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A la suite de l'article d'Amadou Damaro Camaro, "Le débat reste confus, soyons sérieux!", j'avais déjà dit en quelques mots mes réserves et surtout mon identité de vues sur ce qu'il disait sur notre terroir commun, partie intégrante de la Guinée : Kérouané-Simandou-Beyla-Konia. Si je reviens sur ce passage, c'est pour dire que l'internet étant un formidable instrument de communication, nous devrions en profiter pour nous instruire mutuellement, même si nous ne sommes pas des spécialistes sur toutes les questions. En présentant, sans chauvinisme, nos terroirs respectifs (histoire, géographie, traits sociologiques, etc.), nous pourrions, sans être des historiens, des géographes, des sociologues de métier, contribuer à une large connaissance, même générale, de la Guinée. Ce qui n'élude pas la bataille pressante de l'union des Guinéens pour un changement de politique, donc de gouvernance du pays. En parlant de large connaissance de la Guinée, j'ai remarqué au contact de mes compatriotes que cette connaissance était parfois faible, même en milieu d'intellectuels. A part des clichés sommaires, la vraie perception d'une région ou sous-région est faible, voire très faible. L'un des aspects positifs des cinquante dernières années de la Guinée a cependant été un brassage plus ample des Guinéens par rapport à l'avant-indépendance, mais il n'a pas encore réduit notablement des images simplificatrices de réalités humaines. C'est pourquoi, il n'est pas inutile, de donner une vue sur son petit coin aux autres, pour plus de connaissance. Je reviens donc à Amadou Damaro Camara, quand il écrit pour la part de réponse qui me concernait : « L'histoire a ses paradoxes, signe des temps, les Doré affichent toujours un petit air de fierté chaque fois qu'on les appelle isoumaoro, du nom du roi du Sosso qui montait ses tambours avec des peaux humaines... Evidemment, il y a de cela 8 siècles et le Net n'existait pas encore. » Je ne commente pas la petite allusion malicieuse et taquine pour en venir à l'essentiel. C'est vrai que, selon la légende dans le Konia, comme dans d'autres provinces historiques du Manding comme le Baté, l'Amana et d'autres, les Soumaoro, les Kanté, les Doré sont des descendants du Roi de Sosso, Soumaoro Kanté (1200-1235). Sur celui-ci, l'historien burkinabé, Joseph Ki-Zerbo écrivait dans son monumentale "Histoire de l'Afrique noire" (Edit. Hatier, Paris, 1978) : « L'Etat le mieux situé (dans le Soudan occidental) semblait être le royaume Sosso des Kanté, placé au sud du Ghana... Fondé vers la fin du VIIIe siècle, il évolua de 1076 à 1180, sous la direction de Soninké animistes : les Diarisso. Ceux-ci prirent femmes, volontiers, dans le clan peul des Sow. Mais en 1180, un guerrier décidé, Diarra Kanté, s'empara du pouvoir. Issus du clan des forgerons, particulièrement attachés aux pratiques animistes, les Kanté seront des adversaires résolus de l'Islam. Le dynaste le plus célèbre de la lignée fut Soumaoro Kanté (1200-1235). Il a laissé le souvenir d'un guerrier formidable, doublé d'un magicien expert en haute sorcellerie. C'était un homme dur qui, d'après la légende, habitait une grosse tour à plusieurs étages... » (Joseph Ki-Zerbo). Selon toujours la légende, des descendants de Soumaoro Kanté ont émigré plus au sud, jusque dans le Konia actuel, en Guinée. La cruauté de leur ancêtre ayant été légendaire, comme le signale Amadou Damaro par la référence aux "tambours montés avec des peaux humaines", les gens prirent l'habitude, pour ne pas prononcer son nom, de désigner certains descendants de Soumaoro Kanté par le sobriquet adöllè, c'est-à-dire, "ils en sont", "ils en font partie", sous-entendu des Soumaoro Kanté. Avec le temps, adöllè devint döllè, qui va se transcrire bien plus tard Doré. Certains de ces immigrés dans le Konia continueront cependant de s'appeler Soumaoro, Kanté, Kané, Kandé. Pour la petite histoire ou la petite légende, d'aucuns rapportaient que le mot Soumaoro, ajouté au nom Kanté, du Roi de Sosso, signifiait en raison de sa dureté : "il n'en était pas encore né comme celui-ci" ou "on en