 |
Dans les interventions que nous faisons les uns et les autres sur notre pays, on entend de moins en moins quelqu'un suggérer haut et fort qu'il s'instaure juge, ou se croit détenteur d'un monopole de vérité. Mais chacun dit ce qu'il pense des hommes et des choses de Guinée, et ce n'est pas la même chose. Il faut être au degré zéro de l'intelligence guinéenne pour croire que ne sont pas sur la voie royale, ceux qui dénoncent le négationnisme ou la minimisation des ignominies qui ont été commises pendant les cinquante années de la période 1958-2008.Tout Guinéen a le droit de dire ce qu'il pense de son pays et de ses dirigeants et cela ne lui donne aucun monopole ni aucun statut de juge officiel du gouvernement, comme je l'ai entendu récemment. Le droit de porter un jugement sur son pays ne donne aucun droit de l'imposer à qui que se soit. Et d'ailleurs par quel moyen? Ouf!... On croirait ces lapalissades acquises pour tout le monde, mais il semble que non. Ces préliminaires (j'allais dire inutiles) posés, j'en arrive à l'objet de ce "de-ci de-là sur le net". Il ne s'agit pas d'une revue complète de ce qui s'y écrit, mais je veux apporter une petite note à l'interview de Jean-Marie Doré sur: "Le report des élections n'est pas l'expression d'un complot" et sur "La réponse aux réactions..." d'Amadou Damaro Camara à qui j'avais déjà mis un mot. Il s'agit ici de complément. En ce qui concerne Jean-Marie Doré, j'ai toujours essayé d'éviter de porter des jugements inconsidérés sur les leaders de l'opposition politique guinéenne. Au contraire, j'ai, parfois dans des articles, émis l'opinion qu'il ne fallait pas injustement les accuser des maux qui accablent la Guinée. J'ai même suggéré de se mettre à leur place pour comprendre les difficultés dans lesquelles ils se sont trouvés même s'il est établi qu'ils n'ont pas déployé les efforts nécessaires au départ du multipartisme pour fédérer les forces du changement. Au début de ces années 90, les probabilités de changement étaient fortes : une attente et une demande de changement du pays, réel face l'incohérence et l'inconsistance du pays légal constitué de débris du CMRN. Mais même à tous ces égards, ce ne sont pas les leaders de l'opposition qui sont les ennemis du peuple guinéen. Toutefois, il faut que les Guinéens demeurent attentifs aux déclarations, orientations et comportements de ceux qui aspirent d'occuper les premiers rangs dans "le redressement" de demain. Porter donc un regard critique sur les leaders de l'opposition politique ne doit pas être perçu toujours comme de l'ethnocentrisme. D'ailleurs, aucun d'eux ne raisonne plus en termes régionalistes. Jean-Marie Doré a bénéficié dans les médias guinéens d'un engouement bien au-delà de son réel poids politique dans le pays, et cela, en raison sans doute d'un franc-parler dans un monde de langue de bois. Franc-parler que je lui ai connu depuis le collège. Et je peux dire que de Doré Gla de ces années de collège à Jean-Marie Doré, homme politique, les choses n'ont pas beaucoup changé. Feu Doré Ségbly (Lambert Doré) et moi avions souvent discuté sur ce sujet. Avec l'âge, Jean-Marie, en tenant compte de son rôle d'honorable député, devrait réfléchir un peu plus à ce qu'il dit. Quand il affirme dans son interview sa compréhension et son soutien au report des élections législatives, il connaît mieux ces questions que moi et ses explications techniques ont l'air de tenir debout. Cependant, le bât blesse quelque part. C'est que Jean-Marie est juge et partie. Il est député comme l'ensemble de ses collègues de l'Assemblée dont le mandat fixé par la loi a expiré depuis plus d'un an. Or même en Guinée, un député sortant n'est pas toujours certain d'être réélu. Et puis la partie cocasse de l'argumentaire de Jean-Marie, est quand il enfonce le clou pour appuyer la légitimité de la situation illégitime de l'actuelle Assemblée, sur le fait qu'il est dit quelque part que la nouvelle Assemblée succède à l'ancienne. Et conclusion, du moment qu'il n'ya pas de nouvelle Assemblée, l'ancienne en place est légitime. Que fait-on alors de la durée de la législature, elle aussi prescrite par la loi ? L'argumentaire du député Jean Marie ne fait honneur ni à l'Assemblée nationale ni à la Guinée. On pouvait, peut-être, comprendre les explications techniques du report, avancées par Jean-Marie, mais la référence à la loi pour violer la loi, c'est une situation de drame. Le point de départ de l'interview est la visite de Jean-Marie à la Guinée Forestière. Il a bien présenté les éternels problèmes posés à cette partie de la Guinée : éloignement des centres de décision, enclavement, retard sur la situation moyenne du pays. Tous faits auxquels le gouvernement central n'a jamais accordé l'attention qu'il fallait. Outre ces faits