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Les conséquences du 3 décembre dernier ne sont que les conséquences du 28 septembre 2009 qui ne sont que les conséquences du 28 septembre 1958. Au fil des évènements :
Même l’indépendance, tous les Guinéens n’en voulaient pas. Entre le « oui » et le « non », il y avait des partisans et l’opposition était bien tranchée. On a pu le remarquer avec les différentes dissensions visibles au sein de la grande famille des Bangouras, pour ne parler que d’elle.
Mais pourquoi la Guinée, qu’on dit une famille, est-elle si opposée ? Avant de tenter de répondre à cette question, il est loisible de dire que malgré tout, la Guinée ne basculera pas dans la spirale infernale de la violence comme celle déjà vue en Sierra Leone ou celle du Libéria ou encore celle du Rwanda. Des oppositions superficielles feront jaillir bien d’étincelles mais de là à aller jusqu’au génocide ou une guerre ethnique, il y a une grande marge. Les populations guinéens sont trop enlacées, trop imbriquées les une aux autres pour en arriver là. La prise de conscience a atteint un niveau appréciable.
Le contexte de l’indépendance est trouble. Les contradictions étaient trop saillantes. C’est dans cette situation que l’Etat guinéen s’est formé avec des forces centrifuges. Pour affermir le pouvoir du PDG, comme tous les pouvoirs assis sur du sable mouvant, il fallait former des cercles d’amis et de proches. Le CNDD, qui a pris le pouvoir le 23 décembre 2008 ne s’est pas soustrait à la règle.
Dans de telles conditions, le népotisme étant inévitable, a entraîné inéluctablement l’ethnocentrisme qui, à son tour, a créé l’incivisme. Comme les choses s’enchaînent si admirablement, il faut maintenant couper le maillon fort de cette politique en restructurant tout de fond en comble : l’armée, l’administration, l’éducation.
Ce qui s’est passé depuis quelques temps au sein de la grande muette guinéenne n’est que le fruit de cette anomie à l’acmé de sa perfection.
L’armée guinéenne formée au lendemain de l’indépendance était un ramassis de combattants venus de tous les fronts avec tous les comportements. Les promesses lors de la démobilisation de ces anciens combattants n’ont pas été tenues à leur satisfaction, et comme les responsables du PDG avaient subodoré les bruits de bottes, cette armée a été émasculée très tôt et noyautée par la politique. Dadis l’a dit : Une armée dans laquelle un sergent peut dire « merde » à un général est un fait réel qui est née avant les différentes purges de 1969 et 1971. La politisation à outrance de l’armée permet un contrôle à distance de la grande muette : le trouble et l’insubordination ne favorisent aucune coordination.
C’est cette armée dépouillée de toutes ses prérogatives qui a pris le pouvoir une semaine après le décès de Sékou Touré. Lansana Conté qui a pris le pouvoir ne pouvait faire autrement que suivre le chemin de son prédécesseur. Si Conté n’a pas « politisé » l’armée, il a trouvé un autre moyen de créer l’insubordination. Sachant que les officiers supérieurs les plus nombreux n’étaient pas de son ethnie, ni de son camp, il a fait des recrutements de 1985 et 1990 pour contester la hiérarchie au moment où la démocratie faisait son chemin de rouleau compresseur dans tous les pays d’Afrique. Aujourd’hui encore, on parle de la même politique de recrutement basée sur l’ethnie mais qui vient de changer d’objectif.
De telles situations ne feront qu’emmagasiner les rancœurs et les acrimonies à la base.
Un vrai chef militaire, comme un vrai capitaine de navire, choisit les meilleurs hommes pour former un équipage et jamais ce choix ne doit se baser sur le népotisme car en cas de naufrage en haute mer, le sauve-qui-peut ne fait pas de distinction. Ensuite, il faut dire que le chef qui se base sur cette considération ethnique se fait prendre lui-même en otage par ses propres hommes. Lansana Conté l’a été, Dadis l’a été. Une leçon de plus ne fera que mettre la Guinée en retard.
On n’en finira pas de parler de cette déliquescence dans l’armée et le général Konaté l’a dit : l’armée était devenue un foutoir qui recevait tous les délinquants endurcis et irrécupérables par leur famille. Des malfrats auquel on a donné une formation pour mieux brigander les populations. Il faut la restructurer, la grande muette guinéenne ! Et cela, nous l’avions vivement recommandé au lendemain de l’avènement du CNDD. Elle a tardé et les conséquences ne se sont pas fait attendre.
L’incivisme guinéen provient du fait des dirigeants au plus haut sommet de l’Etat puisque la loi n’est pas appliquée de façon équitable. Les interventions des dirigeants politiques peuvent inculper un innocent et disculper un coupable. Les frustrations et les sentiments de révolte se sont accumulés depuis des années par la manifestation du népotisme de façon arrogante. Ainsi, sans tenir compte de la valeur intrinsèque, les favorisés ont occupé des emplois aux postes stratégiques et juteux pour se sucrer au détriment des cadres sérieux et compétents ? Tous ces facteurs ont entraîné la chute dans tous les secteurs de la vie nationale à ce niveau.
L’éducation au rabais aussi n’a rien fait pour arranger les choses. Rien ne ressemble plus à un assassin qu’un médecin mal formé. L’on a formé sans éduquer pendant des décennies et l’on prétend se plaindre de l’incivisme et les éducateurs actuels rejettent la responsabilité sur les parents d’élèves. C’est normal, puisqu’un père de famille formé dans ces conditions ne peut pas guider sa progéniture sur le droit chemin, lui-même l’ignore. Quand on parle de l’insalubrité de la ville, on ne pense qu’à l’incivisme des populations sans parler de l’incivisme des dirigeants. Si les ordures remplissent les caniveaux, n’est-ce pas le manque de poubelles ? Dans ce cas, à qui la faute ? Les eaux usées ne trouvent pas de caniveaux dans les concessions et on les déverse sur la chaussée. C’est à l’Etat de s’en charger.
