres que l’instauration d’une vie institutionnelle démocratique, fondée sur un socle de paix et de justice sociales ? Peut-être, faut-il rappeler que nos gouvernants successifs, depuis cinquante ans, n’ont jamais tenté une telle ouverture vers leurs concitoyens expatriés ? Cela devient à mes yeux, un pari dont la réussite introduira, sûrement, le pays dans l’ère démocratique.
Le pari mérite d’être porté au centre de nos préoccupations actuelles face au destin national. Il est possible et réalisable, si le Guinéen accepte l’idée que nous ne serons pas tous des Présidents, des ministres ou de la haute Administration.
La démocratie guinéenne est possible, si le Guinéen accepte que toutes les composantes ethniques ne peuvent pas donner que des Présidents, mais qu’elles sont capables de partager les responsabilités. Pour cela, elles doivent se convaincre que leur nation est une et indivisible. Partant de ce principe, chaque citoyen doit se considérer acteur incontesté du décollage et du développement économiques et sociaux du pays. Après une telle disposition, il faut créer les conditions et s’imposer les exigences.
Avoir présent à l’esprit qu’il n’y a et n’y aura qu’un seul fauteuil Présidentiel. Qu’autour de ce fauteuil, nous pouvons être les architectes, les ouvriers et manœuvres qui donnent la lumière à son occupant. Entre celui-ci et ses concitoyens-là, il ne peut y régner que la confiance mutuelle, sinon la machine se crispe facilement.
En termes plus clairs, appartenant à la même patrie et ayant à cœur que le bien-être pour tous et chacun, le dialogue salvateur est le seul qui prime. Ce champ ne peut avoir pour stimulus que l’écoute et le partage, bref un échange permanent, dont le seul objectif est de conduire le pays vers des conquêtes fructueuses qui apporteront au citoyen les éléments de son épanouissement dans la paix et la justice.
Il y a quelques années, j’évoquais mes premiers pas aux réunions des opposants guinéens, quand j’y accompagnais feu mon père. Le temps s’est écoulé, les époques ont changé, mais le Guinéen semble figé dans une opposition systématique, dénudée de sentiment réellement patriotique.
Depuis la chute du système institué par le narco-Etat de feu Lansana Conté, je fais le pari qu’une autre démarche est nécessaire afin que les Guinéens s’attèlent, surtout que la volonté est visible chez l’autorité, à la construction d’un vrai Etat. J’ai aussi la certitude que le parcours ne s’effectuera pas sans soulever des inquiétudes, poser des interrogations, et des fois, provoquer le découragement. Il ne peut être fréquenté sans déception, sans déchirure, qui laissera, parfois, la colère s’exprimer.
Ainsi l’on devrait critiquer, non plus pour critiquer, mais suggérer, proposer des pistes dont l’exploration ferait avancer la société guinéenne. La démocratie guinéenne naîtra de cet entraînement lent, mais sûr, de tous, dans une dynamique constructive d’une nouvelle Guinée.
Si un tel climat prend place dans le cœur et l’action de chaque Guinéen, la démocratie guinéenne s’imposera d’elle-même à tous les acteurs publics. Et tout deviendra possible dans le sens de l’instauration d’un Etat de droit, respectueux et protecteur de ses populations. Si nous refusons de construire cet espace, la Guinée continuera sa marche forcenée qui laisse dans les sillons de ses lourdauds pas, tous les fléaux que je m’interdis d’égrener, parce qu’ils sont connus de tous.
Si ceux qui souhaitent le vrai changement se cabrent, parce que nous avons des militaires au pouvoir, sans les aider, très vite nos bourreaux reprendront du service. Ils sont déjà sur pied d’œuvre pour, de nouveau, incruster les institutions de la République. Leur réussite nous tirera encore dans les caniveaux que les narcotrafiquants viendront meubler, pour le grand malheur des Guinéens. Tel me semble le dilemme aujourd’hui. C’est pourquoi, les Guinéens doivent prendre au mot le CNDD, qui a promis d’organiser de vraies élections au bout de deux ans, soit décembre 2010.
Ne dit-on pas qu’une panthère blessée est dangereuse ? Si les vampires et autres vautours d’hier, échappaient aux audits, se repositionnaient et s’emparaient des leviers du pouvoir, nous n’en serons que les premiers responsables, également premières victimes.
En effet, en acculant le CNDD, tel que manifesté actuellement, il n’est pas exclu que les anciens et les nouveaux pactisent pour mettre la Guinée sous leur coupe réglée. Cette analyse peut paraître naïve. Mais il faut en tenir compte.
Autant dire que la rupture doit s’opérer grâce à notre disposition à avancer avec le CNDD dans le dialogue, les échanges et l’écoute. Il serait plus productif et positif que nous travaillions de concert avec les nouvelles autorités, pour leur sortie honorable de la vie politique, à l’issue de la transition.
Que n’avons-nous pas enduré pour devenir si impatients à attendre deux ans, d’ailleurs moins de deux ans?
La démocratie guinéenne, au regard de notre histoire, doit naître hors des chantiers battus. Elle ne ressemblera à aucun modèle. Cependant, des exemples d’ailleurs, peuvent favoriser son avènement et l’enrichir.
Paris, 21 mai 2009
Jacques KOUROUMA
Pour www.guineeactu.com
|
 |