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 | Ibrahima Sampiring Diallo |
L’engagement de la nouvelle équipe dirigeante du pays en faveur de la démocratie et du développement a suscité beaucoup d’enthousiasme au sein des masses laborieuses de Guinée. Les résultats élogieux qu’elle a obtenus sous la direction du Président Moussa Dadis Camara, pour soigner les grands maux dont le pays avait tant souffert et souffre encore, lui ont valu de nombreuses manifestations de sympathie et de soutien, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays.
Pour cerner les raisons d’une telle allégresse, d’une telle expression d’espérances, il suffira de jeter un regard rétrospectif sur le panorama désolant que le peuple a traversé pendant ce dernier quart de siècle.
Ceux qui, au lendemain du 3 avril 1984, s’étaient donné pour mission noble et exaltante de sortir la Guinée de ce désastre politique et économique dans lequel la Première République l’avait plongée, avaient fini, hélas, par s’accommoder des ‘‘4x4, grosses cylindrées japonaises’’ et du port de grands boubous brodés jusqu’aux genoux. Ce fut la ‘‘mode CMRN’’ qui donna le signal fort de ce que la Guinée allait connaitre comme dérapages dans tous les secteurs de la vie nationale, régionale et locale. L’Etat, déficitaire en matière de morale et d’éthique, avait fini par perdre de sa capacité d’obliger les acteurs de la société à remplir correctement les obligations que leur imposaient les buts collectifs. Aux yeux des bailleurs de fonds et des investisseurs privés, l’Etat n’avait plus de crédibilité.
En dépit de tout, les membres de l’appareil de l’Etat, à quelques rares exceptions, constitués en castes de privilégiés, étaient tous enclins à rejeter systématiquement et à combattre avec force toute velléité de changement menaçant leur statut de barons du régime ou de bourgeois compradores. C’est pourquoi les élections nationales et locales organisées pour la forme jusque-là, n’avaient été que pure mascarade.
L’autoprotection qui a permis à ce régime de perdurer provenait en grande partie de la fidélité de l’armée au Général Président, mais surtout de sa puissante organisation caractérisée par une symbiose, une réelle complicité entre le monde des affaires, la haute administration et le pouvoir politique ou décisionnel.
L’appareil de l’Etat était bel et bien pourri par l’action nocive de cette mafia, structurée en toile d’araignée. Cette putréfaction avait fini par affecter et infecter tout le système politique, c’est-à-dire l’ensemble des inter-actions politiques au sein de la société guinéenne, devenue inefficace parce que, incapable de répondre comme il faut aux impulsions du milieu.
Il faut ajouter par ailleurs que la mauvaise compréhension du multipartisme intégral et l’inexistence d’une base solide, d’une plate-forme de concertation périodique entre les partis et les différents groupes d’intérêts constitués, ont été quelque peu responsables du faible niveau de socialisation politique, sans laquelle évidemment, le citoyen ne peut partager avec son milieu, des idées, des opinions, des valeurs et communier avec lui dans la même culture.
D’autre part, le Code électoral guinéen et la Charte des partis politiques ne favorisant pas l’émergence de listes indépendantes à l’occasion des consultations électorales, les astucieux ont su contourner cette barrière et s’atteler rapidement et sans peine à la formation de partis politiques à faible armature, sans siège et sans structure agencée du niveau national au niveau local. Et d’ailleurs, parmi la soixantaine de partis en activités, très peu ont pu, comme l’Upr, organiser des Congrès nationaux pour élire leurs directions nationales afin de leur conférer de la crédibilité et de la légitimité, surtout après plus de cinq ans, depuis qu’ils possèdent un agrément de reconnaissance.
L’exercice démocratique, avant tout, doit se pratiquer d’abord à l’intérieur du parti. En plus, il a été constaté qu’avec cette pluralité de formations politiques qui complique le jeu démocratique, chacune ne campe que sur une position exiguë, n’exprime que des exigences d’une clientèle limitée, d’une subculture, si on peut le dire. En devenant le porte-parole d’une catégorie particulière, il a été jusque là impossible de trouver une harmonie entre différentes revendications, de sceller des alliances solides et d’aboutir à une agrégation d’intérêts, toute chose indispensable pour parvenir au vrai changement souhaité par la plus grande majorité du peuple.
