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Rassurez-vous, ce n'est qu'une interrogation et je pense que les Guinéens le voudraient bien sans trop y croire. Il faudrait que les nouveaux dirigeants en donnent rapidement des indices. Je dis bien des indices car des enthousiastes du putsch et des sceptiques voire des opposants même sans aucun moyen tangible d'action vont d'emblée se manifester comme à chaque fois et ceux (Guinéens), en situation d'observateurs et non d'acteurs de terrain doivent écouter les argumentations des uns et des au lieu des habituels tirs à boulets rouges. Dans aucun pays, y compris ici en France, aucun groupement ne peut honnêtement prétendre parler au nom de tous les Guinéens, sur cette question. Le scénario du coup d'Etat militaire étant devenu le mode opératoire de la succession à la Présidence de la République de Guinée, est-il raisonnable de repartir à chaque fois avec un enthousiasme débordant ? Mais les Guinéens sachant parfaitement que la Guinée actuelle est loin d'être un Etat de Droit, pouvaient-ils s'attendre à autre chose qu'à un coup d'Etat pour régler la succession de Lansana Conté qui n'avait dû sa longévité au pouvoir (24 ans) qu’à l'Armée? On peut se convaincre d'une chose, c'est que l'Armée étant divisée, le coup d'Etat serait de toute manière menée par un camp ou par l'autre. C’est le camp le plus rapide qui l'a mené.
Ce type de changement de Président semble renforcer l'image de la Guinée comme un cas en Afrique Subsaharienne. Un cas pour avoir été le premier territoire (appellation de l'époque) d'Afrique francophone à accéder à l'indépendance en 1958. Un cas pour avoir transformé cette indépendance qui avait drainé un immense crédit international, en enfer pour les Guinéens en massacrant un grand nombre et en faisant fuir plus de 2 000 000 à l'étranger. Un cas dans la personnalisation du pouvoir politique en pouvoir personnel au point de déifier le Président de la République et de lui permettre de littéralement s'approprier les hommes et les choses de Guinée. Appropriation qui a été jusqu'à disposer de la vie chaque citoyen (1958-1984) et appropriation des biens économique poussée à son paroxysme (1984-2008). Toute cette évolution dont une minorité de margoulins a tiré profit, a conduit à une mentalité particulière reposant sur des mythes, des faux mythes qui marquent profondément notre vie nationale. Mythe de l'homme providentiel de 1958 qui a sauvé les Guinéens de l'esclavage, pour la dignité et la liberté. Mythe d'un pays riche qui a vu, voit toujours ses enfants fuir vers l'étranger et notamment vers les pays qu'on avait dépeints à leurs grands-parents et parents comme des incarnations de Satan sur terre. Mythe, enfin, qu'existe un Etat guinéen, parce que celui-ci s'est doté, mais en apparence, de tous les attributs d'un Etat moderne. Tous ces mythes ne permettent pas encore que les choses se passent comme ailleurs. C'est ce qu'il faut que les générations de jeunes Guinéens comprennent et c'est pourquoi, il faut encore longtemps revenir sur ces aspects.
Enfermés dans tous ces faux mythes, des Guinéens se sont cadenassés dans des certitudes qu'on peut résumer dans l'expression "pas de problème" utilisée même dans des contextes difficiles. Ces certitudes ont fini par engluer presque tout le monde dans la médiocrité, malgré des qualités naturelles indéniables des Guinéens. Les combinaisons de toutes ces certitudes ont fait de nous, Guinéens, un cas en Afrique. Certes, on me citera les tentatives permanentes de luttes souterraines et de résistances héroïques sans lendemain de 1960 à 2008. Il en fut ainsi de la levée comme un seul homme des femmes contre la police économique en 1977, du sacrifice de jeunes Guinéens en janvier-février 2007 pour ne citer que ces exemples. Mais de ces tentatives laquelle a mis à bas le système politique guinéen? En cinquante ans, deux Présidents de la République ont régné de façon absolue et sont morts dans leur lit, c'est-à-dire tranquillement. Depuis les indépendances africaines, on connaît peu d'exemples du type guinéen qui ont pu transformer un homme ordinaire comme Lansana Conté en un Chef d'Etat à la longévité de pouvoir de près d'un quart de siècle qu'envieraient bien de ses homologues. D'où des tripatouillages de "constitutions", ici ou là pour se maintenir aussi longtemps que possible en place. Quand de grandes démocraties connaissant ces situations invoquent ces "constitutions" pour parler d'accession au pouvoir, on mesure le peu de considération qu'elles accordent aux Africains.