Dans une anomie pareille, les contradictions internes débordent les responsables qui, pour se trouver une excuse, montrent du doigt l’extérieur, c’est ainsi que la situation du 3 décembre a trouvé son bouc émissaire : l’extérieur.
LE monde est devenu petit et tout ce qui se passe ici est connu à l’instant même de partout, et on parle de complot, de conspiration et de complicité. A moins des preuves formelles et palpables, la tentative d’assassinat du 3 décembre n’est autre qu’une affaire militaro-militaire, comme l’on avait annoncé dès le départ. A la grande surprise générale, on a entendu Idriss Chérif pointer du doigt la France, et personnellement le bouillant ministre des Affaires Etrangères français, qui soit dit en passant, est l’un des rois du dérapage verbal. Mais ce qu’il faut reconnaître, voir avec les yeux de Chimène la France impliquée de près ou de loin dans cette affaire, c’est plutôt un peu plus facile que de retrouver Toumba Diakité pour qu’il nous donne sa version des faits. Dans certains milieux chauvins et un peu trop nationaliste, on parle de la rancune aux dents longues de la France depuis le « NON » du 28 septembre 1958, mais nous, on sait que cette histoire relève de l’Histoire, et pour mieux étayer cette affirmation, une information intéressante et importante doit être mise à la connaissance de tous : L’ambassade de France fait actuellement entière confiance à un autre Sékou Touré. Même si ce n’est pas celui qui a osé chahuter le général de Gaulle pour le référendum, il porte le même nom que lui, et ce dernier n’est autre que le maître d’hôtel de l’ambassade de France à Conakry, en d’autres termes c’est lui qui sert les repas à l’ambassade de France en Guinée.
Autre chose, comment comprendre la logique de complot au moment où une sortie de crise est vivement souhaitée par tous ces pays ? Un autre putsch ne fera que compliquer la sortie de crise, à moins que Cellou Dalein ou Sydia n’aient pris contact avec Touba et lui aient suggéré de renverser son patron, et là c’est une autre contre logique car Toumba est celui qui leur a bien sonné les cloches le 28 septembre passé. Le moins que l’on puisse dire c’est que ce Toumba fait rarement de distinction puisque tous ceux qui ont prétendu au fauteuil présidentiel ont eu au même titre des points de suture, comme ça personne ne se sentira lésé. Quant aux côtes cassées, il faut mettre cela au compte des pertes et profits…
Quant au « lynchage médiatique » dont la Guinée est l’objet en ce moment, c’est une sorte de « victimisation intempestive ». Quand les Guinéens se sont attaqués aux médias étrangers, ces mêmes médias étrangers ont donné la parole aux Guinéens mêmes pour rendre la monnaie à leurs propres médias, une sorte de boomerang.
Il faut reconnaître ses propres erreurs et fautes car les médias ne sont que les vecteurs de l’information que l’on refuse de diffuser. Ainsi, si les informations sont plus ou moins contradictoires sur l’état réel de Dadis, par contre rien n’est dit sur l’état de Tiégboro, l’omniprésent du CNDD qui est perdu de vue depuis ce fameux 3 décembre, et pourtant...
Plus l’information est retenue, plus la rumeur en fait son chou gras.
Quand la situation devient délétère à l’intérieur, la panique et la paranoïa s’emparent de tout l’équipage mais certains savent rester lucides pour contrer les contradictions. Ainsi, entre complot et autre chose, le ministre des AE de Guinée et le Premier-ministre ont démenti cette formule, entre bloquer ou non les négociations jusqu’à l’arrivée de Dadis, le CNDD a décidé qu’il faut continuer les négociations. On peut se demander pourquoi l’on avait retardé l’évacuation de Dadis par l’avion médicalisé du père Wade pour finalement accepter de son évacuation 24 heures plus tard par l’avion de Blaise Compaoré ? Si ce délai lui avait été fatal, la cacophonie allait se faire entendre de plus belle dans la pétaudière.
En dernier ressort, on a entendu qu’il faut corriger cet état de fait dans des déclarations intempestives des membres du gouvernement. C’est dire jusqu’à quel degré la confusion règne en ce moment, du moins jusqu’au moment où ces différentes contradictions sont relevées.
Et comme si cela ne suffisait pas pour que la CEDEAO manifeste le désir d’envoyer une force de protection pour sécuriser les populations mais cela a trouvé des réactions tant intempestives qu’à-propos. Ainsi l’inquiétude de Ibn Chambas ne doit pas être vue d’une autre façon, c’est un électrochoc qui peut provoquer un sursaut d’orgueil de la part du CNDD pour tenir encore plus ferme les rênes du pouvoir. En tout cas, cette proposition a fait son effet pleinement et la situation est bien sous contrôle, si on peut voir les tournées d’El Tigre dans les différentes garnisons de la capitale pour rassurer. Mais aussi, Moussa Kéita, le secrétaire permanent du CNDD a aussi sa part de raison car, si la situation s’empirait, on pouvait penser à cette force mais dans l’état actuel des choses, c’est mettre l’autorité du CNDD en cause, et c’est une atteinte. Heureusement rien n’en est, et c’est tant mieux. Merci à Monsieur Ibn Chambas pour sa sollicitude vis-à-vis des Guinéens, l’espoir est permis pour la quiétude sociale !
Moïse Sidibé L’Indépendant, partenaire de www.guineeactu.com
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