majeurs de développement économique et social, le déficit de considération due aux hommes et aux femmes de la Guinée Forestière a été un comportement dominant contre lequel les acteurs politiques de cette région auraient dû fourbir leurs armes de combat politique, non pas dans un esprit particulariste mais dans la recherche d'une justice pour laquelle d'autres Guinéens les auraient soutenus. C'est une tache à laquelle Jean-Marie et d'autres politiciens de la Forêt auraient dû s'atteler au lieu de jouer des rôles accessoires. Jean-Marie, bien que de la région de Lola, est originaire de par sa famille, comme tous les Doré de Lola et environs, du Konia, plus précisément de Moussadou (Beyla), zone de savane. Il aurait pu jouer un rôle d'unificateur du Konia à la forêt proprement dite et tenter d'apaiser un problème de micro-nationalisme sans fondement (entre Guinéens), qui avait commencé à se manifester chez certains Forestiers au cours des années de grande lune de miel avec Conté. Or les Guinéens originaires de la savane qui se sont installés en région forestière depuis des générations, la considèrent comme leur région. Les problèmes de la Guinée Forestière tiennent à cœur tous les Guinéens qui y habitent. J'avais abordé des aspects de ces problèmes dans mon livre rédigé de 1975 à 1984 et publié en 1986, intitulé "Economie et Société en République de Guinée, 1958-1984 et Perspectives" (Editions Bayardère, Malakoff, 1986, 518 pages). J'y écrivais en page 205: "Jusqu'à l'indépendance, les populations de la Guinée Forestière (il s'agit des populations de souches), pratiquaient depuis des millénaires des religions animistes comportant pour certaines, des rites incompatibles avec une évolution rapide de ces populations. Au lieu d'une éducation progressive qui devait conduire à l'abandon des aspects les plus rétrogrades de ces animismes, le PDG entreprit assez tôt une violente campagne de destruction dite de démystification du fétichisme. Le Président guinéen, tel le néophyte Polyeucte (personnage de la pièce du même nom, 1641-1642, de P. Corneille), brisa les idoles avec la conscience tranquille... C'est au cours d'entretiens avec Jacques Soustelle (voir Horoya, n°2864 des 12-18 avril 1981, page 37) que le Président explique cette campagne de destruction du fétichisme : « notre position a été, disait-il, courageuse... pour la suppression dans tout le pays des idoles, des fétiches qu'adoraient des milliers de gens, considérant des bois ou des maisons comme la demeure de leurs dieux." Le côté piquant de ces entretiens, était que le Président guinéen prenait à témoins de sa "position courageuse", l'ancien ministre français qui avait effectué de nombreuses années de missions scientifiques en Amérique Centrale (1932-1939), pour se spécialiser dans l'ethnologie des Aztèques : fouilles et analyses des vestiges religieux et autres pour reconstituer la civilisation aztèque. Et voilà qu'en 1981, le savant français est pris à témoin, comme d'une bonne action, de la destruction de civilisations vivantes. En effet, les religions animistes imprègnent tous les aspects de la vie des animistes." Je suis musulman, mais c'est par considération pour mes compatriotes de la Guinée Forestière que j'écrivais entre 1975 et 1984, ce que je viens de rapporter. Dans un récent article, j'avais, après Jacques Kourouma qui a soulevé des problèmes de la Guinée Forestière dans une perspective constructive et fraternelle, abordé partiellement cette question. J'avais souligné dans cet article que la condescendance dont étaient l'objet les habitants de la Guinée Forestière, était liée à l'appellation générique sous laquelle on les désignaient, c'est-à-dire, à partir du couvert végétal de leur région : la forêt. Je me demandais même pourquoi n'a-t-on pas désigné les autres habitants de la Guinée qui habitent la savane, "les savaniers" ou ceux de la côte, "les côtiers". On dit bien, les Malinké, les Peul, les Soussou pour synthétiser des régions qui comportent pourtant d'autres ethnies guinéennes. Pourquoi "gommer": Loma ou Toma, Kissi, Konon, Kpêlé (Guerzé), Manon et d'autres d'implantations plus récentes, pour le terme "résiduel" (de résidus) de la colonisation, de Forestiers, que curieusement la révolution du PDG a conservé ? C'est vrai que le terme "gbalimous", forestiers, existe, mais n'est pas valide pour toute la région forestière actuelle. Il est temps de changer l'appellation péjorative de forestier, non pas pour un quelconque complexe, mais "Forestiers" n'est pas un terme gratifiant. L’appellation d'un homme, d'une femme, d'un village, d'une ville, d'un pays lui façonne un visage avenant ou patibulaire qui les marque. « Forestiers » est un terme trop vague en terme de désignation ethnique. Je me suis toujours demandé comment