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La réalité de la nouvelle situation politique guinéenne est là, quelles que soient les condamnations extérieures, somme toute de principe.
Dans un article du 29 décembre 2008 : « Est-ce l'annonce du bout tunnel ? », l'une de mes conclusions, était de prendre en compte cette donnée. Je n'étais, du reste pas le seul dans cette position (voir les 39 Lettres à la jeunesse en uniforme, de mon ami Mamadou Billo Sy Savané, qui a le plus analysé ces aspects de la question de notre pays).
Dans l'article rappelé, je disais que la Guinée n'étant pas un Etat de droit (Constitution et lois foulées aux pieds, Assemblée Nationale en place malgré sa législature terminée depuis plus d'un an et qui se complaisait dans cette illégalité etc), la succession immédiate, compte tenu de la lenteur d'organisation d'élections crédibles, ne pouvait sortir que d'un coup d'Etat militaire.
Or, l'Armée guinéenne, seul corps social organisé du pays, ayant des moyens d'action, était profondément divisée.
Pour mémoire, qu'on se souvienne que lors des manifestations du cinquantenaire, les seules démonstrations ayant retenu l'attention de visiteurs étrangers, étaient le défilé militaire. Ceci n'était pas sans arrière-pensée : démontrer à la population et à l'opposition politique que des élections étaient le dernier des soucis de Lansana Conté pour sa succession. Des jeunes officiers ouverts à l'évolution du pays et des vieux officiers blanchis sous le harnais et attachés au Général Conté, lesquels avaient sa préférence? Seuls les intéressés peuvent répondre.
Toujours est-il que ce sont les jeunes officiers qui ont pris le pouvoir, dès son décès, par leur détermination et leur rapidité. Et il me semble que c'était là, la solution du moindre mal. Les vieux Généraux et les semblants d'institutions de l'Etat-Conté en place après lui, auraient sans aucun doute, reconduit cet Etat.
C'est pourquoi le bon sens commande de ne tomber ni dans l'enthousiasme irraisonné pour le coup d'Etat, ni se livrer à des condamnations d'arrière-garde. N'étant pas pour la plupart des observateurs des acteurs de terrain, une vigilance sur l'évolution des choses me semble préférable à des critiques systématiques ou à des attitudes de flagorneries habituelles.
Si je relie ces commentaires au message du Chef de l'Etat, c'est qu'il s'en dégage une impression de rupture avec le système de gouvernance qui vient d'être renversé. J'ai bien dit une impression de rupture.
Nous, peuple guinéen, sommes à présent des habitués de la bonne annonce. Le temps de l'Histoire s'accélère à présent pour tous les peuples. Unissons-nous encore, comme en septembre 1958, pour voir où nous allons. Restons les yeux ouverts. Restons les oreilles ouvertes. Restons la bouche ouverte. Mais demeurons réalistes.
Les tâches qui attendent le Conseil National pour la Démocratie et le Développement (CNDD) et le Gouvernement sont nombreuses et énormes. Il ne faudra pas s'attendre à voir aussitôt résolus, tous les problèmes qui taraudent quotidiennement les Guinéens. Ces problèmes se sont accumulés pendant des années et il faudra des années pour en venir à bout.
Présenter des élections pour décembre 2010, me semble raisonnable, car précipiter les choses dans l'improvisation comme on l'a toujours fait en Guinée, ce serait aller vers des échecs cuisants. Organiser des élections dans l'état actuel de la Guinée serait laisser le champ libre à ceux qui disposent des moyens de corruptions des électeurs, c'est-à-dire ceux qui ont pillé l'Etat pendant des années. Certes des mesures doivent être, entre-temps prises pour que tous ceux qui auront été au pouvoir pendant la période transitoire ne soient pas candidats en 2010.
