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La présidentielle est terminée. Alpha Condé qui prône le changement devient le 5e président de la République de quelque 10 millions d’habitants. Il a mis en place une ossature pour exécuter les affaires de l’Etat. Une quarantaine de ministres ont été appelés à cet effet. Les Guinéens attendaient, la peur au ventre la fin de cette présidentielle tant redoutée à cause du sérieux clivage ethnique qui l’a émaillée. Reste que la gueule de bois tarde à disparaître : au pays, tout sent l’ethnie. De quoi ajouter de l’incertitude à la difficile application du credo – Ensemble changeons la Guinée – de campagne d’Alpha Condé. Les législatives qui auraient dû intervenir depuis octobre traînent encore à venir, ce, en dépit du souhait tant exprimé par la communauté des bailleurs de fonds.
Il n’empêche que le Premier ministre Mohamed Saïd Fofana, moulé dans l’administration de feu Lansana Conté mais quasiment inconnu du public prend les devants en organisant une tournée dans le pays profond. Avec à la clé, remercier l’électorat pour la forte mobilisation manifestée lors de la présidentielle qui a vu le Pr Alpha Condé briguer la magistrature suprême. Cette démarche qui est largement perçue comme une campagne de trop – donc contraire à la loi – avant les législatives, n’intéresse, à priori, personne, sinon presque.
Le lourd héritage...sous-estimé
Alpha Condé hérite d’une économie en faillite : une croissance négative, à moins 0,3% en 2009. Le pays lui, occupe la 170e place sur 182 au dernier indice publié par les Nations unies sur les conditions de vie dans le monde. Comme si cela ne suffisait pas, la dette extérieure est estimée à près de trois milliards de dollars et le pays est miné par une corruption rampante. Signe des temps, la moitié de la population croupie toujours sous le seuil de pauvreté : moins de 1,25 dollar par jour. Tout ceci n’a pour autant pas dissuadé les nouvelles autorités de Conakry. En effet, la nouvelle Présidence a accordé un bonus au gouvernement sortant en guise de récompense ( !) : 500 millions de francs, plus une parcelle assainie à Kagbelen dans la commune de Dubréka et un véhicule sorti d’usine. Ce geste a déclenché une certaine tempête d’indignation, de par son caractère inédit et dédaigneux.
Pour ajouter l’inutile au désagréable, Alpha Condé, dans sa politique de réforme de l’Armée a promis : « Et puisque le général Sékouba a plaidé pour l'augmentation du salaire des militaires à 50%, moi j’ai promis d'aller plus loin par rapport à la proposition du général Sékouba en allant jusqu'à 100%. ». Cette mesure était-elle opportune alors que, par exemple, des fonctionnaires de l’Education attendent toujours d’être pris en charge par les Finances ? Peu de soucis apparemment. Surtout quand on sait que l’augmentation du prix du carburant provoque, elle aussi l’envolée des prix sur le marché.
Juguler la crise...
L’inflation galopante aidant, les Guinéens restent aujourd’hui plutôt obnubilés par le souci et la cruauté du quotidien. Les denrées de première nécessité sont hors de portée du citoyen lambda. Le nouvel élu cherche invariablement des boucs émissaires. Il indexe pour cela les gros commerçants proches de Cellou Dalein Diallo, son adversaire de la présidentielle. En rencontrant dernièrement des militants de l’Alliance Arc-en-ciel à Dixinn, Alpha Condé a perçu le glissement de la monnaie qui provoque l’envolée des prix sur les marchés comme étant ‘’un sabotage’’.
Pendant ce temps, le ministre du Commerce rencontre les opérateurs économiques sous la présidence du Premier ministre. Saïd Fofana a été de rassurer : « Nous devons revoir notre système d'activisme dans le secteur du commerce pour réussir une meilleurs adaptation avec le système mondial ». Il a en outre souligné que le gouvernement n'envisage pas « une chasse aux sorcières » pour imposer des règles contraignantes « sur le dos » des opérateurs économiques. Le président de la Chambre de commerce et d'industrie, Morlaye Diallo, s'est dit lui "confiant" et "rassuré" de la main tendue du gouvernement, convaincu qu'il « viendra à bout des difficultés auxquelles font face les populations ». Reste que rien n’est gai sur plusieurs marchés de Conakry et à l'intérieur du pays où, par exemple, le sac de riz importé se négocie aux alentours de 250 000 GNF et le riz local à 300 000 GNF.