les éléments éclairés de toutes les ethnies de la Guinée Forestière se sont accommodés de cette désignation ethnique. Manon, Kpêlé (Guerzé), Kissi, Kouranko, Loma ou Toma, Malinké, Peul, Soussou etc, qui sont ou sont devenus des habitants permanents de la Guinée Forestière, ont besoin, tous ensemble, d'une désignation plus gratifiante. Mais comme on ne peut pas désigner une région par toutes ces ethnies à la fois et qu'il n'y a pas eu de souche ancienne sur laquelle on a greffé tout le monde (du genre de ce qui s'était produit, il ya longtemps à Macenta, sous le vocable de Toma-Mania ou Toma-Malinké). Sauf à retenir le couvert végétal, il faut trouver mieux. Pour le recours à la forêt, consultez les livres de conte pour enfants de tous pays, vous constaterez que " l'homme des bois " (le forestier) n'a pas une image avenante. Hors de la désignation professionnelle d'un métier : l'ingénieur forestier, l'agent forestier, le garde forestier etc, le terme ne peut avoir pour résultat que de placer celui qui est ethniquement désigné ainsi, dans une position infériorisant. En fait, la partie du territoire guinéen appelée Guinée Forestière et qui couvre les territoires géographiques des préfectures de Kissidougou, Guéckédou, Macenta, Beyla, Lola, Nzérékoré et Yomou, cet ensemble n'est pas géographiquement parlant, une zone forestière continue. L'essentiel du territoire de Beyla, une part de celui de Kissidougou et même de Macenta sont de la savane. Toutefois, comme partout dans le monde, il faut bien que les frontières administratives passent quelque part, et cela n'a pas beaucoup d'importance dans le cadre géographique d'un même pays. Cependant, et c'est une répétition, l'ensemble des Forestiers ont droit à une meilleure désignation. On peut suggérer à cet égard, un nom géographique connu comme cela s'est fait ailleurs dans le monde. Par exemple, la référence aux Monts Nimba, plus haut sommet de l'Afrique de l'Ouest, aux confins de la Guinée, du Libéria et de la Côte d'Ivoire. Ces monts sont localisés (pour partie), précisément en Guinée Forestière. Et pourquoi, quand le jour sera de retour sur la Guinée, les Forestiers ne seraient-ils pas consultés démocratiquement pour choisir par exemple, entre Forestiers et "Nimbains, Nimbaens, Nimbamous, Nimbakas, Nimbayas etc" ou bien d'autres désignations d'origines géographiques ou historiques, en faisant comprendre que ce type de désignation ne doit pas se comprendre en terme d'espaces très restreints. Une telle voie de recherche vaut infiniment mieux que des manœuvres de divisions. C'est une voie de cohésion pour cette région. Etant Forestier d'origine "savanienne", certes éloignée, Jean-Marie Doré aurait pu jouer un rôle dans ce combat. En effet et de longue date, de par leur contiguïté de la région forestière, les Konianké-Malinké, commerçants ambulants (colporteurs), s'y sont installés de la fin du XVIIIe siècle au XIXe siècle. Cette implantation s'est même étendue jusqu'aux confins sierra léono-libério-ivoiriens. Tout au long de la colonisation et du XXe siècle, d'autres Guinéens s'installèrent en Guinée Forestière. De brillantes cités commerciales d'avant l'indépendance, comme Nzérékoré, Macenta, Kissidougou et d'autres de moindre importance, devaient cette évolution favorable au travail de tous ces Forestiers de souche et d'implantations successives. Je dis plus haut que Jean-Marie et d'autres acteurs politiques peuvent jouer un rôle d'unification. C'est en effet, selon la tradition familiale, que des Doré de notre famille à Moussadou (Beyla), parmi d'autres, colporteurs ou sofas de l'Almamy Samory dont l'épopée s'est achevée, le 29 septembre 1898 à Guélémou, non loin de l'actuelle préfecture de Lola (fief électoral de Jean-Marie Doré), immigrèrent dans cette zone. Bien des sofas démobilisés et certains de leurs coreligionnaires colporteurs ne regagnèrent plus leurs terroirs d'origine. La région de Lola n'est qu'à 100 km à vol d'oiseau de Beyla, mais 100 km au XIXe siècle en Afrique, c'était le bout du monde. Ces immigrants, pour la plupart jeunes, fondèrent des familles parmi les autochtones hospitaliers, les Konon. Sur le plan religieux, ils devinrent petit à petit animistes comme leurs hôtes avant d'embrasser plus tard, pour certains, le christianisme. Il s'en est même trouvé qui ont changé ou traduit en langue locale, leur nom de famille. Pour ce qui concerne les Doré, ce nom est aussi répandu dans la région de Lola qu'à Moussadou et environs. Au début de sa carrière politique, Jean-Marie Doré avait manifesté, dans des discussions avec feu Lanciné Doré, ancien député RPG de Beyla, son intention d'un retour aux sources à Moussadou, dans le Konia, pour s'y faire reconnaître son droit au sol. (à suivre) Ansoumane Doré pour www.guineeactu.com
|
 |