Quand je dis que le message du Nouvel An du Chef de l'Etat ressemble à une rupture, cela se constate à propos de chaque thème traité : les différents scandales qui caractérisent la Guinée. De grenier à grains de l'Afrique de l'Ouest francophone des années 1950-58, le pays est devenu importateur net de céréales pour se nourrir depuis les années 1970.
Scandale du favoritisme et du népotisme au détriment de la compétence. Le désir exprimé de s'attaquer aux grands chantiers de la Nation : économie, éducation-formation-emploi, justice, libéralisation des moyens d'information pour plus de transparence et de bonne gouvernance etc, sont quelques axes entrevus.
Cependant, face aux intentions louables du message de Moussa Dadis Camara, des rumeurs qui courent sur des comportements, sèment le doute. Même une adresse aussi claire que celle dont il est question ici, est happée dans un grand brouhaha virtuel où la surenchère de l'information a vite fait d'ébranler les points de repère, et ouvert un terrain formidable au foisonnement des rumeurs. Et on sait que celles-ci s'épanouissent sur les attentes favorites de chacun.
Ceci pour demander au Président Moussa Dadis Camara, quelles significations et quelles orientations, il donne aux rumeurs de descentes musclées chez un leader politique, comme Cellou Dalein Diallo de l'UFDG ?
L'Etat de non droit dénoncé dans l'adresse à la Nation avait fait subir le même type d'humiliation à Alpha Condé du RPG, et a même été jusqu'à l'emprisonné, de longs mois, sur la base de fausses accusations.
L'humiliation, le déni de droit à un leader politique reconnu comme tel, est une humiliation et un déni de droit à des milliers de militants. Cette remarque est aussi valable pour le citoyen lambda guinéen. Tous doivent être à l'abri de l'arbitraire. C'est dans le cadre de l'Etat de droit que des millions de Guinéens se retrouveront pleinement dans les idéaux du CNDD.
Ceux de ma génération décennale (1936-1946) qui sont presque tous, à présent, à la retraite à l'intérieur ou à l'extérieur de la Guinée, et qui ne sont plus à la recherche de place (comme on dit chez-nous), peuvent se permettre un certain nombre de remarques ou d'avis, sur tel ou tel problèmes guinéens. Ils peuvent le faire en toute "objectivité" pour les raisons que je viens d'indiquer. Ils peuvent mettre la nouvelle équipe en garde contre l'environnement guinéen tel qu'il est devenu, car il grouille de personnages interlopes et d'arrivistes de même acabit.
Le sentimentalisme est devenu un autre trait de caractère de notre pays et il peut constituer un obstacle aux changements annoncés. Un début de ce travers apparaît dans l'hommage appuyé au Président Lansana Conté disparu, pour son action pour le pays. Si ces actions avaient été aussi positives, le pays serait-il dans l'état lamentable d'aujourd'hui, et le coup d'Etat aurait-il eu des justifications ?
Pour la rupture annoncée, les responsables de la débâcle de l'Etat guinéen ne doivent pas être ménagés, bien que personne ne souhaite une chasse organisée contre leurs familles ou contre des lampistes. Mais ménager les principaux auteurs de la débâcle guinéenne, c'est à coup sûr reconduire, même involontairement, les mêmes habitudes.
Enfin, il faudra que le CNDD veille scrupuleusement à la mise en place d'une équipe gouvernementale compétente, choisie en tenant compte, certes de la compétence d'abord, mais aussi des sensibilités régionales, sans que cela repose sur des bases mathématiques.
A ce sujet, j'ai déjà dit ailleurs qu'il ne s'agissait pas d'un partage de gâteau, mais de ne pas oublier que nous sommes encore une nation en formation. C'est, à mon avis, un facteur de construction nationale et donc d'adhésion au CNDD.
Voilà pour aujourd'hui. D'autres observations suivront. Inch'Allah!
Bonne et heureuse année 2009 à toutes et à tous, et aussi, en souhaitant pour la Guinée, le début d'une ère nouvelle.
Ansoumane Doré, Dijon, France
pour www.guineeactu.com
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