Pour sa part, le Gouverneur de la Banque centrale confère avec les cambistes. Mais apparemment, il n’y a pas de solution viable. Ces derniers jours, 1’USD se vendait entre 730 à 770 GNF, tandis que 1Euro se négociait au-delà du 10 GNF, du jamais connu au pays. Les Guinéens sont donc à la merci de la misère. C’est peut être pour ces raisons et bien d’autres que le ministre de l’Economie et des Finances, Kerfalla Yansané, a plaidé mercredi pour que la Banque mondiale accélère le décaissement des fonds destinés au pays. Au total, 150 millions de dollars sont en jeu et devraient être financés dans les secteurs de l’agriculture, la décentralisation, l’éducation et l’énergie. « Théoriquement on pourrait d’ici la fin de l’année, décaisser jusqu’à 60 millions de dollars» estime M. Yansané, l’un des rescapés du gouvernement Doré. La mission a annoncé la disponibilité des fonds destinés à la Guinée et qui sont bloqués depuis le 23 décembre 2008, date de la prise du pouvoir par l’Armée.
Comme quoi, la Guinée a besoin réellement d’être mise sous perfusion. Et c’est à juste titre que, lors de la toute première session des ministres, il a été instamment demandé à tous les créanciers de l’Etat à s’acquitter de leurs dus.
‘’Ensemble, changeons la Guinée’’ peine à trouver ses marques
Plus d’un mois après l’investiture, ce slogan peine encore à trouver ses marques. Et pour cause ! L’essentiel des hauts cadres rappelés sont en effet moulés dans l’administration de Conté : Kiridi Bangoura, Fodé Bangoura, Lounceny Fall, Alpha Ibrahima Keira, Ousmane Kaba, etc. Alpha Condé avait pourtant dit que tous ceux qui ont travaillé avec Conté ont mis le pays en coupes réglées. C’est à demander aujourd’hui si cette impression tient toujours, tant et si bien que l’opposant historique ne s’est entouré que de cadres ayant participé à la déchéance de l’Etat. Plus d’un mois après, aucune sensation du changement. Plutôt les relents de la gouvernance de Lansana Conté. Au lieu de s’occuper de l’urgence : eau, électricité, infrastructures de tout ordre, santé, etc., on assiste au pays à des nominations fantaisistes et à des safaris dans l’arrière-pays pour, comme pour reprendre le terme consacré, « toucher du doigt » les réalités du pays.
Dans l’obscure capitale Conakry, on commence à se lasser mais surtout s’interroger sur la marche à suivre. L’opposition dépitée et menacée d’implosion, cherche à se reconstituer. Sans jamais fustiger la campagne annoncée par Alpha Condé. Pour sa part, ces dernières 48 heures, Cellou Dalein Diallo, en visite à Bissau a exprimé sa vive inquiétude quant aux actes déjà posés. « Les actes du président Alpha Condé ne rassurent pas. Nous avons assisté récemment à des expropriations abusives avec El hadj Alseny Barry (NDLR, un des gros financiers de Cellou Dalein Diallo), au limogeage de Sékou Goureysi Condé de son poste de médiateur, alors que le médiateur est nommé pour sept ans, la nomination au haut conseil à l’audiovisuel, alors que le nommé devrait être élu par les membres de l’institution... », réagit Cellou Dalein Diallo.
De toute évidence, dans son discours d’investiture du 21 janvier, le Pr. Alpha Condé avait dit en tentant de rassurer ce qu’il a appelé maffia que : « Le changement que nous prônons, n’est pas dirigé contre un parti politique ou contre une ethnie, encore moins contre une catégorie sociale ou socioprofessionnelle. Il est d’abord la mesure incontournable pour créer une nouvelle base de la bonne gestion publique. Il est ensuite la condition indispensable pour mettre fin à l’impunité. Nous allons prendre diverses mesures législatives et réglementaires, ainsi que des dispositions pratiques pour faire respecter par tous, les intérêts supérieurs de la nation et singulièrement, la chose publique » C’est dire qu’on attend encore et toujours les toutes premières bonnes sensations. Pour l’heure, un mois est déjà passé et les 100 jours devront être déterminants.
L’œil de Guineeactu
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