n'a pas vu de né comme celui-ci", ou encore "unique né en son genre" etc. C'est exact, comme le rappelle Amadou Damaro, que c’est par " isoumaoro" qu'on salue traditionnellement les Doré, dans le Konia. Affichent-ils toujours un petit air de fierté à cette appellation, comme il l'affirme ? Je n'en sais rien ! Toujours est-il que tout Guinéen salué par le nom de ses ancêtres, éprouve toujours une petite satisfaction, sans se poser de questions métaphysiques. Car le nom du père, dans nos sociétés traditionnelles, était (ou est toujours) un indicateur d'authentification, et chacun sait qu'il n'y a guère longtemps, la suprême injure était le mot bâtard. Revenons à moins grave : les émigrants de Sosso, futurs Doré, qui étaient déjà islamisés, contribuèrent à l'expansion de l'Islam dans le Konia et environs. Ainsi, Claude Rivière, ancien doyen de la Faculté des sciences sociales de Conakry, écrit dans son livre "Mutations sociales en Guinée" (Edit. Marcel Rivière et Cie, Paris 1971, chapitre V : Bilan de l'Islamisation) : « Un saracolé, Mori Koumbala Doré, introduisit au XIIIe siècle, l'Islam dans le Konia, le Ourodougou et le Kossadougou... ». Si donc un descendant d'un animiste pur et dur est devenu propagateur d'une religion révélée, c'est qu'entre-temps, l’évolution de l'humanité avait déjà bien changé des choses, et notamment, le regard de l'homme sur l'homme. Ceci pour dire que soulever la cruauté d’un détenteur de pouvoir comme Soumaoro Kanté (1200-1235) à propos de jugement sur un dictateur du XXe siècle comme Sékou Touré, a quelque chose de surréaliste. Tous nos souverains africains et même d'ailleurs, jusqu'au XIXe siècle avaient une conception du pouvoir politique et une perception de l'homme, particulières à eux et à leur temps, et qu'on ne peut, en aucune manière, comparer à celles de nos contemporains. Les anciens arrivaient au pouvoir à la pointe de leur sabre, appuyé par toutes sortes de sorcelleries ou de maraboutages (frontières pas toujours très claires) et avec leur conception des autres hommes de la société, "serviteurs- du- Roi". Les dirigeants politiques du Type du XXe siècle, eux, avaient ingurgité (ou semblaient l'avoir fait), toute la philosophie humaniste des siècles précédents. Ils se plaçaient sous la bannière de saint Georges terrassant le dragon de l'impérialisme, de l'esclavagisme et de toute aliénation de l'homme. C'est tout le contraire qu'on a constaté. Il faut ajouter que c'est la carence de ces "humanistes" de politiciens du XXe siècle au pouvoir qui a conduit, dès le milieu des années 60, à la cascade des coups d'Etat militaires et leurs conséquences. Pour terminer, mon cher Amadou Damaro, reporte-toi aux réalités qui ont marqué les luttes fratricides sanglantes du dernier quart du XIXe siècle dans le grand Konia (de Kérouané-Simandou-Beyla). Pour l'unification de l'empire de Samory dont le berceau se situait dans les environs de Kérouané. Il avait fallu anéantir, dans le sang, le royaume de Séré Bréma dans le Haut-Konia, guerroyer contre le redoutable Saadji Camara, installé dans sa fortification de la montagne Gban, aux environs de Damaro, chef-lieu de Simandou. Saadji avait constitué un vaste royaume comprenant le Bela-Faranah, le Guirila, le Konia, le Gwana, le Mahana, le Kossa-Guerzé jusqu'au Bouzié des environs de Macenta. L'Almamy Samory qui convoitait ce royaume engagea une guerre sans merci contre Saadji, qui perdit la partie et fut pris dans une plaine dénommée encore aujourd'hui Saadji Mina-Fwa, c'est-à-dire, la plaine où Saadji fut capturé. Capture suivie d'humiliation et de décapitation, comme c'était très souvent le cas. Telles étaient les mœurs de nos souverains, qu'on ne peut pas transposer aujourd'hui. C'est dire, encore une fois, que même s'il s'agit de nos ancêtres, nous ne pouvons pas nous référer à leur méthode de gouvernement et de règlement des conflits, pour justifier ceux des XXe et XXIe siècles. Nos perceptions du monde et des hommes ne sont plus les mêmes, et c'est tant mieux pour la progression de l'homme. Ansoumane Doré pour www.guineeactu.com
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