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« Il n’y a rien à fêter »
Doyen de la communauté guinéenne vivant en Suisse, le pharmacien Boubacar Aribot (73 ans) est très impliqué dans ce tout qui touche son pays. Cinquante ans après le Non de Sékou Touré au général De Gaulle, il estime que le pays n’a pas avancé et qu’il est temps de réhabiliter les milliers de Guinéens qui ont été tués par l’ancien régime.
Des festivités pour célébrer les cinquante ans de l’indépendance de la Guinée, le pharmacien Boubacar Aribot ne veut pas en entendre parler. Selon cet homme de 73 ans, doyen de la communauté guinéenne vivant en Suisse, « il n’y a rien à fêter et rien à montrer ». Pour lui, à l’heure actuelle, pour un pays comme la Guinée qui demeure très pauvre quoique disposant d’immenses ressources minières, la seule bataille qui vaille est celle du développement. Mais cinquante ans après le Non de Sékou Touré à De Gaulle, le septuagénaire affirme que « l’heure est enfin venue de réhabiliter les victimes de l’ancien régime de Sékou Touré ». Et pour le pharmacien établi en Suisse depuis 1965, cette réhabilitation passe d’abord par des sépultures dignes de ce nom.
Replongeant dans l’euphorie suscitée par l’indépendance, Boubacar Aribot rappelle que toute l’élite africaine et tous les Guinéens qui se respectaient étaient pour l’accession à la souveraineté nationale du pays. « Au départ, Sékou Touré ne voulait pas de l’indépendance immédiate. Mais il a été acculé par la volonté populaire. Il s’est décidé une semaine avant la visite du général de Gaulle », affirme Boubacar Aribot.
Au moment de l’indépendance, il suivait des études secondaires à Lyon où il s’impliquera plus tard au sein de la Fédération des étudiants africains de France (FEANF). « J’étais aussi le responsable des étudiants guinéens de Lyon. Et en 1957, je suis allé au Congrès de Rome où j’ai rencontré Frantz Fanon. J’ai aussi côtoyé de grands intellectuels panafricanistes comme le Sénégalais Alioune Diop et le Martiniquais Aimé Césaire. »
Mais l’euphorie de l’indépendance a très vite cédé au désenchantement. « Les idéaux de 1958 ont été dévoyés. Dès 1960, des enseignants sont emprisonnés. Pourtant, la plupart étaient de jeunes cadres qui avaient quitté l’Europe pour aller aider la Guinée. » Un mouvement de protestation voit alors le jour en France pour pousser Sékou Touré à libérer les enseignants détenus. Le dictateur invite les protestataires à quitter l’Europe pour venir s’expliquer devant le PDG (Parti démocratique de Guinée) à Conakry. Boubacar Aribot faisait partie des huit étudiants qui avaient naïvement quitté la France pour s’expliquer devant Sékou Touré. « De l’aéroport, des étudiants venus du monde entier ont été directement acheminés par camion pour se retrouver derrière les barreaux au camp Alpha Yaya. » C’était en 1962. Lors des événements de 1970, face au coup de force avorté des Portugais, le régime de Sékou Touré réagit de manière sanglante : « plus de 3000 Guinéens ont été tués ».
Installé en Suisse depuis 1965, le pharmacien de Renens (banlieue de Lausanne, dans le canton de Vaud) n’en a pas moins gardé un contact très fort avec son pays d’origine. « J’observe une certaine réserve par rapport à la scène politique guinéenne. Mais, fait-il remarquer, je rencontre et parle au téléphone avec la plupart des acteurs politiques à qui je donne souvent des conseils. »
Portant un regard lucide sur la Guinée, Boubacar Aribot ne cache pas son optimisme. « Ce pays dispose d’énormément de jeunes cadres très bien formés. Je pense que cette génération-là va travailler ». Pour un vrai départ sur la route du développement.
Abdoulaye Penda Ndiaye
De Boffa à Lausanne
« Ma Vie est ici, mon cœur est en Guinée ». Quand le pharmacien Boubacar Aribot (73 ans) parle d’ici, c’est de la Suisse qu’il s’agit. Il y a de cela quarante-trois ans, il a quitté Lyon pour poursuivre des études de pharmacie à Lausanne. A la fin de ses études, il ne repartira ni en France, ni en Guinée. Sur les bancs de la faculté de pharmacie, il croise Gabrielle de Torrente, une étudiante originaire du canton du Valais. Mariage. Deux enfants : un garçon de 28 ans, ingénieur à Nestlé et une fille de 24 ans, qui prépare un Master en psychologie du travail à l’université de Neuchâtel. Depuis que Boubacar Aribot a pris sa retraite, c’est son épouse qui gère la pharmacie du Cérisaie que le couple a ouvert en 1975.
Marqué, déçu et dégoûté par sa détention au camp Alpha Yaya en 1962, Boubacar Aribot s’est juré de ne pas remettre les pieds dans son pays d’origine tant que Sékou Touré serait au pouvoir. Mais, en 1979, il doit revenir sur cette décision qu’il croyait inéluctable : son père venait de décéder.
Depuis 1986, le septuagénaire né à Boffa à 150 km de Conakry dans une fratrie de dix-sept membres retourne régulièrement en Guinée. Cet attachement pour son pays d’origine est d’autant plus remarquable que Boubacar Aribot a quitté relativement tôt la Guinée. Dès ses études secondaires, son père instituteur accède à la demande de l’oncle médecin du futur pharmacien qui réclamait son homonyme auprès de lui à Dakar. Le jeune Guinéen suit alors des cours au lycée Van Vollenhoven de Dakar. Il y côtoie le Moro Naba du Burkina Faso, l’historien Ibrahima Kaké, Lamine Diack (actuel président de la Fédération internationale d’athlétisme), le journaliste Albert Bougi… En classe de seconde, il part en France où il rejoint des cousins à Lyon.
Installé en Suisse depuis 1965, le frère de Mariama Aribot (ancienne ministre guinéenne des Affaires sociales) a, malgré l’éloignement et sa durée, toujours gardé un lien très fort avec son pays. «Le matin, quand j’allume mon ordinateur, je vais tout de suite sur des sites guinéens pour avoir des nouvelles de mon pays », signale le pharmacien qui jouit d’un grand respect de la part de la communauté guinéenne de Suisse, officiellement estimée à 588 personnes. D’ailleurs, l’ingénieur en génie civil Mamadou Ly, président de l’Association des Guinéens du canton de Vaud ne tarit pas d’éloges sur le pharmacien. « Ses conseils sont toujours bien avisés. C’est un sage très discret ».
Le samedi 16 août, Boubacar Aribot n’a pas hésité à interrompre ses vacances pour assister à une journée culturelle sur la Guinée organisée à Renens, dans la banlieue de Lausanne. Au menu des discussions, la bonne gouvernance, l’ethnocentrisme et l’histoire de la Guinée. On comprend mieux Boubacar Aribot quand il dit «Ma vie est ici mais mon cœur est en Guinée.»
Boubacar Aribot
Source : Matalana
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