Le cas guinéen d'accession à la magistrature suprême du pays conduit en tout cas à se poser la question qui me semble être essentielle. C'est celle de savoir si nous étions sous Lansana Conté dans un Etat de Droit ou non. Il me semble que même le Guinéen lambda qui a, un jour ou l'autre, eu à faire à ce qu'on peut appeler la justice de son pays, vous répondra qu'il n'y a pas de justice. Et on peut faire la même constatation jusqu'au niveau de la Constitution du pays. Dans une telle situation, tous les cas de figure de l'accession au pouvoir peuvent être envisagés. A moins d'être rêveur, le coup d'Etat d'une partie de l'Armée n'est donc pas une surprise. Ce qui pouvait paraître comme une surprise pour beaucoup de Guinéens aurait pu être les condamnations de ce coup d'Etat par les Grandes démocraties et les grandes organisations internationales (Union Africaine, Union Européenne, Communauté Economique des Etats de l'Afrique de l'Ouest). Celles-ci connaissent parfaitement la situation de la Guinée et il me semble que leurs condamnations ont été faites pour le principe du non accès au pouvoir par la force. C’est ce qui me semble être leur justification de fond. Toujours est-il que toutes ces condamnations devraient être à présent sans objet dans la mesure où le gouvernement renversé et les principaux leaders de l'opposition politique se sont ralliés au coup d'Etat. C’est du reste ce qu'a compris le Président sénégalais Abdoulaye Wade qui a demandé à la France de soutenir le nouveau régime. Ce qu'il faut à présent examiner entre Guinéens et qui, de toute façon ne changera rien à la situation, ce sont les arguments des uns et des autres sans se vouer aux gémonies. Les trépidations et les frétillements qui animent quelques uns, n'ont pas de chance de changer les choses sur le terrain en Guinée.
Si l'on revient sur ce terrain, en Guinée, la question relative à l'équipe du capitaine Moussa Dadis Camara est de savoir qui sont ces hommes? On n'a jamais réellement connu un homme même si on l'a approché et discuté avec lui. Sans aucune esquisse de réponse à cette question, je ne me hasarderai pas dans des déclarations enthousiastes ou dans la facilité de procès d'intention. Je me souviens seulement qu'en étant instituteur à Boké pour l'année scolaire 1956-1957, avant de poursuivre des études supérieures l'année suivante, j' y avais rencontré, en audience privée, au mois d'avril 1957, Sékou Touré, en tournée dans le pays. Il m'avait fait la meilleure impression pour l'avenir de la Guinée. En fin du mois d'avril 1984, ayant été dans la délégation invitée par le CMRN à se rendre à Conakry, j'ai eu l'opportunité de rencontrer le Colonel Lansana Conté à la Mission catholique de Conakry par l'entremise de Richard Haba, alors Ministère des Affaires Economiques. Un quart d'heure de conversation m'avait laissé une bonne impression pleine de bon sens pour l'avenir de la Guinée. Dans ces deux cas, ce fut mon unique et rapide rencontre avec nos deux anciens Présidents mais la suite de leur action pour l'avenir de la Guinée a été aux antipodes de ce que j'avais entendu.
C'est pourquoi, en ce qui concerne Moussa Dadis Camara, j'attends de voir et je ne me hasarderai pas à lancer la moindre impression, je n'ai aucun élément en mains pour le faire. Je dois toutefois affirmer que si la fraction de l'Armée qui a pris le pouvoir "s'équipe" pour en finir avec la situation d'Etat-Néant en Guinée, alors ça sera bon pour la Guinée.
Pour l'instant, je note seulement que je redoute que la nouvelle équipe dirigeante de la Guinée ne se heurte à l'obstacle majeur à de vrais changements dans notre pays et qui tient du schéma culturel politique qui enserre tous ceux qui sont dans la politique active. Il s'agit de la mentalité pétrie de laxisme et de compromissions ambiantes. Il faut que Moussa Dadis Camara et ses compagnons aient une conscience élevée dans la formation de l'équipe à mettre en place. Il ne s'agit pas de partage de gâteau mais la Guinée n'est encore qu'une nation en formation. Sans procéder à une répartition arithmétique des responsabilités dans l'équipe, il faut absolument tenir le plus grand compte des sensibilités régionales. Cela ne semble pas paraître dans la liste des 32 noms du Conseil National pour la Démocratie et le Développement (CNDD). Cette considération semble un facteur important d'adhésion ou non à l'action à entreprendre par la nouvelle équipe dirigeante du Pays et bien sûr un facteur d'apaisement social général en attendant de s'attaquer aux nombreux problèmes.
Ansoumane Doré, Dijon (France) pour www.guineeactu.com
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