C’est donc en raison de tous ces obstacles qui ont entravé durant des décennies la marche en avant du pays vers une démocratie et un développement véritables que, « l’Après Conté » avait eu, à un moment donné, à faire couler beaucoup d’encre et de salive, à susciter autant d’intérêts que d’inquiétudes, au point que de nombreux analystes et commentateurs, de l’intérieur comme de l’extérieur, avaient prédit que le vrai changement ne pouvait provenir que d’une force organisée : l’armée .
Quoique cette alternative soit une négation des principes de la démocratie moderne, elle était incontournable. Et il fallait la concevoir et l’accepter, la classe politique guinéenne s’étant montrée peu habile à déjouer les plans machiavéliques, est restée divisée sur l’essentiel.
La Guinée, ce beau pays chanté pour ses énormes potentialités, était bien malade : malade de son président malade, disaient les uns ; malade de son système de gestion politique, économique et social, affirmaient les autres.
De toutes les façons, il a fallu l’avènement du CNDD à la tête du pays le 23 décembre 2008, pour que la Guinée et le monde entier prennent davantage conscience de la misère guinéenne et de ce qui, normalement, constitue aujourd’hui les vraies urgences du pays, auxquelles il faut faire face de façon prioritaire.
En pareille situation, il est très dangereux de prendre la forme des choses pour le fond, l’aspect secondaire de la contradiction pour l’aspect principal. Et c’est pourquoi, le programme de redressement et de reformes, conçu par le CNDD et en cours d’exécution, ne doit pas s’interrompre au risque de faire retomber la Guinée dans le désespoir et l’incertitude.
Pour plus de clarté, il y a lieu d’affirmer que le retour à l’ordre constitutionnel de manière précipitée est une aberration, car il n’est point le but ultime du combat politique que mène le peuple. Il constitue un moyen des plus souhaités pour réaliser les aspirations populaires à une vie meilleure, un développement harmonieux de la nation sur des bases plus justes et durables.
Le retour à l’ordre constitutionnel est une étape très importante, mais non la priorité des priorités. Ce retour appelé de tous leurs vœux par certains, devrait correspondre à une certaine efficacité du système politique à donner une réponse satisfaisante aux demandes, aux revendications fondées et justes du milieu. Ce qui n’est pas le cas, dans le contexte actuel.
Il faut savoir prendre patience et garder sa foi en l’inéluctabilité du changement démocratique et du redressement économique. Il est évident que la période de transition, bien que menée de manière apaisée, voire progressiste, reste gérée par un régime d’exception qui, en principe, ne se confond pas au régime démocratique. Le confondre conduit à des dérapages lourds de conséquences.
Et la chance de la Guinée réside au fait que le régime d’exception qui préside aujourd’hui à nos destinées, tend à préparer convenablement, sur des bases plus solides, à l’avènement d’une société guinéenne véritablement démocratique, unie et prospère. Voilà qui est important.
Le dialogue social en cours ne doit pas entrainer une déviation de la ligne stratégique poursuivie par le CNDD, au risque de remettre en cause les acquis très positifs enregistrés depuis le 23 décembre 2008. Car dans cette lutte serrée entre le bien et le mal, entre les forces conservatrices et rétrogrades, les forces de progrès et les forces du changement, qu’est-ce qui l’emportera ? La question n’est pas tout à fait résolue.
Alors, réellement, objectivement, la période de transition a besoin d’au moins 18 mois, afin que le CNDD et le Gouvernement puissent faire face à l’ensemble des urgences et priorités du moment. C’est à cette seule condition que les autorités du pays pourront parachever le travail titanesque pour lequel elles se sont engagées.
Faute de quoi, l’histoire retiendra que la Guinée aura, une fois de plus, manqué un grand rendez-vous, aura perdu une excellente occasion de se remettre à niveau en se débarrassant de ses tares, tout simplement à cause de la démission ou de la trahison de ses élites.
Labé, le 20 mai 2009
El Hadj Ibrahima Sampiring Diallo Ancien Maire de Labé
Pour www.guineeactu.com
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