lundi 2 juin 2008
Guinée : Fin du cycle des crises ou simple repli tactique ?
Lamarana Petty Diallo

Après une semaine de mutinerie qui a fait plusieurs victimes dont le nombre exact est encore inconnu, le calme semble revenir à Conakry et à l’intérieur du pays. C’est tant mieux !

Mais, un certain nombre de questions sont sous-jacentes au règlement de ce conflit entre militaires et pouvoir. Si ce n’est entre soldats mutins et hiérarchie militaire. Pour le moment, la qualification exacte de la crise guinéenne est difficile. Elle imposera, à coup sûr, une nouvelle lecture dans l’avenir. Cela signifie que je me contenterai d’une approche préliminaire centrée sur quelques questions ou interrogations d’ordre analytique. Je n’entends pas forcément y répondre. Mon but est de soulever un questionnement axé sur la problématique d’une société nouvelle en gestation. Mon espoir, c’est que tout Guinéen y apporte sa part de réponse !

Une réflexion de tout un chacun est d’autant plus nécessaire qu’il me semble que nous minimisons encore les risques encourus. Mais un coup d’œil vers les deux dernières années, c’est-à-dire entre mars 2006 et mai 2008, contribuerait certainement à revoir les positions. En exactement 2 ans, jour pour jour, notre pays a connu quatre grandes crises. Celles-ci ont un point commun : mal gouvernance et fin de règne. La première est évidente tandis que la seconde montre des prémices. L’une et l’autre créent des situations à la fois similaires et  atypiques. C’est à ce niveau que se situe l’ambiguïté de la situation guinéenne.

D’un côté, tout un peuple qui aspire au changement : les différentes crises tirent leur légitimité de cette volonté de tourner la page Conté. De l’autre, les acteurs, ou supposés tels, de ce changement ont des positions apparemment opposées et contradictoires. Voire, antagonistes.

Il y a donc deux classes sociales en présence : le peuple dans sa diversité sociale, professionnelle, catégorielle et civile. Les militaires en tant que corps ou corporation en uniforme. La première classe, le peuple, sait ce qu’il veut sans en avoir les moyens de son ambition. Il revendique des valeurs universelles : liberté, égalité, démocratie et bien- être. Bref, à défaut de la révolution, le changement.

L’autre classe, issue du même peuple, qui est constituée des militaires ou ceux qui se réclament comme tels, s’est détachée peu à peu de sa souche populaire. Des faits historiques et politiques liés à la marginalisation de cette classe qui, en réalité, est un groupe, l’ont poussé à se retrancher et se replier sur lui-même. C’est par exemple la formation de la milice populaire sous le Parti-Etat, l’engagement d’une armée bis dont les bérets rouges, les rangers et  les  pseudo-militaires, qu’on appelle ordinairement, les volontaires. 

Cette armée qui est devenue, par la force des choses, un imbroglio de corps, souvent peu formés, se transforme de plus en plus en une force incontrôlable. Les difficultés du quotidien et la mauvaise gouvernance lui font prendre conscience de son statut et de sa force. Par ricochet,  de sa position privilégiée par rapport au peuple proprement dit. Ainsi, elle se croit au-dessus des classes populaires et se donne une toute autre vision du changement. Limitant ses ambitions à un confort matériel (voiture, argent) et au paraître (belles filles, villas), elle est le plus grand frein au changement. L’éphémère et le factice l’intéressent d’autant plus que sa survie ne dépend que du système en place qu’elle peut inquiéter et manipuler. Bref, cette classe, contrairement à la première, a une vision à court terme.

Le changement ne viendra que le jour où les différentes aspirations des deux classes sociales se compléteront du point de vue conceptuel, politique et philosophique. A ce moment là, et seulement à ce moment, elles auront la même vision et contribueront à l’accomplissement du processus historique en cours. La phase finale de ce processus qui a débuté sous l’ère du  PDG emportera tous les systèmes post-indépendance pour instaurer le changement. Celui-ci n’étant rien d’autre que la démocratie.

