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La navigation à vue a toujours été le choix de prédilection des décideurs guinéens à tous les niveaux de décision. Cette habitude demeure la plus coriace jamais encrée dans le mental collectif guinéen. Elle a pour corollaire manifeste une perte de temps et de ressources sans précédent. Mais on s’y accroche, bec et ongle!
En matière d’exercice des activités publiques, la première République n’a hérité d’aucun cadre.
En effet, l’Administration coloniale s’était retirée dans un esprit pour le moins peu coopératif. Il fallait littéralement tout mettre en place pour faire face aux énormes besoins dont la jeune nation était confrontée pour sa survie.
Le problème est qu’il n’y avait pas de solution de rechange, et surtout, personne n’avait été préparé pour faire face à la nouvelle situation.
On a pu faire qu’avec ce qui était à portée de main : les agents subalternes de l’ancienne administration et les bonnes volontés venues des quatre coins du monde dit progressiste.
En ces temps durs, il n’était pas étonnant de voir un instituteur occuper un poste de cadre supérieur dans une administration ou un infirmier diriger un hôpital. À l’époque, les autochtones bacheliers et/ou universitaires se comptaient sur les doigts d’une main.
Puis, est venue la “Révolution!” Et, y est passée la quasi totalité de nos ingénieurs, médecins, officiers, entrepreneurs, planteurs, agriculteurs, éleveurs, commerçants, …, Bref, tout ce qu’il y avait de matière grise, de compétences, de ressources humaines aptes.
Les survivants ont été caporalisés par la terreur dans un système de démagogie où la moindre velléité de concevoir une idée contraire à celle du «Responsable Suprême de la Révolution» correspondait à un suicide, à coup sûr, pour acte “contre-révolutionnaire ”.
Pendant ce temps, la recherche fondamentale n’était pas le gobelet de quinqueliba de la “Révolution”, nous dit Jean Suret-Canal dans “La République de Guinée” (1961?) Quand le «Stratège Suprême de la Révolution» émettait une idée, elle était supposée exécutoire; gare à celui qui oserait poser la question de savoir comment? Et, surtout, pourquoi? Il serait bon pour le Camp Boiro où “des enfants de chœur” officiaient “consciencieusement” pour défendre la “Révolution”.
Entre autres conséquences de cette situation, plusieurs plans triennaux et quinquennaux, ont constitué autant de vœux pieux parce que sans aucun mécanisme de mise en œuvre. Aussi ont-ils été autant de processus de mise à genoux de la florissante économie nationale laissée par le grand méchant colon.
Un seul exemple pour illustrer le désastre: en 1958, avec plus de soixante mille tonnes de bananes, la Guinée était classée deuxième exportatrice mondiale de cette denrée. En 1984, l’exportation de banane était nulle! Aujourd’hui, il y a bien une timide reprise des exportations de produits agricoles; mais puisqu’on ne publie pas de statistiques chez nous, nul ne peut dire la quantité exportée.
Quand, par la Grâce de Dieu, la “Révolution” prit fin à Cleveland dans l’Etat d’Ohio (USA), le 26 Mars1984, des «militants en uniformes» sont entrés en lice pour, disait-on, «éviter la catastrophe au pays»!
Faute d’opposition consciente et organisée, ils y ont pris goût et, se sont installés durablement.
Problème : eux, aussi, n’étaient pas préparés à la nouvelle situation! Pire, ils ont considéré la gestion des affaires publiques comme un bénéfice: le beurre! Qu’il fallait absolument préserver contre ces “guinéens de l‘extérieur” qui étaient supposés être dans le beurre par le simple fait qu’ils étaient à l’extérieur.
Jusqu’à présent, pour bon nombre de Guinéens, être à l’extérieur équivaut à vivre dans l’aisance.
Le savoir-faire acquis par leurs compatriotes sous divers horizons comptait peu. On a bien testé quelques uns, pris selon des critères pour le moins obscurs. Et puis, on a conclu que ce n’était pas la peine de recourir à eux. Leur “fidélité” au Chef n’étant pas sûre!
Il fallait donc s’accrocher aux commandes pour le “beurre”, rien que pour le beurre. La rentabilité, l’efficience, la compétence, … exit.
Le slogan : «chacun peut être utile là où il est» s’est instauré, piloté par une équipe bien organisée, et tapie dans l’ombre. A telle enseigne qu’un planteur de patates peut être bombardé (par décret) pilote d’hélicoptère, personne ne se soucie de savoir s’il est détenteur du brevet de pilotage. S’il refuse la promotion, il est traité de maudit. La réalité est : qu’on ne vous demande pas de faire décoller quoi que ce soit; ce qu’on vous demande, c’est de donner l’argent.