Mon approche sociologique de la question du changement met en lumière des facteurs ou des freins qui je n’aborderai pas ici. Brièveté et souci de concision oblige. Je dirai tout simplement qu’il s’agit de trois facteurs fondamentaux :

-          facteurs culturels : l’image du chef dans un milieu en phase transitoire vers la démocratie comme la Guinée ; le niveau de discipline, pour ne pas dire d’éducation et de culture, des acteurs non civils (les militaires).

-          de facteurs politiques : la dispersion des forces opposantes dont le rôle est d’attirer vers elles tous les antagonismes pour les faire converger vers une aspiration commune. Ce que l’Opposition guinéenne n’a encore réussi et qui explique en partie son propre échec et celui du changement ;

-          des facteurs d’ordre stratégique : ceux-ci sont liés à la manière dont le Président guinéen dirige le pays. Pour faire court, je dirai que sa politique est inspirée de la stratégie militaire qu’il applique à une gouvernance d’apparence civile. D’où l’ambiguïté du système politique guinéen et son caractère hybride. L’impuissance du nouveau Premier Ministre, Chef du gouvernement, et de toutes les institutions a bien montré que le pouvoir guinéen est fortement militaire. Si ce n’est soldatesque. Nul, en ma connaissance, n’est intervenu dans la crise en cours. Elle s’est réglée (plutôt, est en voie de l’être) entre les militaires-mutins et leur général en chef. Enfin, la démarche individuelle du président guinéen qui n’hésite pas d’user de son âge, de son grade et de sa maladie comme une arme politique. A la fois général, patriarche et malade, il inspire  peur, respect et compassion. Il ne se gêne aucunement d’en tirer profit !

Tous ces facteurs justifient, à un degré ou un autre, le maintien du système politique guinéen et les échecs de toute amorce de changement ou les velléités de révolution.

Certes, d’autres raisons entrent en compte dans la fin de la crise de ces derniers jours. Une chose est sûre : elle a mis en jeu des faits matériels et non des valeurs universelles. Ni la liberté, ni la justice, la démocratie, pas plus que l’égalité ou la fraternité n’ont été revendiquées par ceux qu’on a appelé les mutins. La misère du reste du peuple n’a nullement été leur préoccupation. Sur qui tirent-ils, si ce n’est sur des gens plus affamés qu’eux ? Les biens pillés appartenaient à qui ? Exception faite des propriétés des officiers supérieurs, également saccagées et de manière injuste, ce sont les pauvres citoyens qui ont payé les frais. Qu’ont- ils revendiqué mis à part du riz et de l’argent ? Pour quel idéal ce sont-ils battus, nos militaires ? Aucun. Espérons seulement qu’ils en ont un ! Obéissaient-ils à des ordres extérieurs ? A une main cachée ? Qui est victorieux ? Pensent-ils, ce sont eux ? Erreur !

La seule victoire revient au Général Conté ! Cette sortie vers le haut sera-t-elle pérenne ou éphémère ? En attendant, elle semble bien être effective. S’il a limogé son ami, le Ministre de la Défense, il a réussi à garder « les vieux baroudeurs » : ces compagnons d’armes sans lesquels il se retrouverait plus isolé et d’autant plus vulnérable.

Comme beaucoup de Guinéens, je me demande, s’il s’agit de la fin du cycle des crises, d’une simple accalmie ou d’un repli tactique. Quelle que soit la réponse, je dis, notre pays, la République de Guinée, est bien en danger. Danger de conflit ?  Danger d’éclatement ? De vide politique ? De scission entre soldats et officiers supérieurs ? Entre les soldats eux-mêmes ? Je n’en sais rien ! On doit s’interroger, aussi optimiste qu’on se croit être, sur le devenir politique de la Guinée. Il n’ y a pas que des milliards d’un mystérieux « Bulletin Rouge » qui sont en jeu. C’est bien au-delà !

Quatre conflits en deux ans. Ce n’est nullement un signe de paix ou d’assurance. Espérons que ce n’est non plus un fait annonciateur d’autres crises qui risquent d’être plus fatales à notre commune nation !

Lamarana Petty Diallo, Rédacteur en Chef de kibarou.com  

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Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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