On s’est mis à endetter le pays pour louer des experts, acheter des projets, des 4x4, et mettre dans la rue, ce que le pays comptait de meilleurs comme diplômés pour garnir nos bureaux de personnes peu préparées à gérer.
C’était au temps du fameux concept attrape-nigauds “ajustement structurel” vendu par la Banque mondiale aux pays africains. En Guinée, cela a été particulièrement fatal: fermeture des entreprises d’État (les plus gros employeurs de l’époque) sans aucune mesure d’accompagnement. Des milliers de familles se sont disloquées, contribuant à grossir les rangs de la délinquance sous toutes ses formes.
On a obtenu quelques maigres résultats, malgré tout: le Plan de Développement Urbain de Conakry (1988), élaboré sous la férule de Dr Banah Sidibé - nommé «Casse-casse» parce qu’on était persuadé que ce n’était qu’un «diaspo» destructeur - et qui a permis entre autres de réaliser la voirie primaire de la capitale (la voie express, Le Prince, les transversales T1 à T7, les pénétrantes Nord et Sud) dont les Guinéens sont si fiers aujourd’hui, constitue l’un de ses résultats. Mais, mal piloté (faute de compétences et de ressources adéquates: on avait remercié Banah entre-temps). Cet excellent outil de planification et de gestion urbaine est utilisé au plus bas de son potentiel. S’étalant sur 25 ans (terme 2013), il n’a jamais été réévalué depuis sa promulgation.
Puis, le Général est parti! Et, bonjour le Capitaine! On a pris les mêmes, et on recommence.
Le CNDD n’a pas encore un site Internet permettant de répertorier toutes les compétences guinéennes où qu’elles soient à travers le monde, pour faire bénéficier le pays leur savoir-faire. La fameuse phrase : «L’homme qu’il faut à la place qu’il faut» reste encore un slogan en Guinée.
Comme toujours, toutes les initiatives reviennent au “Président” et, aucun système de filtres n’existe pour réduire les dérapages.
Quelqu’un a mis en avant le système des audits, totalement extérieur aux structures de l’État (Chambre des comptes de la Cour Suprême). Cela a séduit. On a pondu un texte sommaire. On a pris des copains et hop! Les milliards ont commencé à tomber.
La dernière sortie du patron du CNDD au Palais du Peuple était pour annoncer le montant du butin (47 millions de dollars) et, ce qu‘on compte en faire: des forages pour donner de l’eau potable aux populations du château d’eau de l’Afrique de l’Ouest.
Depuis 1982, on fait des forages en Guinée! Quelle est l’étude disponible aujourd’hui pour montrer l’impact de ses forages sur l’environnement?
Conjugués à la déforestation effrénée, qui réduit fortement les infiltrations des eaux de pluie alimentant les nappes phréatiques, ces forages contribuent à baisser le niveau de ces nappes qui ne se renouvellent point, faute d’infiltration suffisante.
Les populations manquent d’eau, d’électricité, des infrastructures de production, de nourriture, de soins de santé, …
Quel est le cadre permettant d’indiquer que les forages constituent le meilleur placement de cet argent récolté par le biais des audits?
Un schéma National d’Aménagement du Territoire constituerait le meilleur cadre de définition de ce genre de choix.
Il permettrait, en outre, de poser des actes rationnels, permanents et cohérents pour un développement progressif et durable.
Il constituerait un bon tableau de bord, au vrai sens du terme, permettant aux décideurs publics d’agir dans la même direction avec un minimum de perte de temps et de ressources.
Un SNAT pertinent et opérationnel pourrait être élaboré en moins de huit mois et coûter moins de quinze millions de dollars américains pour permettre à la Guinée de se doter plus facilement des moyens de construire de façon rationnelle, progressive, cohérente et synergique les infrastructures dont elle a besoin pour son développement socioéconomique.
Par contre, le peu de puits qui seront creusés, aujourd’hui, ne suffiront certainement pas à tous les Guinéens (ségrégation involontaire). Ils seront probablement à sec d’ici peu parce que les nappes sont fortement sollicitées et ne sont pas proportionnellement renouvelées et, les cours d’eau sont dans la majorité à sec. Conséquences: les générations futures seront condamnées, alors que les générations actuelles ne seront pas satisfaites.
Comme quoi, une “navigation” avec les instruments appropriés constituerait le meilleur moyen de rationnaliser les engagements publics.
Saifoulaye DIALLO, Conakry, Guinée
Pour www.guineeactu.com
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